Octobre 2013

Éditorial par Fernand Schwarz, Président de la Fédération des Nouvelle Acropole

 

Le retour de l'altruisme

 

En septembre, et presque au même moment, l’ancien conseiller spécial du président François Mitterrand, Jacques Attali, et le moine bouddhiste le plus connu de France Matthieu Ricard, ont à leur manière, relancé l’intérêt d’être altruiste. C’est une curieuse synchronicité, dans la période du cinquième anniversaire du début de la crise financière économique, sociale et politique que nous traversons aujourd’hui.

 

Dans son livre Together, The rituals, Pleasures and politics of coopération (1), le spécialiste Richard Sennett (2) soutient que le développement de nos sociétés a produit un effet pervers. En effet, certaines transformations culturelles (comme l’accroissement de l’individualisme qui fut légitimé par l’époque des vaches grasses avant la crise, et qui se transforme aujourd’hui en un sauve-qui-peut), sociales (comme l’inégalité qui affaiblit directement la coopération) ou technologiques (l’empire de la robotique qui remplace le travail humain devenu plus coûteux ou la production), ont engendré un affaiblissement ou la perte de capacité des individus à coopérer. Il dit : «Nous sommes en train de perdre les habilités de coopération nécessaires au fonctionnement d’une société complexe». Ce fait peut augmenter l’inefficacité au cœur de nos sociétés. En effet, parce que tout est interconnecté, la complexité exige des rapports de confiance et de coopération. Le contraire y nuit et peut produire une fragmentation, les synergies créatrices s’effondrent, réclamant des efforts humains et une énergie plus importants, sans garantir non plus les mêmes résultats.

 

Jacques Attali propose un modèle d’économie positive qui vise à donner la priorité au long terme, sinon «la vie de nos contemporains deviendra un enfer» (3). Il insiste : «Il faut un capitalisme patient. Aujourd’hui les riches sont impatients et les pauvres patients. Il faut inverser cette situation».

Pour être efficaces, des pans entiers de l’économie (services publics, retraite, production, santé…) dépendent du long terme et par conséquent, nécessitent de prendre des décisions en fonction des générations suivantes et pas seulement de nos besoins actuels. Et même si Karl Marx se posait la question de savoir pourquoi il faudrait agir pour ces dernières, il est temps de changer de cap et de comprendre notre intérêt et celui des générations suivantes à être altruiste. Selon Jacques Attali, la crise vient justement du fait que l’économie n’est pas positive et que, les entreprises comme les états, sont obsédés par la dictature de l’immédiat.

 

La révolution du partage et de l’entraide est aujourd’hui facilitée par Internet. C’est une tendance sociétale profonde, fondée sur l’ouverture de l’altruisme et de la transparence. L’altruisme est né en période de crise économique et sociale et apporte une réponse positive à la crise sans laquelle, le co-working, la co-création la coproduction et le covoiturage n’auraient probablement pas pu être possibles ou s’installer dans nos habitudes. Le modèle altruiste est un nouveau style de vie que les entreprises traditionnelles commencent à étudier de plus près.

 

Matthieu Ricard a quitté ses plateaux de l’Himalaya pour présenter son dernier livre, Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance (4). En tant qu’ancien scientifique qui n’a jamais perdu le contact avec les nouvelles découvertes, il fait l’éloge de «l’avantage évolutif de la coopération». Cette nouvelle thèse remet en question l’idée devenue populaire depuis Hobbes jusqu’à Freud, selon laquelle l’être humain serait forcément porté par la guerre et l’égoïsme. Dans ces dernières décennies, la paléoanthropologie (5) a trouvé, chez les hominidés remontant à 500.000 ans (antérieurs aux homo-sapiens), des exemples d’altruisme. On a découvert des restes d’hominidés qui ne pouvaient plus mâcher par eux-mêmes et qui avaient besoin pour se nourrir, de l’assistance de quelqu’un d’autre. Les études démontrent qu’ils ont survécu plus longtemps après le début de leur problème de santé, grâce à cette aide. Il s’agit d’individus qui en aucun cas, ne pouvaient participer aux activités de leur société et qui représentaient donc un poids pour celle-ci.

«Quand nous aurons reconnu que l’altruisme est lui-aussi inhérent à la nature humaine, nous aurons fait un grand pas» écrit Matthieu Ricard.

 

En août 2013, une étude déterminante, réalisée par Christoph Adami et Harend Hintze, a été publiée dans le journal scientifique Nature Communications. Elle révèle que l’évolution récompense la coopération. «Nous avons découvert que l’évolution vous punira si vous êtes égoïste et cruel. […] Pour une courte période de temps et contre un groupe d’opposants pacifiques, certains organismes égoïstes peuvent prendre la tête. Mais l’égoïsme n’est pas soutenable à long terme sur le plan évolutif».

 

Depuis trente ans, des études fondées sur la théorie des jeux s’est développée en biologie, économie, politique et autres disciplines, mettant en évidence la façon dont la coopération s’est développée, depuis des organismes unicellulaires, jusqu’aux individus. Ceci remet en question la toute puissance des théories darwiniennes concernant la sélection naturelle et la théorie du plus fort. Sans nier la compétition, il est clair que la coopération apparaît comme un atout majeur de l’évolution. Cela devrait nous redonner confiance face aux terribles égoïsmes qui ravagent la planète, provoquant autant de guerres et de barbaries.

La communication et le partage des informations sont indispensables pour que des gestes coopératifs puissent être initiés. Il ne suffit pas d’être autonome, il faut apprendre à être relié et c’est pour cette raison que la pratique de l’altruisme peut devenir la force de mutation de demain.

 

L’altruisme contient dans son terme le mot latin alter (l’autre). C’est la tendance à s’intéresser aux autres, à se montrer généreux et désintéressé et qui permet la co-implication des personnes. Mais ce n’est pas ce qu’Auguste Comte prétend, «vivre pour les autres sans vivre soi-même». C’est apprendre à vivre avec détachement pour pouvoir partager avec les autres. Autrui est aussi important que moi parce que sans lui, donc «Tu», il n’y aurait pas de «Je». Maintenant, il appartient à chacun de nous, c’est-à-dire «Je», de prendre conscience de l’importance pour soi-même et nous tous, du «Tu». Ceci indique donc l’enjeu de réussir une collaboration positive, capable d’engendrer une pensée et une action communes dans l’intérêt de tous et qui ne lèse personne. Profitons de la crise pour réussir la mutation de ce modèle, grâce à la pratique de l’altruisme.

 

(1) Together, The rituals, Pleasures and politics of coopération, Richard Sennett, Yale university press, 2012, 336 pages

(2) Sociologue, historien américain et écrivain américain, né en 1943

(3) Extrait de Positive book publié au LH Forum (Mouvement pour une économie positive : www.lh-forum.com). Jacques Attali a publié également Pour une économie positive, éditions Fayard, 2013, 264 pages

Voir supplément du journal Le Monde, du mardi 24 septembre 2013, dossier LH Forum

(4) Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance, Matthieu Ricard, Éditions Nil, 2013, 917 pages

(5) Branche de l’anthropologie qui étudie l’évolution humaine depuis son arrivée sur Terre