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Mars 2014

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Les dangers qui guettent la démocratie

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À l’heure où j’écris ces lignes, il semblerait que le peuple ukrainien, au prix de sa vie, ait réussi à changer le cap de son histoire. Nous verrons, si dans les prochains mois, il pourra se donner les moyens d’accomplir le destin de ses propres rêves, dans un climat de paix et de démocratie. C’est tout ce que nous lui souhaitons. Et nous rendons hommage à son courage (1).

 

Pour les peuples, il n’est pas évident, comme l’ont démontré les expériences de ces dernières décennies, de construire pour eux-mêmes et par eux-mêmes un avenir de liberté, sans finalement tomber sous l’emprise des oligarchies corrompues. Ce va-et-vient entre démocraties et tyrannies fut déjà décrit il y a des siècles par Platon.

 

L’effondrement des idéologies et des religions promeut la richesse comme seul horizon, faute d’un idéal. Jean-Louis Servan Schreiber l’a très bien souligné, dans son dernier livre, Pourquoi les riches ont gagné (2). Il s’alarme que la richesse «puisse tenir lieu d’idéal et de modèle à des jeunes esprits bien formés». Il explique que notre société manque d’un idéal civilisateur, capable de donner du sens à nos choix et à défaut, l’argent apparaît comme la seule valeur universelle.

 

L’idéal européen, qui semble mort dans nos contrées, a été le moteur qui a arraché une bonne partie du peuple ukrainien à sa torpeur. Et, malgré les préjugés tenaces sur la politique étrangère européenne, c’est finalement cette dernière qui a réussi à gérer la fin de l’ancien régime. Paradoxalement, les États-Unis étaient absents. Aujourd’hui, la responsabilité morale des nations européennes est engagée vis-à-vis du peuple ukrainien. Pour cela, il faudrait que nous surveillions notre propre système de fonctionnement et que l’idéal de notre bien-être personnel ne passe pas avant l’intérêt de tous.

 

Dans L’esprit démocratique des Lois (3), Dominique Schnapper fait le constat d’une démocratie malade de «l’ultra-démocratie», sorte de fondamentalisme démocratique qui peut détruire le système lui-même. Parmi les exigences qu’elle signale, celle de l’homo démocraticus, qui porte sur l’égalité considérée comme équivalence, peut expliquer un certain nombre de désarrois de notre société. 69 % des personnes interrogées pensent que la démocratie fonctionne mal en France. Les relations entre individus tendent à devenir «horizontales», ceux-ci contestant toute forme d’autorité, ce qui se voit très bien avec la désacralisation du politique et le sentiment de ne pas être représenté par lui. Et, des formes diverses de contre-pouvoirs se développent, sous la forme de démocraties directes ou participatives, qui concurrencent le pouvoir institutionnel, avec tous les risques de manipulation par des groupes d’intérêt…

 

La puissance du communautarisme qui repose sur le sentiment du sacré et des figures mythiques qui parlent à l’imagination, devient de plus en plus attractive face au vide désincarné. La République a perdu sa dimension transcendante et cherche ses repères là où elle peut les trouver. Contrairement à ce qu’on pense, il n’est pas possible de résoudre la question des identités ni de la place de chacun en faisant table rase. Autant le désir d’exacerber les différences et de se considérer les uns supérieurs aux autres est un danger pour la vie commune, autant la tendance à la négation des différences dans la vie quotidienne est également un terrible danger, comme l’ont démontré toutes les sociétés totalitaires. Toute éducation, toute organisation sociale a besoin de limites à ne pas dépasser, pour créer un cadre et des repères. Il s’agit d’un invariant qui régit toutes les sociétés humaines. Mais l’homo démocraticus de Dominique Schnapper est pris en flagrant délit d’excès d’égalité et tend à détester toute limite ou toute frontière, entre l’homme et l’animal, entre les sexes… Pendant que tout nous stérilise, il y ceux qui ont leur propre stratégie de domination et peut-être là où on les attend le moins.

 

Laurent Alexandre, expert en technologies du futur, s’inquiète de l’objectif des dirigeants de Google : celui de transformer leur moteur de recherche en intelligence artificielle. «Je suis bluffé par la vitesse avec laquelle cette société contrôle les industries clés du XXIesiècle» (4) dit-il. En deux ans, Google a réussi à préempter trois marchés clés : celui de la lutte contre la mort, celui du séquençage ADN et le rachat de 8 principales sociétés de robotique. Il a placé comme ingénieur en chef du moteur de recherche Ray C. Kursweil, le «pape» du transhumanisme. Cette idéologie est née dans les années 50, elle considère qu’il est légitime d’utiliser tous moyens technologiques et scientifiques pour augmenter les capacités de l’homme : son corps, son cerveau, son ADN, et tout cela pour faire reculer la mort. À l’époque, cette théorie relevait de la science fiction, mais aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, elle pourrait devenir possible, dans quelques décennies.

 

Google est beaucoup plus qu’une société informatique, elle a un projet pour toute l’humanité, dans lequel elle apparaît comme le sauveur et le maître. Il est temps de se poser la question des limites et de décider jusqu’où la technologie doit s’ingérer dans la destinée humaine, si on ne veut pas tuer l’homme, de l’intérieur.

 

Chers lecteurs, ce cri d’alarme n’est pas pessimiste. Nous restons confiant dans la dimension intérieure de l’homme et ses capacités de sursaut face aux pires menaces. Et nous sommes très heureux de célébrer avec vous notre 250e numéro.

 

(1) Lire l’article Et le peuple s’est rassemblé sur la place, paru dans la revue Acropolis n°248 (janvier 2014)

(2) Paru aux éditions Albin Michel, janvier 2014, 160 pages

(3) Paru aux éditions Gallimard, NRF Essais, février 2014, 336 pages

(4) Extrait du Journal du Dimanche, 9 février 2014