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Septembre 2013

Éditorial par Fernand Schwarz, Président de la Fédération des Nouvelle Acropole

 

Dignité et barbarie

 

L’actualité de la rentrée nous frappe par le nombre d’actes de barbarie qui désolent notre société et les pays qui nous entourent. Meurtres gratuits, gazage de population… La violence est devenue normale. Bien sûr, à chaque fois, suit le lot d’indignations et de promesses, donnant l’impression que finalement rien n’est possible, et qu’il faudrait assumer la fatalité. Il est clair que nous ne pouvons pas imaginer que ce type de situation puisse se résoudre seulement avec plus de moyens matériels et humains ou avec de la candeur optimiste.

Les lectures de l’été sont parfois utiles pour creuser certaines questions et s’en inspirer. Le philosophe Thomas de Koninck, dans un chapitre de son livre Question ultimes (1) nous rappelle cette pensée d’Aristote : «Un humain accompli est le meilleur des animaux mais quand il a rompu avec la loi et la justice, il est le pire de tous, le plus impie, le plus féroce et le plus déréglé. » (2). L’auteur se demande si après Auschwitz, les goulags et tout notre parcours d’atrocités commises, nous ne devrions pas parler de l’indignité humaine.

 

C’est parce que je reconnais ma propre humanité que je peux reconnaître l’humanité d’autrui, c’est-à-dire sa dignité. De Koninck nous rappelle que le barbare est avant tout celui ou celle qui est pervers au point de méconnaître autant sa propre humanité que celle des autres et que tout le problème est qu’il ne sait pas qu’il l’ignore.

 

Notre responsabilité est écrasante et nous réclame de la détermination, unique sentiment qui puisse faire infléchir le barbare inconscient. Là est le premier pas.

 

C’est une exigence de conscience qui peut nous montrer qu’en causant du tort à autrui, c’est à nous-mêmes que nous en faisons. C’est la thèse qu’énonce Platon dans le Gorgias (3), par la bouche de Socrate : «Mieux vaut subir une injustice qu’en commettre une». C’est en fait une règle universelle qui apparaît chez Confucius ou dans le Nouveau Testament.

«Parler de la conscience revient à parler de la dignité de l’homme. Cela revient à parler de ce que l’homme n’est pas un cas d’une entité universelle, un exemplaire au sein d’une espèce, mais que chaque individu est lui-même, en tant qu’individu, une totalité, qui l’est déjà lui-même "universel"» (4). Beaucoup de barbares modernes se croient dignes parce qu’ils se sont attachés à la lettre plutôt qu’à l’esprit de la lettre. Déjà Baruch Spinoza, dans son Traité théologico-politique (5) avait montré, que si l’on pouvait enseigner aux fondamentalistes religieux (et je dirais aussi politiques, économiques ou autres) la différence entre la lettre et l’esprit, leur violence fanatique disparaîtrait.

Je pense que, comme l’a exposé Jacques Arènes (6), nos contemporains ont besoin d’une vision collective. Il est vrai que les utopies collectives du XXe siècle ont engendré des régimes totalitaires d’une rare violence et que l’angoisse de revivre aujourd’hui de tels scénarios, a conduit le monde occidental à se méfier des espérances collectives, religieuses, spirituelles, politiques… L’avenir, comme le dit Jacques Arènes, ne nous intéresse que sous l’auspice des catastrophes que nous devons éviter. Ainsi, nous pensons tout le temps à nous sécuriser, à nous protéger, sans oser prendre de risques, et ce n’est pas parce que nous avons abandonné nos espérances collectives d’avenir, que le monde est devenu moins barbare. À cause de cela, beaucoup de nos contemporains se replient sur des espérances limitées à la sphère privée. Mais pour nous épanouir, nous avons besoin de l’autre et aussi de reconnaître nos propres faiblesses, d’assumer nos fragilités, pour retrouver la force morale. Nous ne pouvons pas continuer à avoir peur d’être entraînés dans une vision d’avenir pour nos sociétés. Oui, le progrès nous a déçus, mais rien ne nous empêche d’apprendre des expériences négatives, pour nous orienter dans une vision positive mais pas pour autant naïve, qui nous émancipe de la fatalité.

Nous devons agir collectivement pour envisager un futur ouvert et faire face à la barbarie, issue de l’inconscience de ceux qui ne pensent qu’à se réfugier dans le passé.

 

(1) Questions ultimes, Thomas de Koninck, éditions Presses de l’Université d’Ottawa, 2012

(2) Le Politique d’Aristote, I, 2, 1253a, 31-37,  par J. Aubonnet, éditions CUF 1960-1989, 5 volumes

(3) Dialogue de Platon sur l’art de la rhétorique, traduction A. Croiset, Éditions Belles lettres, 278 pages

(4) Notions fondamentales de morale, Robert Spaemann, traduction Stéphane Robillard, Flammarion, 1999, 137 pages

(5) Traité théologico-politique, Spinoza, 2012 éditions PUF, 864 pages

(6) Jacques Arènes : nos contemporains ont besoin d’une vision collective, article de Marie-Lætitia Bonavita paru dans le Figaro du 22 aout 2013