Février 2013

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

L'Europe prisonnière de ses valeurs ?

 

«Habituée pendant des siècles à conduire le monde, l’Europe se découvre tellement seule, face aux problèmes africains, qu’elle hésite à se rassembler autour de la France qui retrouve sa solitude ivoirienne. Creuset des idées politiques qui structurent notre monde, la Méditerranée a très tôt opposé ses rives "européenne" "asiatique" et "africaine". La rive européenne a connu ce fabuleux essor qui a débordé sur le monde entier mais la rive asiatique n’a cessé de le lui disputer, notamment en répandant sur la rive africaine cette contestation de l’esprit européen qui deviendra le Coran.» (1)

 

Nous voici encore une fois engagés dans une «guerre de civilisation». Elle ne pourra évidemment être emportée qu’avec des moyens techniques ou militaires. Comme l’a dit le philosophe Luc Ferry dans une interview réalisée récemment à Radio Classique, «nous nous retrouvons face à des salauds qui se sacrifient pour tuer des innocents et nos sociétés européennes se trouvent en grande partie désarmées devant ce type de situation. Il ne faut pas être dupe, ce conflit rend objectifs les carences et les manques de détermination de l’Europe à s’assumer elle-même sur son propre territoire. Que manque-t-il à cette première puissance économique mondiale ? À la réflexion, un idéal.»

 

Il serait facile de rappeler les rengaines de mai 68, selon lesquelles les idéaux peuvent devenir des instruments d’asservissement. Il est vrai que le XXe siècle s’est détourné de la véritable vocation des idéaux.

 

Il y a quelques années, Michel Lacroix a publié un livre Avoir un idéal, est-ce bien raisonnable ? (2). Avec beaucoup de lucidité, il a fait les mises au point nécessaires pour qu’au XXIe siècle, l’homme retrouve le courage de porter des idéaux. Pour mieux lire la réalité qui nous entoure, un premier élément serait de faire la distinction entre valeurs et idéaux, puisque ce qui les distingue est avant tout une différence de nature. Les valeurs sont de l’ordre du devoir être et non de l’être. Savoir ce qu’il faut faire est bien mais trouver la ressource en soi-même pour agir est mieux. Nous reconnaissons la valeur de l’écologie, par exemple, quand nous déclarons qu’il faut préserver la Nature, mais nous ne nous sentons pas pour autant responsables de la question et nous ne la plaçons pas au premier plan de nos devoirs. Il en est de même avec d’autres valeurs comme la beauté, la fraternité. Nous pouvons très bien partager certaines valeurs mais y adhérer seulement du bout des lèvres. Il n’en va pas de même avec l’idéal. Il ne désigne pas seulement «ce qui a de la valeur pour moi-même ou pour les autres» mais «ce qui a le plus de valeur pour moi-même ou pour les autres». L’idéal engage et nous fait nous sentir responsables mais en même temps, et c’est une caractéristique essentielle, il nous rend enthousiastes au-delà des circonstances. Tous les grands idéalistes qui ont apporté leur contribution à l’Histoire, à l’enrichissement de la condition humaine, ont eu une énergie intérieure qui leur a permis de dépasser des périodes d’épreuves et de découragement. Ils ont fait l’impossible pour transformer leur rêve en action dans le réel, ce qui est la direction naturelle de tout idéal. L’idéal est un axe pour l’existence individuelle et collective et un choix délibéré de nature  intérieure. Il révèle à soi-même et aux hommes les lois fondamentales de leur être, leur vocation. Certains psychologues expliquent que l’acte fondateur de l’identité personnelle est celui par lequel on se donne un idéal : «dis-moi quel est ton idéal et je te dirai qui tu es».

 

Il y a bien sûr, les idéaux du «nous» et les idéaux du «moi», ceux qui aspirent à mieux vivre ensemble et ceux qui sont centrés sur la vie personnelle. Il ne s’agit pas de les opposer. Un véritable idéal ne peut qu’intégrer les deux aspects : mieux vivre ensemble, en parvenant à un épanouissement personnel et à une véritable réalisation de soi. Là où les réalistes et les cyniques s’accommodent de l’imperfection et de l’immoralité du monde, pour en tirer le meilleur parti, en appliquant les règles de ce monde réputé immoral, l’idéaliste ne se résigne pas puisqu’il porte toujours en lui le projet de devenir meilleur.

 

Notre culture occidentale, avec son idéologie de la réussite à tout prix, a exacerbé et dévié l’énergie idéaliste des nouvelles générations. Elle a imposé à chacun un lourd tribut psychologique en termes de stress et d’angoisse, et finalement, l’obsession de la performance, qui est la source de la crise que nous vivons, a érodé notre confiance en soi, produisant une inversion qui nous emmène de la société d’excellence vers une société de la dépression. Il est temps de revenir au juste milieu et d’être moins aveuglé par les ombres de l’idéal. Mais, paradoxalement, ce phénomène d’aveuglement ne touche pas seulement la société occidentale. L’Islam a été également touché par la perversion de l’idéal, celle de croire que tous les moyens étaient bons pour arriver à ses fins. Comme d’autres groupes en Occident, tels que les néo-conservatistes ou les néo-gauchistes, l’islamisme a développé de nouveaux idéaux manichéens, engendrant ainsi un idéalisme incontrôlé qui, paradoxalement, les empêche de vivre leurs propres idéaux et les incline sur la pente du nihilisme.

 

L’histoire de l’Europe et de la France nous montre qu’il n’y a pas seulement eu des idéalistes engagés aux côtés des «forces du mal». Témoins en sont les résistants de la Seconde Guerre mondiale, ou les dissidents du Goulag à l’époque soviétique. Aujourd’hui, nous devons réinventer une nouvelle façon de vivre un idéal, qui mobilise notre volonté, réconciliant la tempérance qui naît du savoir-être avec l’efficacité dans la réalité. Ceci nous demande d’agir modestement et d’être idéalistes et pragmatiques à la fois. À nous de choisir entre un discours somnolent sur les valeurs, incapable de faire face à la barbarie ou le vécu d’un idéal qui nous porte vers une renaissance.

 

(1) Citation du Général (2S) Patrice Sartre, spécialiste de l’Afrique et du Moyen-Orient, dans le Journal Le Figaro du 17 janvier 2013

(2) Éditions Flammarion, 2007