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Mars 2016

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

La société a besoin du spirituel sans a priori idéologique

 

L’Europe et la France n’arrivent plus à comprendre les mécanismes spirituels qui rendent possible la radicalisation djihadiste, ne considérant que les facteurs sociaux, économiques ou psychologiques conduisant au djihadisme (1). Nous refusons d’appréhender ce phénomène dans sa dimension transcendante et de voir le besoin spirituel qu’il traduit.

Dans La revanche des passions, métamorphose de la violence et crises du politique (2) Pierre Hassner, un des disciples de Raymond Aron (3), se demande si nous n’aurions rien appris du XXe siècle pour construire et comprendre le XXIe siècle. Il y aurait comme une fatalité : «l’âge du terrorisme apocalyptique et du fanatisme religieux, de l’hubris (4) impérial et du nettoyage ethnique». Le XXIe siècle succéderait ainsi «à l’âge du totalitarisme, du fanatisme idéologique, du goulag et de la Shoah, le XXe siècle».

 

Depuis les années 90, les hommes ont parié sur un être homo œconomicus (5) globalisé, mais ont oublié les passions, ont ignoré que les comportements humains ne proviennent pas de la seule économie. Comme l’explique Pierre Hassner, on a ignoré les comportements «qui sont héroïques ou plus exactement créateurs d’identité, comme l’attachement à la nation, à la religion, le patriotisme des puissances, les désirs de violence…» On peut encore citer : «La lutte du parti des purs, d’un totalitarisme religieux et guerrier, succède au totalitarisme idéologique».

 

Dans ce contexte, l’ouvrage récent de Jean Birnbaum, Un silence religieux, la gauche face au djihadisme (6), est le bienvenu. L’auteur constate l’incapacité de la gauche à appréhender l’islamisme, tentant désespérément de le ramener à la seule dimension sociale. En évacuant la religion de son mode de pensée, dit-il, elle se condamne à ne rien comprendre à ce qui se joue.

Comme d’autres, il comprend plutôt que le terrorisme islamique n’est hélas pas un nihilisme. En effet, il est commode de se dire que ces individus qui s’en prennent si violemment aux citoyens ne croient en rien, dans un pays comme la France, et qu’ils ont perdu d’avance face au déni des valeurs et des principes intangibles. Ce n’est pas la mort en tant que telle qui est désirée par les djihadistes, c’est ce qu’il y a après, et le prestige associé à une mort en «martyr au nom de Dieu». C’est l’exaltation de se soumettre à une cause qui la transcende. Bien que ce discours puisse heurter la raison, s’avérer incompatible avec elle et la scandaliser, il est cohérent au niveau d’un discours religieux, dans une interprétation littérale, plus commune qu’on ne le pense. Le christianisme est également passé par là. Comme le dit Jean Birnbaum, «pour ceux qui n’y croient pas, les contenus de la foi sont toujours absurdes. Inversement pour ceux qui croient, l’existence de Dieu s’éprouve mais ne se prouve pas».

 

Notre société occidentale sécularisée ne reconnaît plus la force de l’expérience de l’autonomie religieuse. Marcel Gauchet (7) nous prévient : «ce déni, cet embarras, cette perplexité montrent en fait à quel point nous sommes sortis de la religion. Nous en sommes tellement loin que le pouvoir de mobilisation qu’elle conserve nous échappe.»

 

Les religions sont des phénomènes en soi, qui existent hors des conditions historiques ou sociales particulières qui les ont vues naître.

«À l’exception de quelques philosophes et de très rares sociologues, les sciences sociales ont depuis cinquante ans largement ignoré en France l’enjeu, en raison de l’exculturation (8) religieuse de nos sociétés contemporaines qui ne sont plus en mesure de comprendre la force du religieux dans une société ; en raison aussi de ce que le religieux a été déclaré vestige résiduel du passé, par ignorance de la vitalité religieuse d’autres continents et d’autres religions que le christianisme…» écrivaient les historiens Denis Crouzet et Jeanne Marie Le Gall, au lendemain des attentats de janvier 2015. Dans leur projet d’émancipation à l’égard de la religion, ces courants ont mésestimé la dimension du sacré dans toute société, comme j’ai essayé de le montrer dans le Sacré camouflé (9). Une fois apparemment chassé, il revient, camouflé, dans les grandes tendances de notre société sécularisée.

