Juillet 2013

Éditorial par Fernand Schwarz, Président de la Fédération des Nouvelle Acropole

 

La mélancolie française, blessure de la "grande Nation"

 

Un récent sondage du réseau multinationale Gallup, organisé en 2013 dans 51 pays, a révélé que les Français étaient les champions du monde du pessimisme, loin devant les Afghans ou les Irakiens. L’historien Christophe Prochasson (1) explique : «ce qui fait aujourd’hui défaut en France, c’est la capacité à se projeter dans des lendemains qui chantent». Dans cet article tiré du journal Le Monde (2) Anne Chemin souligne à quel point la mélancolie française intrigue depuis des années, sociologues, historiens, politologues et économistes. En réalité, nous sommes devant un extraordinaire paradoxe car la France a un niveau de vie élevé, occupe un rang mondial remarquable par rapport à sa population et à sa taille, possède une inventivité et une créativité exceptionnelles. Ce pays qui attire le plus grand nombre de touristes, où les soins médicaux et des hôpitaux, l’accès aux universités sont presque gratuits, s’adonne à un pessimisme presque incompréhensible. Les Français apparaissent comme d’éternels mécontents, ont très peu confiance dans leurs voisins, dans leurs institutions… et trouvent totalement impensable que les gens puissent s’aider les uns les autres dans un quartier, comme pourrait le faire un Scandinave ou un habitant de la banlieue de Buenos Aires. Seuls les Portugais sont encore plus pessimistes que les Français, dans leur façon d’évaluer leur situation personnelle.

En fait, étant en totale contradiction avec les indices de développement du pays, les Français sont beaucoup moins heureux que les habitants d’un pays pauvre ou moins loti que le nôtre.

 

En clair ce ne sont pas les conditions de vie qui rendent les Français inaptes au bonheur, à la confiance et à l’optimisme. Comme l’explique très bien l’économiste Claudia Senik : «le malheur français n’est pas lié aux circonstances objectives, mais aux valeurs, aux croyances et à la perception de la réalité, qu’ont les Français… le résultat d’un phénomène culturel lié à des représentations ou à des manières d’être, qui se sont transmises de génération en génération, même si leurs causes ont disparu. En l’écoutant, nous vient l’envie de nous demander si les Français ne seraient pas en fait, des malades imaginaires… Mais alors, qu’est-ce qu’ils s’imaginent ?

«Si la France n’obtient pas toutes les médailles olympiques et tous les prix Nobel, les Français considèrent que la France est nulle», résume François Dubet (3).

 

Les études démontrent que l’un des facteurs essentiels de la diffusion de la morosité en France, est l’école. Son modèle hyper sélectif et hautement élitiste ne tient pas compte des élèves en difficulté et fait que les élèves ont très peur, puisqu’ils savent d’une certaine manière, que s’ils ne prennent pas le train en marche, ils seront à l’essai à tout jamais. Évidemment, l’école n’est pas un système qui permet aux gens d’avoir confiance dans les institutions et dans les professeurs. À la différence des Scandinaves, les jeunes français hésitent à poser des questions pendant les cours. Ils craignent de se voir stigmatisés s’ils donnent une réponse fausse. Au lieu de s’appuyer sur les erreurs des élèves pour qu’ils puissent en apprendre d’elles, le système les considère comme des fautes et les sanctionne. Ne parlons pas de l’encouragement à la coopération ou du travail en groupe, pour développer des compétences sociales. Les élèves moyens vivent avec l’éternelle angoisse d’être éliminés. C’est souvent le facteur qui apparaît dans l’école et la vie politique. Chaque camp démontre une totale absence de respect de l’adversaire. Il s’agit toujours de faire perdre leur légitimité aux autres, en les taxant d’incapables. Au fond, ceci est la suite de l’école, mais là, tout le monde se prend pour des maîtres. Pendant les campagnes, les candidats font de grands discours presque romantiques mais une fois en poste, comme l’observe Brice Teinturier (4), ils sont confrontés à la réalité et sont obligés de faire des compromis. Si l’État ne peut pas protéger les citoyens, ceux-ci se sentent démunis, et l’échec de l’État est vécu comme une blessure personnelle. L’idée que l’individu puisse acquérir son autonomie, malgré la déficience des institutions n’est pas concevable dans l’imaginaire français.

