Décembre 2013

Éditorial par Fernand Schwarz, Président de la Fédération des Nouvelle Acropole

 

1913-2013  La rupture des paradigmes


1913 ne fut pas seulement la dernière année de la Belle époque (1) avant la première Guerre mondiale mais une année charnière qui cristallisa la rupture des paradigmes avec la société mécaniciste. Ce fut également l’apogée de l’implantation de l’Europe dans le monde. Il n’y avait pas un endroit sur la planète où colonies ou missions n’étaient pas reliées à la contrée à laquelle elles appartenaient en Europe. La Terre était européenne.

 

En 1919, Paul Valéry avec sa définition de «EUROPA  DES MAXIMA», nous éclaira : «Partout où l’esprit européen domine, on voit apparaître le maximum de besoins, le maximum de travail, le maximum de capital, le maximum de rendement, le maximum d’ambition, le maximum de puissance, le maximum de modification de la nature extérieure, le maximum de relations et d’échanges» (2).

 

Voici ainsi défini le programme de l’avenir qui fut repris ensuite par la globalisation. Même si aujourd’hui, ce n’est pas  l’Europe qui est le vecteur «de maximum», ceci devrait nous faire réfléchir à l’année 2013, pour en tirer un véritable bilan, pas simplement économique mais surtout humain, sur ce qui a été réellement accompli dans ce domaine : augmenter les possibilités extérieures de l’être humain ou développer des options  propices à son développement intérieur.

 

En 1913, apparut un nouveau paradigme, suite aux différentes découvertes qui allaient fonder notre modernité. La physique va être bouleversée avec les rayons X, la découverte de l’électron, les ondes radio, le téléphone, toutes les inventions qui ont en commun le fait de fonctionner avec des éléments invisibles  que nous ne pouvons pas percevoir avec nos sens. Ce fut également la naissance de la psychanalyse avec Freud et C. G. Jung et l’importance de cet univers invisible de l’inconscient. Les sciences physiques comme les sciences humaines se mirent à investiguer sur les causes invisibles de notre existence. Dorénavant, l’invisible n’appartenait plus au domaine de la religion mais devenait l’apanage des sciences. Anthropologiquement parlant, apparut un nouveau paradigme qui intégrait l’univers, l’incertitude et le paradoxe. Il était en total porte-à-faux avec celui qui avait fait  naître la société industrielle : une vision mécaniciste, compartimentée du monde,  fonctionnant en logique d’exclusion plutôt qu’en logique d’inclusion des contraires. Et bien que tout au long du XXe siècle, la science se soit approprié ce nouveau paradigme en en démontrant les bienfaits, la révolution humaine attendue n’a pas eu d’applications concrètes dans la gouvernance et la gestion de nos sociétés contemporaines.

 

L’éducation ne s’est pas emparée de ces nouvelles perspectives qui nous auraient fait redécouvrir ensemble de nouveaux horizons de réalités et auraient permis de regagner la confiance dans le potentiel porté par chaque être humain. Comme le dit Platon, c’est comme si l’on voulait nous faire rester dans la Caverne  qu’il a si bien dépeinte et  dans laquelle des individus enchaînés sont convaincus de prendre pour la réalité les ombres que des originaux projettent de l’extérieur. Aujourd’hui, plus que jamais, il me semble important d’accepter de remettre en question nos idées reçues, sans se nous retourner vers leurs sources et de nous en libérer.

 

C’est d’ailleurs ce qu’a prôné le 20 novembre dernier, Panicos Papadopoulos, professeur à l’université de Thessalonique, lors de la célébration à Athènes, du 2400eanniversaire de la fondation de l’Académie de Platon. Il a expliqué qu’il était indispensable aujourd’hui, d’accepter de sortir de la caverne pour distinguer et comprendre la réalité telle qu’elle est, et d’y retourner ensuite pour donner de nouvelles opportunités à ce qu’il a appelé «les suiveurs des ombres». Il a expliqué que la question essentielle que nous devons nous poser, est de savoir où se trouve le bonheur véritable et comment il est possible de vivre sans peur. Pour ce faire, un cheminement progressif doit s’établir à l’intérieur de chacun d’entre nous pour retrouver la vérité que nous cherchons. L’actualité du message de Platon, aujourd’hui, n’est pas à démontrer. Sa démarche est d’une profonde actualité et c’est ce qu’ont compris les Grecs qui, malgré la crise, ont décidé d’émettre une monnaie et un timbre commémoratifs en honneur de cette école de philosophie qui se perpétua pendant des siècles.

 

Du 29 novembre au 1er décembre 2013, se tint à Marseille, capitale européenne de la culture, un colloque où une dizaine de représentants de chercheurs de pays différents traitèrent de L’odyssée et les mutations de la dialectique de Platon à nos jours. (3)

La puissance dialectique initiée par Platon se métamorphosa au cours des grandes périodes et revêtit de nouvelles figures selon les auteurs, sans véritablement changer la direction principale, donnée par son fondateur, à savoir sortir de l’ignorance et des illusions de la Caverne pour se rapprocher progressivement de la lumière et atteindre le réel, au-delà des illusions.

 

L’odyssée (4) contient l’idée du retour et la dialectique qui s’établit entre «le même» et «l’autre». Celui qui devint autre fut Ulysse, le roi d’Ithaque, lors de ses périples qui le conduisirent à Troie où il se métamorphosa. Mais il avait  un impérieux besoin de revenir à Ithaque où tout était resté pareil, «le même», son épouse, son chien, son esclave qui avaient tout fait pour rester identiques, en attendant son retour. Le retour de «l’autre» à sa source le régénère et  transforme ce qui était resté «le même». Nous autres devrions beaucoup réfléchir au périple d’Ulysse, retrouver les racines «du même»,  pour nous métamorphoser et nous régénérer en «l’autre».

 

Le temps du changement de paradigme, refusé il y a un siècle avec les conséquences néfastes que l’on connaît, s’impose à l’aube de la nouvelle année.

 


(1) Période d’insouciance et d’expansion (sociale, économique, technologique et politique) qui s’étendit en Europe entre 1896 et juste avant la première guerre mondiale

(2), Paul Valéry, Essais quasi politiques, Éditions Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, pages 1007-1014

(3) Colloque international sur le thème de L’Odyssée et les mutations de la dialectique de Platon, pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui organisé à Marseille du 29 novembre au 1er décembre 2013. www.sciencesdelhomme.com

(4) L’Odyssée d’Homère, Éditions Folio, 1999, 511 pages