 

Il nous paraît urgent de reprendre au sérieux le courant de synthèse initié par Ernst Cassirer (10), qui est à l’origine d’un vaste recentrage de l’anthropologie sur le mythe et le phénomène essentiel qu’il fonde : le symbole. L’homme n’est plus considéré simplement comme un être physique, social, économique, émotionnel, mais capable, grâce à son imagination, de vivre une expérience du sacré et de devenir alors un homo religiosus. À travers son étude, on peut constater que le sacré est un élément de la structure de la conscience et non un stade dans l’histoire de la conscience. Le sacré est alors considéré comme une réalité en soi, comme une constante irréductible de l’homme.

 

Comme l’explique Roger Bastide (11), «dans nos sociétés, la raison s’est coupée de l’affectivité, si radicalement qu’elle se laisse désormais conduire autant par les fantasmes que par l’observation objective ou la règle de la mathématique». Cet éclatement des repères nous laisse dans une totale confusion de sens et explique une partie des crises vécues par nos contemporains, qui, en réalité, ont une cause religieuse plutôt que sociale et économique.

Incapable de prendre la religion au sérieux, comment la gauche pourrait elle comprendre ce qui se passe actuellement, à savoir le regain de la quête spirituelle mais surtout le retour d’un fanatisme qui en est la perversion violente ? Ce qui vient d’arriver à Kamel Daoud (12), - critiqué violemment par dix-neuf chercheurs lui reprochant de radicaliser les violences de Cologne, de les expliquer par la religion, alors que, pour ces derniers, ce sont les conditions sociales, politiques et économiques qui sont pointées -, n’est qu’un des derniers exemples de ce déni. Par peur du populisme, l’on nie la réalité. Kamel Daoud réside en Algérie et s’est toujours insurgé contre ce qu’il appelle «un rapport malade à la femme, au corps et au désir, dans le monde arabo-musulman». Il est convaincu que tant que la femme restera asservie, les arabo-musulmans n’évolueront pas. À l’approche du 8 mars, Journée mondiale de la Femme, ce sujet mérite que l’on y réfléchisse.

 

Il n’est pas question de s’installer dans une guerre de civilisation, mais tout simplement d’assumer que toutes les civilisations peuvent porter des éléments qui peuvent nuire à la condition humaine. Cessons donc de regarder tout ce qui nous arrive avec des a priori idéologiques. Pour cela, rien de mieux que la pratique de la philosophie.

 

(1) Doctrine contemporaine au sein de l’Islamisme. Elle est née dans les années 80 en Afghanistan et prône l’utilisation de la violence (voire terrorisme) pour la réalisation des objectifs islamistes

(2) Paru aux éditions Fayard en 2015

(3) Philosophe, sociologue, politologue, historien, journaliste français au Figaro et à l’Express (1905-1983)

(4) Arrogance, orgueil

(5) En latin : homme économique, représentation théorique du comportement de l'être humain, qui est à la base du modèle néo-classique en économie. Homme rationnel

(6) Paru en 2016 aux éditions du Seuil

(7) Philosophe, historien français (né en 1946), directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, au Centre de recherches politiques Raymond Aron et rédacteur en chef de la revue Le Débat

(8) Terme utilisé pour expliquer qu’une religion est en train de sortir du champ social

(9) Le sacré camouflé, ou la crise symbolique du monde actuel, Fernand Schwarz, Éditions Cabedita, 2014,120 pages

(10) Philosophe allemand naturalisé suédois (1874-1945), représentant du néo-kantisme, développé dans l’école de Marbourg

(11) Sociologue et anthropologue français (1898-1974), spécialiste de sociologie et de la littérature brésilienne

(12) Écrivain et journaliste algérien. Lire son article, Cologne, lieu de fantasmes, dans Le monde du 31/01 2016

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html