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    jeudi 11 mai 2017 de 10h à 12h
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Juin 2013

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal !

 

En même temps que sont célébrés les soixante-dix ans de la naissance du C.N.R. (1), le film de Margarethe Von Trotta, Hannah Arendt, remporte un grand succès et l’on perçoit, au-delà des polémiques sur Hannah Arendt (2) concernant le procès d’Adolf Eichmann, (3) l’actualité de sa pensée. Il faut se rappeler que c’est la place centrale du politique qui constitue l’apport essentiel de la philosophie à la réflexion contemporaine. C’est la condition humaine elle-même qui est de nature politique puisque nous ne pouvons pas imaginer que l’être humain puisse exister isolément. Nous devons donc nous résoudre à admettre qu’il n’y a pas d’être humain sans appartenance à une collectivité mais cette collectivité ne doit pas être confondue avec un repli. L’homme devient humain en vivant avec les autres hommes des règles partagées, des lois qui s’appliquent à tous.

 

La pensée d’Hannah Arendt est avant tout une nouvelle conception de l’action politique développée dans ses ouvrages La condition de l’homme moderne et dans La crise de la culture. Elle va au-delà de la conception classique qui consiste à comprendre le monde pour ensuite le transformer. Elle pense l’espace public comme un lieu fait de fragilité car il est continuellement soumis à la natalité, c’est-à-dire à l’émergence de nouveaux évènements. Elle s’inquiète de la disparition d’une véritable sphère publique, par laquelle seulement, l’humain peut être libre, et elle rappelle le pendant indispensable à la vie publique, celui de pouvoir jouir d’une vie privée. Cette dernière n’est pas simplement le fait d’actions diverses et variées de l’individu, selon ses goûts et ses plaisirs, mais consiste surtout à développer la capacité à penser par soi-même et à dialoguer avec soi. C’est le retrait de la vie publique qui le permet pour ensuite pouvoir s’exprimer et agir avec conviction et responsabilité dans l’espace public. Cela serait la dimension politique.

 

L’arrivée des systèmes totalitaires en Europe, en plein essor de leur culture, notamment en Allemagne a produit le cataclysme intérieur de ce monde qui avait trouvé une manière de vivre ensemble.

 

Au XXe siècle, ce monde commun (européen) a disparu. Il a été anéanti par les camps nazis, la destruction totalitaire et les massacres de masse. Pour Hannah Arendt, cet échec de civilisation n’est pas un accident de parcours, un faux-pas monstrueux dont les effets seraient temporaires et s’effaceraient alors doucement au fil des ans. Elle constate que l’humain est désormais sans monde, qu’il commence à rêver de fuir la Terre, d’échapper à des bornes anciennes que délimitaient le monde : le corps, le sexe, la reproduction, la durée… nous y voilà, en plein débat aujourd’hui (le cyber corps (4), le monde virtuel, la reproduction assistée, l’instantanéité, les addictions (drogue, alcool)…). Rien n’est véritablement résolu et la fuite continue en pensant que l’on crée de nouveaux mondes, sans se rendre compte ou sans vouloir se rendre compte de l’état du monde actuel. Que devient alors l’humain ? Comment réussir à appréhender philosophiquement les actions politiques effectives, pour rendre la société humaine ?

Comme l’expliqua Hannah Arendt en critiquant Edmund Husserl (5) ou Martin Heidegger (6), le monde humain n’est pas seulement de l’ordre de l’existence (dasein (7)) il est toujours mitsein («être ensemble») car la véritable action est entreprise à plusieurs. Le monde n’est pas donné aux humains ; il est toujours à construire en commun, fondé par l’action. Le monde humain n’existe qu’en le construisant. Pour Hannah Arendt, l’action appartient donc au domaine politique et représente les moyens dont dispose l’humain, en agissant et parlant dans la sphère publique, d’affirmer sa singularité et d’actualiser sa liberté. «Être libre et agir ne font qu’un (8). Par l’action et la parole, l’individu révèle son identité aux autres, en interagissant avec eux, ce que ne permettrait ni le travail ni l’œuvre (les autres composantes de la vie active chez Hannah Arendt) au sein desquels nous devons remplir des fonctions et où nous ne pouvons manifester que nos talents mais non la singularité de notre identité.

 

Par le travail et l’œuvre, nous ne pouvons divulguer que ce que nous sommes et non qui nous sommes. L’action et la parole requièrent un espace public au sein duquel les individus entrent en relation (9), manifestant à la fois leur unicité et la communauté qui les lie, et faisant émerger ainsi un espace d’apparence «où les hommes n’existent pas simplement comme d’autres objets vivants ou inanimés mais font explicitement leur apparition» (10).

