Mars 2015

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Ne banalisons pas le mal !

 

À la lecture des nouvelles du monde, la «banalité du mal» comme le disait Hannah Arendt (1), semble se répandre partout. Selon un rapport publié par le Haut Commissariat pour les Réfugiés (2), en 2013, plus de 51 millions de personnes auraient été déplacées dans le monde, à cause de crises, de conflits et de guerres, depuis la seconde Guerre mondiale.

 

Il s’avère que nous ne parvenons pas à comprendre que l’Occident vit une crise symbolique, une crise d’identité profonde, face à laquelle nous sommes désarmés. La dimension symbolique n’est pas un simple objet ou une fantaisie, elle est une dimension de la conscience humaine. Elle est également une des clés de l’équilibre psycho-social parce qu’elle apporte la représentation de soi-même et du collectif ; par des images et des rites puissants, elle relie, cohésionne et forge un sentiment d’appartenance.

 

Un symbole ne peut pas être combattu par une explication intellectuelle puisqu’il va au-delà des mots. Un symbole ne peut se combattre et se remplacer que par un autre symbole ou par une autre représentation de la vie. Ainsi l’a fait la Révolution par rapport à l’Ancien Régime, actualisant le mythe de la République avec ses symboles, ses cérémonies… qui furent revivifiés le 11 janvier 2015 (3).

 

Dans les précédentes guerres symboliques, nous avions constaté de la part des uns ou des autres, la volonté de transgresser consciemment par des gestes de violence, ce qui était considéré comme sacré. D’autres encore comme Gandhi (4) ou Mandela (5) se sont retenus et leur propre comportement est devenu un acte symbolique. La violence est la justification de ceux qui se considèrent faibles. C’est manifestement le choix de groupes comme Daech (6), qui, il y a quelques semaines, a détruit des manuscrits non musulmans et des œuvres d’art datant de sept mille ans, sous prétexte que ceux-ci appelaient à la désobeissance envers Dieu. De la même façon, les talibans ont détruit les bouddhas de Bâmiyân (7).

Dans un article récent (8), le philosophe Bertrand Vergely propose un syllogisme intéressant pour mieux comprendre le dysfonctionnement dans l’imaginaire de ce groupe. «Quand l’important est non pas d’être musulman mais d’être "le plus musulman", un triple phénomène se produit :

1. Rentrant dans un mécanisme de surenchère, on oublie l’islam afin de ne s’intéresser qu’à soi.

2. Ne s’intéressant qu’à soi on ne s’intéresse qu’à la lettre et non plus à l’esprit de la religion en devenant littéraliste et fondamentaliste, l’important étant non plus de respecter la loi mais sa loi.

3. L’important étant de faire sa loi, Dieu ainsi que l’islam finissent par être supprimés, ceux-ci étant jugés comme n’étant pas assez musulmans.

En témoigne le fait que dans certaines sectes islamistes radicales, le chef de la secte interdit de lire le Coran, lire étant considéré comme dangereux.»

Par ailleurs si l’important est d’être soumis à l’islam et non d’étudier la théologie, l’islam reposant sur l’étude de la théologie, l’islam devient contraire à l’islam et doit être lui aussi supprimé. Autrement dit, comme le dit encore Bertrand Vergely, «il faut supprimer Dieu ainsi que l’islam». Ainsi il ne nous reste que l’islamisme radical.

La terreur a pour objectif le désarmement moral, l’installation de la peur et ainsi tout devient suspect et on ne peut donc pas faire confiance. Un réarmement moral est indispensable en plus de l’éducation et de la justice. Dans la dernière décennie, nous avons cru qu’avec l’individualisme croissant, nous pourrions nous en sortir individuellement et tout seuls. C’est l’une des plus grosses erreurs de notre société. C’est grâce à l’Autre qui est face à moi que je peux prendre conscience de moi-même. La conscience de soi commence avec deux : Toi et Moi.

 

Pour Aristote (9), une vie de Bien a une dimension sociale et politique inévitable, car pour lui, de nombreuses vertus sont sociales ; nous ne pouvons donc mener qu’ensemble une vie de Bien. Nous sommes naturellement des êtres sociaux et politiques et pour cela, nous nous épanouissons dans un projet commun, en nous unissant à d’autres par l’amitié. L’amitié dans sa forme la plus élevée a une dimension politique et civique. Nous aimons nos amis non pas parce que nous les apprécions, mais parce que nous partageons les mêmes valeurs et idéaux pour notre société. Nous nous unissons pour faire avancer ces idéaux. L’amitié, toujours réciproque, est l’amour d’autrui pour lui-même, qui nous fait vouloir son bien et admirer sa vertu. Elle diffère en cela de l’amour interessé qui nous fait aimer quelqu’un pour nous-mêmes et pour les avantages, plaisir ou utilité, que nous pouvons en tirer et non pour lui-même. L’ami est un autre moi-même. Cette forme d’amitié ou filia permet des liens durables et une confiance réciproque entre citoyens. Cette notion, les sociétés totalitaires l’ignorent et sont incapables de la faire naître. C’est pour cela que ces dernières ne sont pas durables et tôt ou tard, périclitent fondamentalement de l’intérieur. Il est urgent de souligner les valeurs que nous partageons et d’en témoigner par notre action au quotidien.