 

L’étatisme et le corporatisme de l’État-providence qui se construisit après la Seconde Guerre mondiale, créa des régimes de retraites ou des règles en fonction de chaque statut ou des professions. Le dialogue social s’est vidé de son contenu. Ainsi se renforça dans l’imaginaire des Français un modèle presque ancestral de l’État centralisateur, protecteur… mais en réalité comme beaucoup d’intellectuels le pensent, la mélancolie française vient de plus loin. Il s’agit en fait de ce regret conscient ou inconscient, que la France n’est plus l’incarnation triomphante des Lumières, à partir de la Révolution… Ses passés glorieux ne sont plus que des ombres dans l’imaginaire français puisqu’aujourd’hui, la France a cessé d’être la grande puissance dont les Français étaient si fiers ; elle ne s’en remet pas, comme l’explique Brice Teinturier et il ajoute un point essentiel, le pessimisme est lié à cette blessure narcissique. En clair, la France est aujourd’hui un pays en deuil mais il ne faut pas qu’elle se transforme en un pays agonisant. Il est vrai que le monde du XXIe siècle n’a pas tout pour plaire aux Français. Il faudra s’y résoudre. Même si Voltaire combattit l’optimisme avec son roman Candide, et que peut-être nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes, il est certain que nous pouvons le rendre meilleur.

Bien que nous soyons d’accord sur le fait que la condition humaine n’a pas que du bon, nous avons chaque jour devant nous, des exemples d’êtres anonymes qui ont réussi à trouver des solutions positives. Nous devons reprendre confiance dans les individus, sans attendre des institutions un mana (5) magique.

La mélancolie (6) réside dans l’impossibilité chez l’individu de faire le deuil de l’objet perdu. La présence de ce tempérament s’explique chez les grands mystiques, toujours menacés d’un éloignement de Dieu, chez les révolutionnaires toujours en quête d’un idéal qui se dérobe, et chez certains créateurs toujours en quête d’un dépassement de soi. Et si la modernité ne l’a vue que comme un état de dépression, de tristesse vague, de dégoût de la vie, la mélancolie peut être également créatrice. C’est en l’assumant qu’on peut créer, si elle est bien gérée. Pour cela elle doit devenir une méditation qui conduit au deuil et efface nos tristesses. Ce n’est pas avec des antidépresseurs dont la France est si friande, que l’on pourra la traiter, mais avec un idéal et un regard vers l’avenir.

Nous avons tous besoin d’un grain de folie et nous aspirons tous à un peu de sagesse. Comme l’a dit Edgar Morin, l’homme est demens et sapiens à la fois et c’est de cette gestion, de cette capacité à agir de façon complémentaire, qu’est né l’être humain. Nous ne devons refuser ni la conscience ni la responsabilité pour progresser.

 

Chers lecteurs, j’espère que ces vacances vous permettront de prendre du recul et de regarder la richesse des choses positives qui existent autour de nous.

Les opportunités ne manquent pas, à nous de les saisir !

 

(1) Directeur d’études de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (E.H.E.S.S.)

(2) Article de Anne Chemin, paru le 22 juin 2013 : liberté égalité, morosité

(3) Directeur des études de l’E.H.E.S.S.

(4) Directeur général délégué de la société de sondage IPSOS

(5) Puissance

(6) Voir les articles de Fernand Schwarz, la mélancolie, le mal de la société, dans la revue Acropolis n°193 (mai-aout 2006) et la mélancolie le fil du génie dans revue Acropolis n° 198-199 (novembre-décembre 2007)