Octobre 2014

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

La guerrière pacifique à la frontière "chaude"

 

Début septembre, j’ai été invité en Israël pour parler du Livre des morts tibétain (1). J’ai été surpris du nombre de personnes, jeunes et moins jeunes, intéressées par la question d’apprendre à vivre pour savoir mourir. Loin de l’esprit «va-t-en guerre», un grand nombre d’Israëliens se posent la question de la paix et de savoir comment vivre avec l’autre.

 

Lors de mon déplacement dans la vallée du Jourdain, non loin du lac Tibériade, j’ai visité le Kibboutz de Shaar Hagolan (2). Une des plus anciennes cultures néolithiques fut découverte dans leur champ, au bord du fleuve Yarmouk qui sert de frontière entre la Syrie et la Jordanie, de l’autre côté du Jourdain, là où se situe le kibboutz. Des deesses mères datant de presque dix mille ans furent trouvées sur place. Cette région a été peuplée par l’homme depuis la nuit des temps.

 

Nous avons été reçus par une dame âgée très enthousiaste qui, en plus de ses travaux agricoles, avait participé à des fouilles. Elle était très fière de nous montrer l’exposition. À la fin, elle nous retint quelques minutes. Elle nous situa géographiquement l’endroit et, nous désignant en face la Jordanie qui était à un jet de pierres, elle me dit : «Voilà, vous voyez dans ce village en face, il y a une vingtaine d’années, le roi Abdallah II (3) a rencontré le premier ministre Yitzhak Rabin (4). Ce fut le dernier accord qu’il réussit à conclure et ce fut à propos du partage des eaux. Vous voyez, dans le désert du Neguev au sud, Israël a besoin d’eau pour la culture. Les deux hommes d’État se mirent d’accord pour donner à Israël 10 % de l’eau qui coule dans la région. En échange, Israël leur donne aujourd’hui  90 % de l’eau qui coule au nord… Avec les derniers évènements, beaucoup de voix s’élèvent dans la région pour contester l’accord, estimant que l’on donne trop, mais ce n’est pas vrai.» Mais dit-elle, «ce qui était important est que les Jordaniens avaient besoin de quelque chose que nous Israéliens, avions. Et ainsi, nous avons pu conclure un accord et depuis, faire régner la paix entre nos deux pays. À combien estimez-vous cela ?» Et soudain, elle me regarda et dit : «J’espère que demain les membres du Hamas comprendront également qu’ils ont besoin de quelque chose que nous pouvons leur donner pour que l’on puisse ainsi faire la paix ! Et je suis sûre qu’un jour nous nous apercevrons que nous avons besoin d’eux et eux de nous !» Embarrassée par son enthousiame, elle ajouta : «Ce n’est pas exactement ce que disent les politiques». Je lui répondis : «C’est vrai, mais ce dont nous avons besoin pour connaître la paix, c’est d’être humain et de comprendre combien l’autre est important.»

 

Cette dame incarne pour moi cette image du guerrier pacifique, au bord de cette «frontière chaude», comme certains l’appellent. Elle garde son enthousiasme et sa confiance dans l’âme humaine. Comme un autre guerrier pacifique, Arjuna, de la Bhagavad Gîtâ (5), elle a résisté à la pusillanimité qui chasse la véritable nature héroïque, cet esprit petit et lâche qui se console de petits gains et qui s’abandonne à l’inertie et la mécanicité, pour ne pas entendre la voix de sa conscience.

Les temps sont durs mais l’espoir n’est pas perdu.

 

(1) Le Bardo Thödol, livre des morts tibétain, Fernand SCHWARZ, éditions Nouvelle Acropole, 1993. Ce livre décrit l’itinéraire que, selon les Tibétains, l’âme parcourt après la mort dans l’au-delà

(2) Kibboutz situé tout proche du fleuve Yarmouk aux pieds du plateau du Golan. De là son nom «Shaar Hagolan», qui signifie en hébreu «la porte du Golan»

(3) Abdallah II, (né en 1962), roi de Jordanie depuis 1999, ayant succédé à son père, le roi Hussein

(4) Général et homme d’état israélien (1922-1995), premier ministre, assassiné en 1995. Il reçut le prix Nobel de la paix en 1994 pour son rôle actif dans les accords d’Oslo en 1993 (résultats des discussions secrètes entre négociateurs israéliens et palestiniens pour poser les premiers jalons d’une résolution du conflit israélo-palestinien)

(5) Terme sanscrit traduit par «Chant du Bienheureux» ou «Chant du Seigneur». La Bhagavad Gîtâ est la partie centrale du poème épique Mahâbhârata, un des écrits fondamentaux de l’hindouisme et de la doctrine védique. Elle raconte l’histoire de la guerre qui opposa deux tribus de la même famille, les Pandavas et les Kuravas, au sujet de la ville céleste d’Hastinapura. Au milieu des deux armées, sur le champ de bataille Kurukshetra, le guerrier Arjuna, chef des Pandavas discute avec son archer Krishna sur la nécessité et le choix de prendre la décision de faire ou non la guerre contre les Kuravas