Avril 2011

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

L'illusion lyrique

Comme d’autres philosophes occidentaux, Descartes pensait que pour atteindre l'objectif louable d'améliorer les conditions de vie des hommes, nous devions nous rendre «comme maîtres et possesseurs de la Nature» (1). Il rappelle l'importance de la connaissance de la physique pour maîtriser et posséder la nature, afin dit-il, de protéger, d'abord, la santé de l'homme. Les derniers évènements, vécus douloureusement mais dans la dignité par le Japon, devraient nous interpeller, pour réfléchir sur notre rapport à la Nature et sur celui de notre modèle global destiné à rendre la vie des hommes meilleure.

 

Pendant des siècles, nous avons entretenu l'illusion de nous considérer maîtres de la Nature, sans nous rendre compte qu'en réalité nous ne sommes que ses serviteurs actifs, parce que loin de vouloir la subir ou la diviniser, nous devons en réalité, rentrer dans un rapport vital et intelligent, donc harmonieux avec elle. La respecter, c'est nous respecter.

 

Un vieil hymne de l'Ayurveda (2) nous rappelle, en évoquant la vie et l'énergie : «debout elle veille sur les dormants, elle ne tombe pas face contre terre, personne n'a jamais entendu qu'elle ait dormi parmi les dormants. Respiration de la Vie, ne m'oublies pas, en vérité, tu es Moi, comme l'embryon des Eaux, je t'attache à moi, pour que je puisse vivre». Sans vouloir revenir en arrière, nous devons retrouver l'inspiration d'anciennes sagesses et savoir remettre en question nos certitudes illusoires. Si les institutions sont lentes à réagir, les individus peuvent changer leurs comportements par leurs propres décisions. Il appartient à chacun d’entre nous de changer les réalités du monde.

 

Ce n'est pas simplement la Terre qui s'est agitée mais également des peuples entiers. André Malraux, à propos de la guerre d'Espagne, utilisait une expression belle et terrible : «L'illusion lyrique». Dans son roman l'Espoir, (3), il expliquait l'enthousiasme que pouvait susciter certains moments de l'Histoire et le désenchantement qui ne manquerait pas de suivre. Entre la Tunisie et la Libye, en passant par tous les autres pays qui furent secoués, dans l'arc-en-ciel où se sont exprimés les comportements humains, de l'exaltation et du bonheur de l'action non-violente aux massacres les plus épouvantables, nous avons pu constater les tribulations des institutions internationales. Celles-ci ont observé ces peuples avec bienveillance quand tout allait bien, en entretenant l'illusion que la situation allait s'arranger d’elle-même, ou ont jeté un regard absent ou particulièrement intéressé lorsque celle-ci cessait d'être convenable. Bien entendu, Il faudra bien tirer les leçons de l'Histoire et constater la naïveté dans laquelle nos peuples occidentaux se sont engouffrés, refusant d'accepter la réalité. Celle-ci exige de changer nos habitudes, de garder notre sang-froid, d’encourager et d’appuyer ceux qui moralement le méritent, par leur engagement dans des valeurs de liberté qui sont normalement les nôtres. La nature et l'Histoire secouent aujourd'hui nos consciences afin de nous éveiller à la réalité du monde des hommes et de nous faire regarder au-delà des apparences, pour pouvoir agir avec efficacité et apporter l'espoir et la confiance à ceux qui en ont besoin. Bertrand Russell (4) disait : «On devrait considérer un homme comme un homme de bien, s'il est heureux, expressif, généreux et joyeux du bonheur des autres».

 

(1) Discours de la Méthode de Descartes de F.G. LEVRAULT, éditions Gallica classique, Tome I

(2) Sagesse originaire de l’Inde

(3) Paru aux éditions Gallimard, 1972

(4) Bertrand Arthur William Russell (1872-1970), philosophe, mathématicien, homme politique et moraliste britannique