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Octobre 2015

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

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Le martyre de Palmyre

Le 18 aout dernier, après l’avoir torturé pendant un mois, l’État islamique a décapité Khaled al-Asaad, ancien directeur du site antique de Palmyre en Syrie, âgé de 82 ans.

 

L’assassinat sur la grand-place du marché de l’antique cité caravanière, de cet homme érudit et respecté, que les Bédouins appelaient  «monsieur Palmyre» a fait le tour du monde, mettant l’archéologie en deuil.

 

Khaled-Al-Asaad est devenu martyr parce qu’il incarnait tout ce que l’État islamique rejette : la culture la plus raffinée, l’ouverture d’esprit, le partage des connaissances, l’intérêt pour autrui, l’hospitalité envers l’étranger, une détermination inébranlable pour sauvegarder la diversité culturelle et le patrimoine de son pays. Lorsqu’il annonça la mort du vieil homme, le directeur des antiquités de Syrie déclara : «ces criminels cherchaient un trésor des antiquités, une réserve d’or prétendument cachée […]. La mise en scène d’une barbarie insoutenable de l’exécution d’un homme âgé, figure de sagesse, de culture, de conviction, de générosité et de courage, qui refusait d’être "rééduqué" par l’État islamique, devait en tout cas servir d’exemple et anéantir toute velléité d’opposition […]. C’est bien dans un combat culturel que nous sommes engagés».

 

 

 

La ville de Palmyre était symbole des valeurs que défendait Khaled al-Asaad. Au XVIIIe siècle av. J.-C., elle était déjà mentionnée  dans les archives de la ville de Mari (1). Elle faisait partie d’un réseau reliant la Syrie à la Mésopotamie et à la côte méditerranéenne. Entre le Ier et le IIIe siècle ap. J.-C, elle avait mis en place un réseau de commerçants caravaniers, qui allait de l’Égypte à l’Euphrate et elle est devenue la plus grande puissance commerciale du Proche-Orient. Palmyre était une ville ouverte, sans fortification, dans laquelle différentes croyances ont pu cohabiter ainsi que des peuples de plusieurs origines, y compris des Juifs. Une sorte d’atmosphère d’universalité émanait de ses rues.

 

Khaled al-Asaad voulait à tout prix sauver Palmyre, au prix de sa vie. Il aurait pu s’enfuir. En 2003, il avait pris sa retraite et aidé à évacuer ensuite vers Damas plus de 400 statues et bustes antiques. Il considérait qu’il ne pouvait pas quitter Palmyre. «Malgré les menaces des islamistes, il n’y a aucune chose égale dans la vie à mon amour pour Palmyre. Sur cette terre, j’ai vécu dans ce berceau, j’ai consacré tous mes efforts pendant quarante cinq ans aux fouilles, à la restauration, à la publication de son histoire […], je serais ridicule et lâche de quitter la ville en ce moment.»

 

Khaled al-Asaad était un musulman pratiquant, capable de faire la part des choses, face à celui qui n’avait pas les mêmes croyances. Avec les scientifiques du monde entier qui venaient travailler sur place, il partageait la même utopie, celle d’un patrimoine mondial de l’humanité.

 

À une époque où personne ne veut plus mourir pour ses idées, mais simplement exprimer de l’indignation, sans pour autant en faire grand chose, l’exemple de ce vieux sage doit nous inciter à vivre nos propres convictions avec une plus grande intériorité. L’État islamique nous renvoie comme un miroir ce que nous refusons de voir de nous-mêmes. Il ne s’attaque pas simplement à des populations, mais à une vision du monde, où la culture en tant que telle n’a pas de place et encore moins celle du partage d’une vision universelle. L’utilisation tragique de la violence ne doit pas nous intimider.

 

À d’autres périodes de l’histoire, qui ne sont pas si lointaines, comme celle de la Nuit de cristal à Berlin (2), d’autres ont essayé de faire plier la dimension humaine et l’ouverture à l’autre. Mais à chaque fois, les sociétés ont trouvé au fond de leurs âmes, la ressource nécessaire pour incliner la balance de l’histoire vers la lumière. La terreur est un instrument pour faire croire qu’il n’existe pas d’alternative. Mais l’État islamique a également ses failles. Les témoignages d’une centaine de déserteurs furent recueillis récemment : les islamistes ne sont pas aussi purs qu’il le prétendent. Ils ne détruisent pas uniquement les œuvres d’art et les antiquités pour leur propagande. Ils montrent ainsi qu’ils veulent lutter contre l’idolâtrie. Toutefois, ces mêmes idoles qu’ils détestent sont vendues en Occident. Le trafic des antiquités est en train de devenir la deuxième source de revenus de ces groupes après la baisse des revenus du pétrole. Les antiquités en provenance de la Syrie, sont d’ailleurs en augmentation sur le marché de la vente des antiquités à Londres.

Les organismes internationaux devraient s’attaquer fermement à ces trafics  s’ils veulent  honorer le martyr de «monsieur Palmyre» et ne pas jouer le jeu de ces fanatiques qui se croient spirituels mais qui ne cherchent au fond qu’un pouvoir politique, donc temporel.

 

(1) Site archéologique, situé à l’extrême sud-est de la Syrie, sur le moyen Euphrate, à 11 kilomètres d’Abou Kamal et à une dizaine de kilomètres de la frontière irakienne. Mari fut une importante cité mésopotamienne dès le IIIe millénaire av. J.-C. et contemporaine de la ville sumérienne d’Uruk

(2) Progrom contre les Juifs mené par Adolf Hitler, qui se déroula dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, et dans la journée qui suivit. Des synagogues et lieux de cultes furent détruits, des commerces et entreprises exploités par des Juifs furent saccagés, des Juifs furent assassinés, et près de 30 000 d’entre eux furent déportés en camp de concentration