Juin 2011

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Notre société, une nouvelle Atlantide ?

Le mythe du continent disparu, repris dans le monde entier dans des formes et des traditions différentes, nous remet en mémoire la naissance de la civilisation comme étant le fruit d’un pacte entre les hommes et les dieux, détenteurs du savoir et des principes de bien vivre. Mais un jour, le pacte se brise, les hommes de plus en plus nombreux, notamment les puissants, se prennent eux-mêmes pour des dieux. Ils pratiquent l’idolâtrie d’eux-mêmes, pensant que tout leur est permis. L’éthique et la morale ne s’imposant pas à eux, ils cherchent toujours d’autres pour payer leurs propres méfaits. Ne tenant pas compte des lois de la nature et des hommes, le destin les rappelle à l’ordre par des catastrophes inattendues. Ainsi, malgré leurs grandes connaissances et technologies, ces civilisations «atlantes», devenues barbares dans le fond de leur cœur, s’effondrent de même que leurs continents, arrachés de l’Histoire par des déluges imposants.

 

Les dernières catastrophes nous ont montré jusqu’à quel point nos rêves de puissance face à la nature nous ont égarés et que des révisions urgentes sur nos rapports avec elle et sur notre propre technologie étaient à faire. Aujourd’hui, on ne peut nier la fragilité de nos croyances sur ce point. Quand on regarde le comportement des élites face à la crise financière que nous vivons depuis trois ans déjà, on se rend compte qu’elles essaient encore de faire croire que c’est le peuple qui est finalement responsable et qu’évidemment c’est à lui de payer. Nous serions dans ce pétrin parce que les électeurs ont rêvé des contes de fées et que par faiblesse, les politiciens leur ont donné ce qu’ils voulaient. La réalité est que le désastre actuel est l’effet de nos élites. En réalité il s’agit de petits groupes de gens très influents qui ont poussé ces politiques pour leurs propres intérêts et ce sont les mêmes aujourd’hui qui réclament de la rigueur ! S’ils reportent la responsabilité vers le peuple c’est parce qu’ils veulent éviter une réflexion indispensable sur leurs propres erreurs aux conséquences catastrophiques. Les États-Unis sont au seuil de leur propre capacité d’endettement. Leur déficit public est abyssal : quinze mille milliards de dollars ! Les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont coûté mille milliards de dollars et les réductions d’impôt pour une certaine clientèle, deux mille milliards de dollars !

 

Il est vrai qu’en Europe, certains gouvernements ont mené une politique démagogique promettant trop aux électeurs et encaissant des revenus insuffisants en contrepartie. Mais si aujourd’hui l’Europe est faible, c’est à cause de ses propres structures. Nous avons une monnaie unique mais pas une politique unique !

 

Nos institutions sont faibles et ceci n’est pas le fait du peuple qui, évidemment, se sent découragé mais la responsabilité des élites qui ont associé l’économie au politique.

 

Il y a également les scandales des uns et des autres qui nous rappellent l’indispensable lien entre morale et politique et l’impossibilité de dissocier, comme si on le pouvait vraiment, vie privée et vie publique. Chacun d’entre nous est une seule et unique personne et il serait néfaste d’imaginer que chacun s’exprime dans une multiplicité des personnalités pour agir au quotidien. Il est vrai qu’un honnête homme ne sera pas forcement un gouvernant compétent mais sera très probablement un gouvernant honnête ! Notre obsession de la performance peut nous faire oublier ce qu’il y a de plus essentiel.

Pour couronner le tout, les chercheurs américains et européens nous parlent d’une nouvelle génération de nombrilistes (1). Analysant les contenus des chansons des trois dernières décennies, ils constatent que le mot «je» et «moi» apparaissent plus fréquemment que les substantifs liés à la colère, alors que le mot «nous», expression d’émotions positives enregistre un recul équivalent. Le bonheur d’être ensemble des années quatre-vingt s’éloigne vers un besoin de se retrouver  dans un : «ce personnel, entre moi et moi» comme le chante Fergie (2). En même temps, nous constatons une augmentation du sentiment de solitude et de dépression, ce qui n’est certainement pas une coïncidence. En réalité, la colère ressentie est due à des difficultés relationnelles dans lesquelles il ne reste que des désirs individuels mélangés à d’énormes frustrations.

La victoire individuelle devient une obsession qui devrait nous interpeller. Les symptômes de cette nouvelle Atlantide devraient nous faire réagir de façon urgente.

 

On peut noter également des éléments positifs. Le journal Libération vient de publier un très beau dossier sur les philosenfants (3). C’est une bouffée d’oxygène qui nous ouvre des portes. Dans beaucoup d’écoles s’ouvrent des ateliers de philosophie, inspirés du dialogue socratique et le ministre de l’Éducation nationale semble avoir raison d’élargir l’enseignement de la philosophie à d’autres classes que la terminale. Mais il faut donner un cadre. Entre temps, des centaines d’initiatives locales voient le jour avec pour objectif de créer pour les enfants un espace pour penser à la condition humaine et aux grands thèmes philosophiques. Les hôpitaux se sont également emparés de l’idée. La maison de Solenn (4) accueille des adolescents de 11 à 19 ans, atteints de pathologies importantes et la philosophie est mise à la portée de tous. Les dialogues sont naturels et tous découvrent qu’on peut changer d’idée et qu’on peut également se changer soi-même. Un remède contre les nouvelles Atlantides ?

 

(1) Étude parue en février 2008 dans le journal Psychological Science

(2) Stacy Ann Ferguson, connue sous le nom de Fergie, actrice et chanteuse de pop et de hip-hop américaine

(3) Paru le 30 avril 2011

(4) Centre d’accueil pour adolescents de l’hôpital Cochin à Paris 14e avec des consultations, un service d’hospitalisation partiel ou de jour, un service d’adoption internationale et des activités culturelles