Avril 2013

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

Le besoin de ré-enchantement


Le 7 décembre 2012, Gilbert Durand nous a quittés à l’âge de 91 ans. Pionnier et innovateur des sciences de l’homme, il a renouvelé notre conception de l’imaginaire humain et rendu à l’imagination ses lettres de noblesse, l’appelant «l’étalon-or de l’humanisation». Ancien résistant du Vercors, il reçut en 2000 le titre de «Juste parmi les nations», la plus haute distinction décernée par l’État d’Israël à tous ceux qui, au péril de leur vie, ont sauvé des Juifs pendant la guerre.

 

Avec Les structures anthropologiques de l’imaginaire (1), il a nourri la réflexion de deux générations de chercheurs au minimum. Il a toujours insisté sur le fait qu’il n’y avait qu’une science de l’homme et que les découpages entre disciplines n’étaient que les effets des circonstances ; il a encouragé la méthode transdisciplinaire qui permettait de faire de l’image et de l’imagination, un objet de connaissance, accessible et compréhensible. Il a démontré que l’imagination n’était pas irrationnelle mais source de créativité et berceau de l’humain dans l’homme. Sa théorie a traversé toutes les modes et pensées dominantes et reste encore aujourd’hui une référence qui continue à inspirer de nouvelles recherches. Elle est devenue un classique.

 

J’ai eu le privilège de le rencontrer dans les années 80, sur les conseils de Mircea Éliade, afin d’orienter mes recherches et travaux. Son humanité et son ouverture d’esprit m’ont fortement impacté et les échanges que nous avons eus m’ont nourri. En 1985, il accepta un entretien pour notre revue Acropolis, que nous republions dans ce numéro. Malgré le temps écoulé, notre dialogue reste d’actualité. Je l’ai interrogé alors sur la perte d’intérêt des individus pour la société dans laquelle ils vivaient. Il m’a répondu que c’était normal, puisque comme il l’avait dit à Robert Mayer, l’un des fondateurs de l’Europe : «vous ne ferez jamais une Europe sur du charbon et de l’acier, parce que les intérêts européens profonds sont dans les cultures de l’Europe. On va avoir de grandes surprises politiques en Europe…».

 

Il avait très vite compris que la démythologisation était le refus de l’acceptation de la dimension symbolique par le politique, de l’après-guerre jusqu’à nos jours, et ne pouvait qu’installer du désarroi, des peurs et l’émergence de barbaries et de formes de populismes, qui allaient altérer l’identité européenne, sans pour autant la renouveler. Jusqu’à la fin de sa vie, il nous a alertés sur la nécessité d’élaborer une nouvelle rationalité, qui abandonne le rationalisme mécaniciste et réducteur du XIXe siècle et qui intègre raison et imagination, qu’il avait énoncées comme rationalité complexe. Ne pas le faire nous conduit vers un nouvel obscurantisme.

 

C’est ce que d’une certaine manière, a pressenti Marc Augé (2), quand il s’interroge : «la peur de la vie, aujourd’hui, aurait-elle remplacé la peur de la mort ?». Il a établi le catalogue de ces nouvelles peurs humaines que nous enregistrons aujourd’hui, et qu’il a divisées en trois catégories : les violences économiques, sociales et politiques ; les violences technologiques ; et les violences de la nature, ces dernières étant souvent déclenchées ou amplifiées par les précédentes. Toutes ces peurs se surajoutent les unes aux autres, avec leur lot de stress, de panique et/ou d’angoisse. D’une certaine manière, nous avons laissé de côté l’ancienne rationalité énoncée par Gilbert Durand mais nous ne l’avons pas remplacée par une nouvelle, parce que nos imaginaires se sont desséchés.

 

Marc Augé, tout comme Gilbert Durand, reste d’un optimisme lucide et relatif. Ils nous proposent un ré-enchantement. Par où commencer ? Certainement, il faut commencer par comprendre que «le contraire de la peur de la mort n’est pas le désir de mort, mais l’amour de la vie, ces besoins tenaces de vivre qui résistent à beaucoup d’épreuves, même à celle de l’isolement…»(3). Face à la menace de la rupture du lien social, de l’affaissement du symbolique dans son ensemble, autrement dit, de la pensée de la relation, nous devons réapprendre à vivre ensemble, pas seulement pour des raisons utilitaires mais pour pouvoir partager des rêves et des aventures communs. Pour apprivoiser nos peurs, nous devons accepter de descendre à l’intérieur de nous-mêmes, au cœur de notre imaginaire mystique nocturne où se cache le mystère de la mort/renaissance.

 

(1) Paru aux éditions PUF en 1960, réédité aux éditions Dunod, 11ème édition en 1993

(2) Auteur de Les nouvelles peurs, éditions Manuels Payot, 2013

(3) ibidem, page 69