 

(1) Philosophe allemande naturalisée américaine (1906-1975), connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme et la modernité. Auteur de Les origines du totalitarisme, Condition de l’homme moderne, et La crise de la culture. Voir article d’Isabelle Ohmann, Hannah Arendt, la conscience du mal, paru dans la revue Acropolis n°193 (mai-août 2006)

(2) L’office du Haut Commissaire des Nations unies pour les réfugiés a été créé en 1950, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour venir en aide aux Européens déplacés par le conflit. Au bout de trois ans il devait disparaître, mais depuis 1956 (exode des réfugiés lors de l’écrasement de la révolution hongroise par les forces soviétiques), il ne cesse d’intervenir partout dans le monde. À deux reprises, il a reçu le Prix Nobel de la Paix pour son assistance aux réfugiés dans le monde. Il travaille dans 126 pays. En 2014, il a publié un rapport Tendances mondiales : http://www.unhcr.fr/53a2e37ac.html

(3) Marche silencieuse organisée dans toute la France suite aux attentats de Charlie Hebdo et des communautés juive et musulmane perpétrés dans la semaine du 7 janvier 2015

(4) Mohandas Karamchand Gandhi, communément appelé Mahatma Gandhi (1869-1948). Avocat puis dirigeant politique, guide spirituel indien et partisan du mouvement pour l’indépendance de l’Inde. Il a prôné la résistance à l’oppression par la désobeissance civile de masse et la non-violence. Il a inspiré de nombreux mouvements de libérations et de droits civiques dans le monde et de nombreuses personnalités comme Albert Schweitzer, Martin Luther King, Nelson Mandela, le Dalaï lama…

(5) Nelson Rolihlahla Mandela (1918-2013), avocat puis homme d’État sud-africain, l’un des dirigeants de la lutte contre l’apartheid (système politique institutionnel de ségrégation raciale). Il passa vingt-sept ans en prison et fut relâché par le gouvernement, sous la pression d’un bon nombre de pays étrangers. Il soutint la réconciliation nationale entre Noirs et Blancs (pour créer la nation «arc-en-ciel») et la négociation avec le gouvernement de Frederik de Klerk avec lequel il reçut conjointement le prix Nobel de la paix. Il devint le premier président noir de la République d’Afrique du Sud de 1994 à 1999 et mit fin au régime de l’apartheid. Il lutta contre les inégalités économiques et les droits de l’homme. Lire éditorial de Fernand Schwarz, Ubuntu, idéal d’humanité dans revue Acropolis n°248 (Janvier 2014) et article de Marie-Agnès Lambert Nelson Mandela, le pardon et la réconciliation, dans revue n° 249 (Février 2014)

(6) État islamique, organisation salafiste djihadiste créée en 2006, qui a proclamé le 29 juin 2014 l’instauration d’un califat sur les territoires irakiens et syriens qu’elle contrôle. Plus communément appelé État islamique d’Irak (Ell), ou al-Sham ou encore Daech, principalement par les opposants du mouvement djihadiste, cet état islamiste djihadiste est considéré comme un mouvement violent, perpétrant des actes terroristes, des crimes de guerre et contre l’humanité, et un nettoyage ethnique

(7) Trois statues monumentales en haut-relief de bouddhas debout, excavées dans les parois d’une falaise, située à 2500 mètres d’altitude, dans la vallée de Bâmiyân, site classé patrimoine mondial de l’Unesco, au centre de l’Afghanistan, à 230 km au nord-ouest de Kaboul. Les statues ont été détruites par les talibans

(8) Autodafé par Daech : s’attaquer à l’art, c'est égorger les âmes, article de Bertrand Vergely, paru le 5 février 2015 dans www.lefigaro.fr

(9) Philosophe grec de l’Antiquité (384 av. J.-C.). Disciple de Platon à l’Académie dont il se sépara pour fonder le Lycée,  il a exploré les principaux domaines de connaissance de son temps : biologie, physique, métaphysique, logique, poétique, politique, rhétorique et économie. Chez Aristote, la philosophie est à la fois la recherche du savoir pour lui-même, de la contemplation et la science des sciences.