Février 2015

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Pas de contrainte en religion ! La vérité se distingue assez de l'erreur !

(Coran, Sourate II, verset 257)

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Sans aucune hésitation, Nouvelle Acropole et ses membres se sont solidarisés avec la rédaction de Charlie Hebdo lors des tragiques événements du 7 janvier 2015. Comme pour tout le monde, l’émotion fut aussi très forte lors des meurtres ignobles, commis de sang-froid, à l’hyper casher. Nous avons pensé aux victimes mais également aux communautés juive et musulmane de France. Après l’émotion et le partage des convictions républicaines du 11 janvier, beaucoup de voix se sont élevées pour qu’une fois l’émotion passée, le temps de la réflexion commence.

 

Pour ce qui touche à la liberté de pensée et d’expression, les faits religieux, la notion du sacré et l’Islam radical, notre société vit dans de grandes confusions. Beaucoup de concepts doivent être clarifiés et pris en compte afin que ces tragiques événements contribuent à faire évoluer la société vers un meilleur vivre ensemble. Un grand mélange de niveaux de réalité s’est exprimé. On ne peut pas confondre l’irrévérence, la moquerie, la remise en question à travers un crayon et du papier avec une réponse à la kalachnikov ; les niveaux ne sont pas les mêmes. Mais comme l’a très bien expliqué Guillaume Tabard (1), «se battre pour que Charlie Hebdo existe, ça ne veut pas dire se convertir à sa ligne éditoriale ou applaudir à toutes ses caricatures […] Pour être cohérent avec les devoirs d’irrévérence qu’il exerce sur les autres, il faut revendiquer simultanément un droit d’irrévérence à son égard, c’est-à-dire, un droit de rire ou de ne pas rire, un droit de l’applaudir ou un droit de le critiquer, un droit de se dire parfois même choqué ou blessé, et même de dire quand on est blessé ou sali dans ses convictions, par exemple religieuses, par ces caricatures». Il est vrai qu’en France la figure juridique du blasphème n’existe pas ; ce n’est pas un délit pénal. Et même un blasphème ne peut jamais justifier un acte de violence. Mais il existe aussi, et il faut en tenir compte, le droit, et ce que ressentent les gens.

 

Si nous voulons collaborer au dialogue dans une société meurtrie, nous devons prouver notre respect envers les autres, pour favoriser l’union, qui ne doit pas être confondue avec l’unanimisme (2). Nous ne pouvons pas nous couper des réalités du monde si nous voulons l’améliorer.

 

L’enseignement de l’histoire des religions et du fonctionnement du fait religieux a été mis de côté pendant des décennies par l’Éducation nationale ; et l’inculture s’est installée. Mais il existe également de l’inculture du coté des croyants, ce qui entraîne les dérives sectaires et radicales.

Un travail de clarification est nécessaire, et dans le cas de l’islamisme, c’est aussi aux musulmans de le faire, même si la grande majorité ne partage ni ne suit ses dérives.

 

Le Coran n’interdit pas la représentation du prophète, ni la représentation humaine en général. Dans le monde chiite (3), il est très courant de voir dans les bazars des images d’Ali (4) ou d’hommes saints. Les options radicales de non-représentations des images sont des faits assez récents dans l’islam, qui n’ont commencé que vers le XVIIIe siècle. Dans le Coran, il n’y a qu’un seul texte qui en fasse mention : «le vin, les jeux de hasard, les idoles, sont des abominations inventées par Satan. Abstenez-vous-en.» Le mot idole se réfère littéralement aux bétyles, ou pierres dressées (ansab) qui désignaient les statues des païens. Ce qui est interdit, c’est de faire la prière face à une image, mais les images ne sont pas interdites dans l’espace profane ;  c’est également le cas dans le judaïsme ou le calvinisme. C’est dans les Hadiths (les dits de Mahomet, qui furent écrits au moins 150 ans après Mahomet) qu’apparaissent des divergences d’attitudes envers les représentations des images. Le recueil de l’imam Al-Boukhari (5), considéré par les savants sunnites à l’unanimité comme le plus authentique, explique, au IXe siècle, qu’il y a trois attitudes possibles envers ces dernières : les tolérer mais s’abstenir de les reproduire, les condamner ou les détruire. Les trois options sont ouvertes, et c’est à la conscience de chaque musulman d’en décider. Mais en aucun cas, elles n'incitent aux meurtres.

 

La théorie de la «guerre sainte» ne vit le jour qu’au IXe siècle. Mahomet dans le Coran, emploie le mot djihad pour mobiliser les clans qui le soutiennent à Médine pour la reconquête de La Mecque. Il lança alors la notion de «djihad dans la voie de Dieu» (Coran, 5e sourate, verset 54) ; c’est l’unique mention du mot djihad. Dans ce cas-là, le sens employé par Mahomet est celui d’un effort d’une intensité inhabituelle qu’on doit s’imposer à soi-même. Le djihad consiste à pousser l’effort jusqu’au bout et de se mettre à la tâche consciemment, en respectant une vie morale. C’est une demande de respecter la règle tribale qui veut que tout engagement dans une action collective soit fondé sur le volontariat.

