Mars 2013

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

40 ans déjà ....

 

Il y a quelques jours, j’ai assisté à l’Espace Falguière (1) à une émouvante représentation qui retraçait l’épopée des Montparnos, ce groupe d’artistes venus de tous les coins du monde (Picasso, Chagall, Modigliani, Foujita, Soutine, Brancusi et d’autres…) ainsi que celle des héros de l’Aéropostale (2), tous attirés par la lumière et qui ont transformé le quartier de Montparnasse en un phare de créativité et de dépassement de soi.

Max Jacob (3) résuma en une phrase cet élan de transmission pour une nouvelle vision du monde : «j’ouvrirai une école de vie intérieure et j’écrirai sur la porte : école d’art». À cette époque, l’âme de la France renaissait sous une des multiples facettes qui ont toujours su étonner le monde et l’éclairer.

En 1930, Joseph Kessel (4) et Jean Mermoz se rencontrèrent dans un café de la rue Falguière, pas loin de l’endroit où nous étions. De leurs échanges, émergea clairement l’état intérieur qui les habitait.

Kessel interroge Mermoz, lui demandant d’où lui vient sa force intérieure. Et Mermoz lui répond en citant Didier Daurat (5) qui l’avait formé : «Laissez les hommes à leur nature, et il n'en sortira rien de bon. Donnez-leur un but collectif, placez ce but, par l'exigence que vous leur imposez, à une hauteur presque inaccessible, idéale, concentrez tous les efforts dans une émulation sans fin, et vous ferez de la molle pâte humaine, une substance de qualité». «C’est ce qui se produisit avec cette aventure de l’aéropostale.»

Dans son livre, Joseph Kessel décrit le mystère qui permet aux hommes de réussir le sursaut qui les rendra meilleurs : «Et Mermoz continua ; les autres suivirent sa trace. Et le prodige fut qu'ils réussirent comme lui, sans savoir comment. Ils n'eurent plus peur de la nuit, parce que lui, leur semblable, l'avait vaincue et dépassée. Il en fut toujours et il en sera toujours ainsi, tant que la grande terreur des hommes restera l'inconnu et qu'il s'en trouvera un parmi eux pour l'affronter.» (6) Vaincre ses peurs semble  être, depuis toujours, la voie pour se relier à soi-même et donner aux autres des signes qu’ils peuvent eux aussi devenir meilleurs.

C’est cette vision mais aussi la volonté de se mettre à l’épreuve, ou plutôt de mettre à l’épreuve nos propres convictions, qui nous a encouragés, il y a 40 ans, à traverser l’Atlantique, du Sud vers le Nord, en refaisant, sans le savoir, le chemin de retour de l’Aéropostale, pour nous relier à l’âme de la France et lui proposer la pratique de la philosophie comme moyen de renaissance. C’était une idée originale, celle de recréer des Écoles de Philosophie à la manière classique et de mettre en relation la méthode socratique avec la vie quotidienne. Je n’en suis pas le créateur. C’est mon maître en philosophie, Georges A Livraga (7) qui en a eu l’initiative. Cet idéal avait impacté nos jeunes âmes et nous avions compris avec Laura Winckler que c’était un outil merveilleux à apporter en Europe.

Une fois arrivés à Lyon en mars 1973, par où devions-nous commencer ? Personne ne nous attendait. Mais, était-ce la vérité ? En quelques jours, en discutant de nos rêves et de nos projets avec les uns et les autres, nous fîmes la connaissance de personnages extraordinaires par leur ouverture, humanisme et compréhension. Ils nous ont rapidement encouragés et aidés dans nos premiers pas. Le premier, ce fut l’abbé Dufournet, aumônier des artistes à Lyon, musicien dans l’âme et professeur à l’Université Catholique. Il nous accueillit dans l’un de ses locaux. Il nous émerveilla avec la France mystique et nous fit connaître pour la première fois les aspects remarquables de l’art roman et le mystère des cathédrales gothiques. Quel étrange pygmalion il représentait pour les jeunes philosophes que nous étions ! Il nous présenta René- Jean Delpech, éminent journaliste, président des Amis du Musée Guimet de Lyon, passionné de symbolisme, humaniste, bienveillant et toujours de bonne humeur. Nous avons connu également Gérard Delaunay, rapatrié d’Algérie, administrateur d’un foyer d’accueil pour les immigrés, qui nous fit découvrir des aspects inconnus pour nous de l’Histoire de France, l’amour des terres lointaines et des autres peuples qui se joignirent au rêve de la France. Depuis, d’autres Français de valeur, courageux et remplis d’humanité, nous ont solidement témoigné une amitié fraternelle, malgré les tempêtes. Entre nous tous, nous avons construit en 40 ans une opportunité de vie différente. Qu’ils en soient remerciés et que leur exemple en encourage d’autres.

 

(1) Espace Falguière : 12, rue Falguière - 75015 Paris - Tel 01 71 50 75 32

(2) Compagnie Générale Aéropostale, fondée en 1927, dont firent partie entre autres les aviateurs Jean Mermoz et Antoine de Saint-Exupéry

(3) Poète, romancier, essayiste, épistolier et peintre français (1876-1944)

(4) Mermoz, Joseph Kessel, éditions Le livre de poche, 1963

(5) Pionnier de l’aviation française (1891-1969), figure marquante de l’Aéropostale

(6) Mermoz, Joseph Kessel, éditions Le livre de poche, 1963, page 253

(7) Fondateur de l’Association internationale Nouvelle Acropole