«La pluralité humaine, condition fondamentale de l’action et de la parole a les doubles caractères de l’égalité et de la distinction» (11) ; l’action est «l’actualisation de la condition humaine des pluralités, qui est de vivre, en être distinct ou unique parmi des égaux».

 

Hannah Arendt entretint avec Karl Jaspers (12), entre 1945 et la mort de ce dernier en 1969,  un échange d’abondante correspondance concernant entre autres, les conditions et les fondements d’un monde commun qui pourraient exister après que tout ait été détruit. Que veut dire tout détruit ? Dans le passé, avant la deuxième Guerre mondiale, des villes furent rasées, des nations détruites, des familles massacrées et des œuvres artistiques anéanties. Mais les crimes nazis ne vinrent pas s’inscrire dans la liste des tueries guerrières, provenant du fond des millénaires. Ils furent d’un autre type jusqu’alors inconnu.

Hannah Arendt écrivit à Karl Jaspers : «Des individus ne sont pas assassinés par d’autres individus pour des raisons humaines, mais… on tente de façon organisée d’exterminer la notion d’être humain». En effet, dans les camps totalitaires, s’instaura cette étrange relation dans laquelle on expliqua aux prisonniers qu’ils n’étaient rien, et qu’en fait, ils n’auraient jamais dû naître et que leur mort permettait de régler un accident de la nature ! Alors, comment construire ensuite un monde, une pensée, une action, avec qui et à partir de quoi ? Que faire pour qu’une Cité (13) redevienne effectivement possible, qui ne soit pas simplement une façade ou une fiction mais une réalité pensée, pour qu’existe à nouveau, après le totalitarisme, des citoyens ? Nous constatons aujourd’hui que ces vraies questions n’ont pas été reprises dans la refondation de nos sociétés après la seconde Guerre mondiale. Le retour des formes du totalitarisme et de la négation de l’être humain chez certains hommes est encore de mise aujourd’hui, justifiant violence, terrorisme mais aussi manipulation financière. Parmi les réponses citées plus haut, il y a le grand thème de la pluralité, qu’Hannah Arendt considère comme le fondement premier, et que le dogmatisme et le totalitarisme tenteront toujours d’anéantir. Mais nous devons nous rappeler que l’humanité est Une et plurielle à la fois. C’est en cela que la possibilité de mieux vivre ensemble, à partir des individus qui décident de penser par eux-mêmes, dans un effort pour devenir meilleurs, est également la condition pour rétablir un espace public qualifié pour les hommes.

 

Quand on pense à l’actuelle crise de l’éducation, à la nécessaire responsabilité des adultes, qui doivent assumer le monde pour le transmettre aux enfants, à l’essai de dépasser une école simplement utilitariste et à l’affaiblissement du langage avec lequel les jeunes s’expriment, comment ne pas se rendre compte qu’Hannah Arendt est une philosophe d’actualité ?

 

«L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité. […] C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun».

Résistons à la banalité du mal !

 

(1) Conseil national de la Résistance, organe qui dirigea et coordonna les différents mouvements de la Résistance intérieure française, de la presse, des syndicats et des membres de partis politiques hostiles au gouvernement de Vichy, à partir de mi-1943

(2) Philosophe allemande naturalisée américaine (1906-1975) connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme et la modernité. Auteur de Eichmann à Jérusalem, 1997, Éditions Gallimard, coll. Folio/histoire, 484 pages

(3) Criminel de guerre nazi pourchassé et jugé à Jérusalem en 1961

(4) Piratage informatique

(5) Philosophe, logicien et mathématicien autrichien (1859-1938), fondateur de la phénoménologie, qui eut une influence majeure sur l’ensemble de la philosophie du XXe siècle

(6) Philosophe allemand (1889-1976)

(7) Concept allemand qui veut dire «être là», que Husserl transforma en «être-le-là»

(8) La Crise de la culture, Hannah ARENDT, 1989, Éditions Gallimard, coll. Folio/essais, 384 pages

(9) Condition de l’homme moderne, Hannah ARENDT, 2001, Éditions Pocket, coll. Évolution, 406 pages

(10) Ibidem

(11) L’humaine condition, Hannah ARENDT et Philippe RAYNAUD, 2012, éditions Gallimard, coll.Folio/essais, 1056 pages

(12) Psychiatre et philosophe allemand (1833-1969), représentatif de l’existentialisme chrétien et dont les travaux ont influencé la théologie, la psychologie la psychiatrie et la philosophie

(13) Modèle de la cité grecque

(14) La crise de la culture, Hannah ARENDT, 1989, éditions Gallimard, coll.Folio/essais, pages 251-252