Novembre 2015

Éditorial par Fernand Schwarz, Président de la fédération Des Nouvelle Acropole

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A la veille de la Cop 21, vers une deuxième mort de Dieu?

 

Dans sa dernière Encyclique Laudato si’ (1), le pape François réintègre la dimension vivante de la Nature et son respect, au sein de l’Église. «Face à la détérioration globale de l’environnement, je voudrais m’adresser à chaque personne qui habite cette planète. L’humanité possède encore la capacité de collaborer pour construire notre maison commune. […] Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale. Les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature. […] Le défi urgent de sauvegarder notre maison commune inclut la préoccupation d’unir toute la famille humaine dans la recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer».

 

L’initiative du Pape est la bienvenue, puisque comme l’avait très bien remarqué le sociologue Max Weber (2) au début du XXe siècle, c’est le judéo-christianisme qui a préparé un monde sécularisé pour les hommes, faisant de la nature un objet, quand pour les Anciens, la nature toute entière était sacrée. La désacralisation de la nature a préparé les esprits à la maîtrise technique, à la connaissance scientifique et surtout à l’exploitation économique. Comme il  le disait, c’est le début du processus qui nous conduira au désenchantement du monde.

 

Le deuxième grand événement qui accélèrera ce processus sera ce que Hegel (3) a appelé au début du XIXe siècle «la dissolution de l’art». Il annonça cette fois-ci la mort de l’art. Il ne pensait pas qu’il n’y aurait plus d’artistes à l’avenir, mais que l’art avait fait son temps, à savoir qu’il n’était plus au centre de notre culture et qu’il ne véhiculait plus nos valeurs existentielles. L’art a perdu son support substantiel et inspirateur : le sacré. Déjà, à l’époque d’Hegel, le sacré n’est est plus au centre des préoccupations de la vie sociale. Il a été remplacé par des valeurs pratiques et matérielles, comme l’économie, le travail, les loisirs… dont il s’est nourri. Il s’est refugié alors dans la voie du formalisme, du subjectivisme et s’est de plus en plus éloigné de la compréhension et de la sensibilité des hommes.

 

De la mort de l’art, nous en sommes arrivés, à la fin du XIXe siècle, à la mort de Dieu, lorsque Nietzsche fit parler Zarathoustra, le prophète de la religion mazdéenne. Pour le philosophe, cela ne signifie pas pour autant, qu’il n’y ait plus ou qu’il n’y aura plus de religion, mais que les valeurs sur lesquelles repose notre culture ne sont plus religieuses ou spirituelles, annonçant ainsi comme conséquence, le nihilisme. «L’homme n’a plus supporté ce gênant témoin de sa propre médiocrité» écrivit-il. Nietzsche appelle nihilisme, l’état de la civilisation dans laquelle la vitalité est tombée à un niveau si bas que les hommes n’ont même plus la force de forger des valeurs nouvelles d’existence à la place délaissée des anciennes valeurs. Ce symptôme désigne l’état d’une humanité qui n’aurait plus la force de croire en quelque chose, à l’exception de son propre bonheur individuel (4). Ce pronostic est en train de se dérouler devant nos yeux en Occident.

 

Ainsi, nous assistons à la mort de la mort marginalisée et dont personne ne veut parler, et que certains veulent vaincre avec la cyber-technologie pour créer une nouvelle ère transhumaine. Les économistes, devenus nos nouveaux prophètes, annoncent une deuxième mort de Dieu. L’économiste Daniel Cohen explique que nous vivons une «nouvelle révolution industrielle» liée à la technologie mais contrairement à la précédente, elle ne produit pas de croissance. «Les économistes sont aujourd’hui engagés dans une vraie guerre de religion. Car la croissance est la religion du monde moderne. Si elle devait disparaître durablement, ce serait pour le fonctionnement de notre société, comme une deuxième mort de Dieu. À quel saint se vouer si nous n’avons plus cette promesse d’un progrès indéfini à offrir au peuple ? […] Nous sommes désormais dans un monde où l’on améliore la qualité des produits, une société post… industrielle, le service après vente d’une société qui est déjà saturée.» (5)

 

En effet, à la veille de la Cop 21 (6), nous savons qu’une profonde révision des consciences est indispensable et que notre modèle de développement occidental aurait besoin de trois planètes Terre pour que toute la population mondiale de notre Terre puisse y accéder. Puisqu’il est évident et clair qu’on ne peut pas ré-enchanter le monde à partir de simples bases matérielles, il est peut-être temps d’assumer consciemment le besoin de re-sacraliser le monde et d’œuvrer pour un renouveau spirituel afin d’éviter les déviances des fanatismes de tous bords qui nous guettent.

 

(1) Laudato Si’ du Pape François sur La sauvegarde de la Maison commune, voir texte complet sur http://www.eglise.catholique.fr/vatican/les-ecrits/395463-encyclique-laudato-si/

(2) Économiste et sociologue allemand (1864 -1920), l’un des fondateurs de la sociologie. Il s’est interrogé sur les changements opérés sur la société avec l’entrée dans la modernité

(3) Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770 - 1831), philosophe allemand dont l’œuvre La Phénoménologie de l’Esprit, L’encyclopédie des sciences philosophiques eut une influence décisive sur l’ensemble de la philosophie contemporaine

(4) Voir Philosophie pour les Nuls, chapitre 23, Nietzsche, notre premier contemporain, First Éditions, 2006, page 405-406

(5) Article de Philippe Escande et Vincent Giret paru dans le journal Le Monde du 24 Octobre 2015, Daniel Cohen : «La disparition de la croissance serait comme une deuxième mort de Dieu» http://www.lemonde.fr/le-club-de-l-economie/article/2015/10/24/daniel-cohen-la-disparition-de-la-croissance-serait-comme-une-deuxieme-mort-de-dieu_4796263_4795074.html#HR39BPm9EmHL31gL.99

(6) Cop 21 : 21e conférence des parties  de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 2015. Elle se déroulera à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015 et accueillera 195 États du monde entier. Elle doit aboutir à un nouvel accord international sur le climat, applicable à tous les pays, dans l’objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2°C.