Décembre 2014

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

De l'obscurité naît la lumière

 

Dans les mythologies des peuples indo-européens, la souveraineté terrestre ou pouvoir temporel, possède deux aspects : un côté lumineux et stable et un côté obscur et déstabilisateur. Ainsi, dans la mythologie celte et irlandaise, la fonction royale est représentée par la dualité Nuada/Ogma qui personnifie le guerrier en temps de paix et le guerrier en temps de guerre. Nuada est le roi qui distribue les richesses. Il a un rôle essentiellement pacifique. Il ne fait pas la guerre, mais sa présence est nécessaire à la victoire. Il est le moteur immobile, représentant la souveraineté. Il est stable et rassurant. Investi de son pouvoir, il est le garant de la victoire. «On ne gagne pas de batailles sans roi», selon l’adage irlandais. Sa présence revêt alors un caractère sacré qui ne peut être souillé. Ogma est le champion du roi, le guerrier en action, le principe mobile, instable et farouche. Il est le représentant de la souveraineté en temps de guerre, celui qui assume l’acte de violence extrême qu’est la mort. D’ailleurs celle-ci ne peut avoir lieu que hors de l’espace de vie. Quand la bataille est finie, le roi reprend le pouvoir sur son peuple et la paix est de retour.

 

Dans l’ancienne Rome, un général victorieux et ses légions ne pouvaient pas rentrer dans la ville avec leurs armes. Ils devaient patienter et se purifier des actes de violence à l’extérieur de la ville, au Champ de Mars et devaient céder la place à la souveraineté des consuls (la souveraineté de la paix), en attendant l’autorisation de fêter leur triomphe. Ainsi, pour ces peuples, il s’agissait de ne pas introduire les germes de l’instabilité et du chaos dans l’espace clos de la cité et d’éviter ainsi toute forme de corruption de la paix sociale.

 

Depuis des décennies, nos sociétés actuelles ont de plus en plus de mal à repousser la violence en dehors des murs des villes et des frontières. La face obscure et déstabilisatrice de la souveraineté du pouvoir temporel s’installe de plus en plus, croyant ainsi pouvoir préserver la paix civile.  Bien entendu, il y a toujours eu des guerres dans le monde, mais quand la violence et le chaos s’installent dans l’espace qui devrait représenter l’ordre et la paix, c’est-à-dire la cité, il y a un véritable problème. Dans l’indifférence et l’habitude, s’est installée une société globalement  instable et chaotique où la fonction de la souveraineté terrestre n’arrive plus à exercer son pouvoir de pacification par le droit et l’éducation mais plutôt par la répression et la violence.

 

La France, comme beaucoup d’autres pays, a du mal à assumer les remises en causes de la représentation qu’elle a d’elle-même. Décrire ou critiquer la réalité n’est pas suffisant pour pouvoir la transformer. Avec force et courage, il nous faut proposer une nouvelle représentation pour qu’elle devienne l’exemple à suivre. Nous arrivons à la fin d’un cycle qui fut initié au siècle des Lumières, et aujourd’hui l’imaginaire social semble épuisé. Beaucoup de nos contemporains se tournent vers le scepticisme et le pessimisme.

 

Peut-être la pensée du marquis de Sade (1), qui aujourd’hui est exposé et célébré dans tout Paris, pourrait-elle nous éclairer sur la façon dont nous en sommes arrivés là et nous donner des pistes pour nous sortir de cette situation. Sade a voulu détruire tous les tabous, imposant la transgression en tant que mode de vie.  Comme l’exprime Annie Le Brun, commissaire de l’exposition Sade, attaquer le soleil (2) : «Le temps ayant passé, la censure étant levée depuis les années soixante, pour continuer de s’en préserver, chacun s’est alors fabriqué une image de Sade. Innombrables sont les leurres, naïfs ou sophistiqués, mais revenant aujourd’hui comme hier, s’ajouter les uns aux autres, pour faire coupe-feu.»

 

Paulin Cesari (3) nous explique : «Il (Sade) a mis en lumière avec une radicalité, un courage, une rigueur et une obstination ce que tous ses coreligionnaires […] n’avaient osé entreprendre : aller au bout des principes du rationalisme des Lumières. En tirer toutes les conséquences et les assumer. En d’autres termes, pour Sade, si vous êtes un rationaliste conséquent et courageux, vous êtes ou serez, que vous le vouliez ou non, un personnage des Cent-Vingt Jours de Sodome (4)». Les lois du désir et de l’égoïsme sont déifiées dans la pensée de Sade. Toute forme de limite ou norme, quelle soit morale, religieuse, culturelle, artistique, doit être balayée. Il posa les conditions des aspirations de Mai 68 : «il est interdit d’interdire», «le désir est sans limite». La pulsion devient le Soi et paradoxalement, l’antihumanisme émerge.

Le siècle des Lumières s’acheva paradoxalement dans l’obscurité, sans que presque personne ne s’en rendît compte.

«L’univers est plein de statues organisées, qui vont, qui viennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais se rendre compte de rien» nous rappelle Sade.

Nos contemporains l’ont comparé à un «Épicure» des temps modernes, mais c’était mal connaître Épicure pour qui la modération des désirs se retrouve au cœur de sa philosophie, pour atteindre la sérénité de l’âme (ataraxie)  au moyen de l’intelligence, de la solidarité et de l’amitié.

On ne peut échapper à la mort et à l’anéantissement en continuant à copuler et à torturer. C’est tout le contraire !

 

Platon avait pourtant expliqué que le désir faisait partie des composantes de l’âme humaine. Selon Socrate, il y a deux formes de désir qui, dans le fond, visent le Bien mais ne parviennent pas toujours à l’atteindre, notamment la première : le désir comme appétit du plaisir, c’est-à-dire le plaisir pour le plaisir, source de toutes les addictions. L’autre forme de désir tend intellectuellement au progrès, à l’évolution et conjugue sensibilité, intelligence et patience pour se transcender. C’est ce désir, nourri d’amour, d’ouverture et de solidarité qui est le moteur de toutes les transformations.

Accepter la traversée de la nuit pour faire naître la lumière d’un homme et d’une société réconciliés avec eux-mêmes, est le défi actuel. La quête d’un ré-enchantement du monde se fera au prix non d’une fuite, mais de notre capacité à affronter d’abord l’obscurité et assumer nos ignorances.

 

N’ayons pas peur des obscurités sournoises de notre temps. De l’obscurité naît la lumière.

Je vous souhaite une clôture lumineuse du cycle de l’année 2014.

 

(1) Donatien Alphonse François de Sade, dit le marquis de Sade (1740-1814), homme de lettres, romancier, philosophe, homme politique français, longtemps mis à l’index, en raison de la part accordée dans son œuvre à l’érotisme, associé à des actes impunis de violence et de cruauté (fustigations, tortures, meurtres, incestes, viols, etc.). Bicentenaire de l’anniversaire de sa mort en 2014

(2) Exposition au Musée d’Orsay jusqu’au 25 janvier 2015. Lire encadré.

(3) Journaliste au Figaro et Figaro Magazine

(4) Les cent vingt journées de Sodome ou l’École du libertinage, première grande œuvre du marquis de Sade, écrite à la prison de la Bastille en 1785