Février 2014

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Le philosophe, la vie privée et la vie publique

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Platon, dans la République (1), expliqua que pour agir avec sagesse, dans la vie privée ou dans la vie publique, il fallait avoir vu la nature du Bien, cause universelle de toute rectitude et de toute beauté. Depuis la Haute Antiquité, cette question se posait déjà.

 

Pour les Grecs, ce qui est public relève de l’action pour la cité, ce qui est privé concerne la gestion du domaine des affaires privées et de la vie familiale. Précisément chez Platon, la sphère privée se prolonge également dans le domaine des mœurs. C’est pour cette raison que pour gérer les affaires de la vie publique, nous pourrions parler de moralité publique ; pour gérer la vie privée, la vertu privée devrait en être la clé.

 

Comme le signale Michaël Rosano (2), de l’université du Michigan, «la relation entre moralité publique et vertu privée pose la question de l’obligation politique. La moralité publique est contenue dans les lois politiques qui, autoritairement, définissent et défendent le bien d’une communauté, tandis que la vertu privée reflète la sagesse individuelle et la retenue à propos du bien d’autrui. On peut appeler justice tout équilibre convenable entre moralité publique et vertu privée et, parce que les lois sanctionnent cet ordre, la justice exige l’obéissance» (3). Le problème est qu’un conflit entre le bien privé et le bien public peut toujours arriver et d’autant plus quand on est un homme public.

 

Si un individu n’a plus de vie privée et que sa vie n’est que publique ou statutaire, il se prive de l’introspection nécessaire pour se relier à sa propre identité et sortir du paraître. Il doit alors trouver de nouvelles ressources pour accomplir son existence. Les pressions et les nécessités l’emportent et l’obligent ainsi à agir en privé comme dans la vie publique, annihilant son système de décision. C’est la porte ouverte à toute forme de tyrannie et de totalitarisme car l’espace privé est quasiment réduit à néant et l’individu est esseulé.

 

Pour Emmanuel Kant (4), ce qui est public est ce qu’il appelle «objectif» c’est-à dire ce qui peut être partagé également par tous et exprimé. Pour les philosophes athéniens, il était presque impossible que l’intérêt privé fût en désaccord avec l’intérêt public. Platon dit : «C’est la patrie qui nous enfante, qui nous nourrit, qui nous élève». Mais déjà pour eux, le droit au respect et à l’intimité de la vie privée était un droit au respect de la personne.

 

Quant à Hannah Arendt (5), s’il est important pour chacun(e) d’avoir une vie privée, une vie coupée de la vie publique est une privation mutilante. Selon elle, la vie publique ne peut pas se résumer à la seule activité professionnelle, mais elle implique l’accès à la parole et la vie commune. Elle signale d’ailleurs que chez les Grecs et les Romains, pour celui qui ne s’intéressait qu’à la vie privée, sans véritablement participer à la vie publique, il manquait des choses nécessaires à une existence humaine, véritablement digne de ce nom. Autrement dit dans la Grèce classique, quelqu’un qui aurait revendiqué un seul droit à la vie privée aurait suscité de l’étonnement. Les connexions publiques et politiques étaient en réalité bien plus prisées que les relations privées.

 

Être citoyen implique de se sentir concerné par la vie de la cité et l’intérêt collectif. Mais aujourd’hui, la vie publique oscille entre le besoin narcissique de se montrer, partageant sa vie privée, comme le font des millions de personnes sur Facebook et vouloir devenir un homo incognitus, comme l’avait déjà fait en 1890, l’appel lancé par Warren & Brandeis (5), pour une meilleure protection de la vie privée (6). Cet appel pointait l’invasion du lieu sacré de la vie privée, notamment par la photographie et l’activité journalistique - «ce qui est murmuré dans les secrets, sera crié sur les toits» -, et réclamait une protection de l’individu en tant que «homo incognitus». Au XXIe siècle, avec l’accélération des moyens de communication de tous ordres, le sujet est d’actualité. Beaucoup de personnes se sentent menacées : le mythe de la transparence totale est impensable même si l’on n’a rien à cacher, et tous les individus ont besoin d’une part d’intimité. Il est clair que le besoin de vie privée ne peut que s’accroître dans une époque où tout le monde se sent exposé.

 

Pour les Grecs, la formation de soi passait par la gestion du bien public, même dans la vie privée. Aujourd’hui, avec le comportement individualiste et la présence de l’homo incognitus, la tendance est inversée. Les besoins individuels prennent le pas sur la vie publique, ce qui représente un grand danger et produit un grand déséquilibre car les structures d’un État ou d’une collectivité n’ont plus d’individus pour les soutenir.

 

Ce qui est privé, est ce qui est strictement personnel et intime, et ce qui se passe hors de la présence de témoins inconnus ou acceptés. Nous avons tous besoin d’un espace intérieur, pour dialoguer et nous retrouver avec nous-mêmes, sans autre témoin que notre propre conscience. Ces moments sont précieux puisqu’ils permettent de mettre au clair notre conscience, d’agir en tant qu’individu, au-delà des pressions publiques, des personnes ou des circonstances. Selon les philosophes à la manière classique, la préservation de cet espace intérieur exigeait la pratique de la vertu. Ils étaient déjà bien conscients que les seuls secrets que l’on pouvait garder étaient ceux qui se trouvaient dans cet espace intime de l’âme. Et pour adopter un comportement qui permette de prendre de la hauteur, une formation du caractère était nécessaire pour amener notre conscience à une lucidité croissante. C’est ainsi, que depuis notre propre espace intime ou intérieur, nous pouvons nous préparer à vivre une vie publique, digne de ce nom.

 

(1) Platon, La République, traduction de R. Bacou, éditions Garnier Flammarion, 1979

(2) professeur de Sciences politiques à l’université du Michigan aux États-Unis

(3) Vertu privée, moralité publique et la question de l’obligation politique dans le Criton de Platon, Michael Rosano, Arch. phil. droit 41 (1997)

(4) Philosophe allemand (1724-1804), fondateur de l’idéalisme transcendantal et auteur de la Critique de la raison pure, la Critique de la raison pratique, et la Critique de la factulé de juger

(5) Philosophe allemande naturalisée américaine et écrivain (1906-1975), connue pour ses travaux sur le phénomène totalitaire. Sa pensée politique et philosophique occupe une place importante dans la réflexion contemporaine

(6) Louis Dembitz Brandeis (1856-1941), avocat américain, membre de la Cour Suprême des Etats-Unis et Samuel Dennis Warren (1852)1910), avocat américains sont tous les deux auteurs d’un article The Right to Privacy (Le droit à la vie privée), paru en 1890