Même si plus tard, le djihad a été associé à l’idée de la propagation de l’Islam ou la défense de l’Islam contre un danger, le djihad n’a jamais été considéré comme une guerre sainte d’extermination. En tout état de cause, les juifs et les chrétiens, en qualité de «gens du Livre» doivent être considérés comme des «protégés» dhimmi par la communauté musulmane.

D’autre part, il est impossible de faire le djihad contre d’autres musulmans. Une fois la guerre déclarée aux infidèles, les non-combattants de la partie adversaire sont protégés. Le bon traitement des prisonniers est un devoir.

L’occultation du véritable sens des textes de l’islam, l’utilisation de phrases sorties de leur contexte, ont permis une lecture finalement moderne et désacralisée de cette religion, provoquant des dérives qui conduisent à la barbarie.

Les seuls impératifs auxquels sont soumis  les musulmans sont les «5 piliers» (6), qui sont des impératifs individuels. Le djihad ne fait pas partie des 5 piliers de l’islam.

 

Aujourd’hui, il y a un immense combat, comme l’explique Jean-Paul Kauffmann (7), et il est planétaire. Deux visions du monde s’entrechoquent. D’un coté la froideur, la distance, le calcul, le cynisme ; de l’autre, le rêve, secret de générosité amoureuse, qui ne parvient que marginalement à s’exprimer. Il faudrait réapprendre à aimer sans perdre son sang-froid, sortir de l’angélisme et raison garder.

 

(1) Émission «les coulisses du pouvoir» - Radio Classique – 15 janvier 2015 (08h10-08h15)

(2) Doctrine littéraire selon laquelle l'écrivain doit exprimer la vie unanime et collective, l'âme des groupes humains, et ne peindre l’individu que lorsqu’il est pris dans les rapports sociaux. (Cette esthétique fut particulièrement illustrée par Jules Romains.)

(3) Les chiites ou shî'ites (le nom vient de Cha'ïa, signifiant «fraction, parti, hérésie», donné par les sunnites) constituent l’une des deux grandes branches de l’Islam (celle dont l’expression est la plus ésotérique), l’autre étant représentée par les sunnites qui se disent orthodoxes. Les chiites, qui s’appellent eux-mêmes Adéliés, partisans de la justice, ne reconnaissent qu'Ali pour légitime successeur de Mahomet  et que les descendants d'Ali pour imams ou souverains pontifes. Ils rejettent les explications théologiques d’Abou Bekr (Abû Bakr As Siddîq, vers 573 – 634) surnommé al-Siddîq (le Véridique) et compagnon du prophète Mahomet, devenu ensuite dirigeant religieux, politique et militaire, premier calife de l’islam après la mort du Prophète de 632 à 634.

(4) (Abū al-H̩asan ou Alī ibn Abī T̩ālib (v. 600 - 661) souvent appelé Ali, qui signifie «celui est exalté» ou «élevé» était le fils de Abû Tâlib, oncle du prophète de l’islam Mahomet, qui l’a élevé et protégé comme son propre fils après la mort de son grand-père Abd-al-Mottalib. Ali fit partie des Ahlul bayt, la famille du prophète, qui tinrent une place de haut rang dans l’islam. Il a été le quatrième calife (656-661) et le premier imam pour les chiites et l'ascendant du reste des imams.

(5) Mouhammad al-Boukhârî , connu populairement sous le nom d’imam Boukhari ou d’Al-Boukhari (810-870), érudit musulman sunnite perse, ne cessa de voyager dans les territoires islamiques pour rassembler les propos et nombreux hadiths du prophète Mahomet (communication orale du prophète et par extension un recueil qui comprend l'ensemble des traditions relatives aux actes et aux paroles de Mahomet et de ses compagnons, considérés comme des principes de gouvernance personnelle et collective pour les musulmans, que l'on désigne généralement sous le nom de «tradition du Prophète»)

(6) La profession de foi, la prière légale, le jeûne du ramadan, l’aumône légale et le pèlerinage à la Mecque

(7) Sociologue français (né en 1944), spécialiste de la vie quotidienne. Il a replacé ses premières analyses dans la problématique plus large de l’identité. Il travaille aussi, dans le cadre général de ses recherches au CNRS sur la socialisation et la subjectivité. Il intervient au Centre national de la  recherche scientifique (centre de recherche sur les liens sociaux, université Paris Descartes – Sorbonne en 1977).