Septembre 2011

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Jeunesse dangereuse ou en danger ?

 

Faisant écho à la crise financière qui n’arrête pas de rebondir depuis 2008, l’auteur américain Jeff Madrick a publié un ouvrage, Une ère de cupidité : le triomphe de la finance et le déclin de l’Amérique, de 1970 à nos Jours (1). Il explique clairement comment une minorité d’Américains a su faire basculer l’économie financière vers les thèses ultra-libérales, renonçant à l’héritage du New Deal qui a sorti les États-Unis de la récession dans les années 30. Avec une forte détermination et ingéniosité, ce petit groupe - d’abord des Républicains et ensuite des Démocrates (notamment à l’époque de Clinton) – fit en sorte de démontrer au secteur financier tout le bénéfice qu’il tirerait à reconfigurer la structure même de l’économie américaine et à imposer un mode de pensée sur la dérégulation extrême, ce qui convainquit même ses adversaires. Le livre démontre que plus le produit est dérégulé et se multiplie, plus la Bourse régule l’économie générale et impose sa volonté aux politiques.

 

Cette idéologie qu’on a cru un moment ébranlée sous l’effet de la crise 2007-2009 reste totalement d’actualité. En effet, la cupidité continue à aveugler les plus hautes intelligences de ce monde, manipulant les opinions en leur faisant imaginer que la richesse dépend de la spéculation plutôt que du travail. Cette idéologie a également encouragé la consommation à tout prix et la transformation de l’individu citoyen en «consom’acteur», c’est-à-dire celui qui exerce son pouvoir individuel par l’acte d’achat plutôt que par les décisions civiques. Pour un bon pourcentage de la population de notre société contemporaine, ce glissement de l’activité sociale et politique n’est apparemment pas un problème puisqu’elle s’y retrouve dans l’achat de ses marques préféréeset dans l’ostentation des biens pour se faire reconnaître socialement. Mais que peuvent faire dans cet «univers de cupidité» les populations, notamment les jeunes qui sont marginalisés tantôt du point de vue du travail, de l’éducation et des loisirs. Ils n’ont pas les moyens d’accéder à ces objets et denrées, symbolisant la réussite ou une position sociale, d’autant plus qu’ils ne connaissent que ce modèle auquel ils n’ont pas accès. Une réponse a été donnée au mois d’août à Londres, dont nous avons également eu les prémices en France en 2005 : puisqu’ils n’ont pas accès aux biens matériels du moment, ils les «prennent».

 

La plupart des hommes de toutes les origines, blancs, noirs, jeunes et moins jeunes, ne se sont pas sentis responsables des actes qu’ils avaient commis. Reliés par un esprit de jacquerie, ils ont considéré qu’on leur devait bien cela. En réalité, ce qui a choqué les experts c’est qu’on ne pouvait invoquer ni une cause ethnique ni une cause religieuse à la flambée de violence. Comme pour le modèle financier de nos économies, nos sociétés ont un mal terrible à se réformer selon des critères de bon sens. On ne peut plus promettre à tout le monde progrès et richesse infinie à partir d’un modèle qui, au lieu de créer des nouvelles richesses, marginalise de plus en plus ceux à qui il ne peut pas donner, creusant ainsi les inégalités de façon impressionnante. Le moteur de l’ascenseur social est en panne tout comme notre capacité à effectuer un meilleur partage des richesses. Le dialogue entre les pouvoirs publics et la jeunesse qui attend que l’on reconnaisse ses désarrois et ses difficultés n’est pas non plus à l’ordre du jour. Les blessures morales sont telles que probablement la question ne pourra pas être résolue avec des mesures uniquement économiques.

 

Il faut retrouver le respect et l’exigence pour que chacun redevienne responsable de lui-même. Le fond de notre crise est d’ordre moral et toutes les générations ont perdu de façon accélérée le sens de la vie et le savoir-vivre ensemble. Nous avons besoin d’une vision d’avenir où chacun puisse exprimer la part de pouvoir, d’intelligence et d’amour qu’il porte en lui. Si nous apprenons à réduire nos besoins en comprenant davantage le sens du partage, tout espoir est possible, sans quoi notre avenir et plus particulièrement celui des jeunes serait en danger. Que cette rentrée puisse nous inspirer pour nous aider à assumer nos propres responsabilités.

 

(1)    Éditions Knopf 2011, non traduit en français.