Janvier 2016

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

L'homme essentiel : l'homme digne

 

Je reprends ici les derniers mots de l’article de Léonard Robio (1) qui nous rappelle que la philosophie morale est une nécessité pour notre temps, une clé pratique de formation du caractère pour accéder à nous-mêmes et développer le savoir-être dans les temps de confusion où nous vivons, dans lesquels nous devons davantage faire face à l’inconnu qu’au terrain de nos certitudes. Cette quête d’essentiel pourrait peut-être expliquer le succès rapide du dernier recueil de poésie de François Cheng (2) qui, en quelques semaines, s’est déjà vendu à 25 000 exemplaires. Cela fait très longtemps qu’on n’avait pas vu un succès pareil pour un recueil de poésie.

 

«C’est une poésie qui ne se contente pas d’être un jeu de langage ou l’expression de quelques sentiments faciles (3), mais bien d’une parole, un chant qui explore les profondeurs de l’être afin d’appréhender le mystère de notre destin» explique François Cheng. Interrogé sur ce qu’est l’essentiel, il répond : «Pour chacun de nous, l’essentiel est cette part d’irréductible de son être, qui, aussi réduite soit-elle, se dit partie prenante d’une immense aventure qui est l’univers vivant du devenir. Elle est appelée à relever jusqu’au bout les défis fondamentaux que sont les malheurs du monde. […] Cette part irréductible peut être l’âme, étant entendu que l’âme, terreau de désir et de la mémoire, observant le génie du corps et de l’esprit, devient la marque indélébile de l’unicité de chacun».

Cette vision nous encourage à surmonter les chagrins des conditions tragiques de notre existence pour faire triompher la vie sur le rien.

 

Pour préserver ce qui est donc essentiel et qui est la source de notre dignité, nous devrions, comme nous le conseille Platon, veiller à ne pas nous faire posséder par les altérations de notre âme, telle la jalousie, l’avarice, le désengagement ou la servilité, qui nous font perdre notre vie intérieure et corrompre ainsi notre dignité.

 

Impressionnés par la loi totalitaire de la terreur, nous risquons, par manque de force morale, de nous replier sur nous-mêmes et d’agir en égoïstes, renonçant à nos idéaux. Nous ne devons pas oublier que toute forme de totalitarisme cherche la défaite morale de l’individu, et que c’est un état de fragilité morale individuelle qui conduit à l’acceptation de l’empire de la force sur la loi et le droit, permettant ainsi à la terreur d’exercer son emprise indigne. La figure désincarnée de l’homme sans lien avec la communauté ni lien réel avec lui-même, est selon Hannah Arendt, (4) la proie idéale de tout ce système.

 

Pourrions-nous tirer des conséquences positives de ce qui a été vécu par la France et le monde, dans cette année horrible que nous venons de quitter ?

À la lumière de la philosophie, nous le pouvons. Il est urgent de comprendre que

nous devons agir à partir de l’intérieur et non de l’extérieur de nous-mêmes. La préservation de la vie intérieure est la source de l’homme essentiel, celui qui est capable de fraternité, de coopération et de créativité, et de voir le côté lumineux des choses. Mais gardons-nous de faire de l’homme un objet de culte !

Pour les philosophes, il faut se garder des ruses de la raison qui pourraient amener l’homme à se prendre pour Dieu. C’est ce qui demeure la tentation constante.

 

(1) Lire l’article de Léonard Robio, Rester digne face à l’indignité, page 5

(2) François CHENG, La vraie gloire est ici, Gallimard, 2015, 176 pages, 16 €

(3) Lire l’article de Mohammed Aissaoui, François Cheng, la grâce de la poésie, le Figaro du 23 décembre 2015

(4) Philosophe allemande naturalisée