Avril 2014

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Petits et grands héros d'hier et d'aujourd'hui

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Dans notre monde actuel, agité par des soubresauts et où il est facile de se perdre dans la négativité, nous avons besoin de temps à autre d’exemples positifs et désintéressés.

Il y a quelques semaines, un héros très discret séjournait à Paris, pour suivre à la Bibliothèque Nationale de France (B.N.F.), un stage de conservation, de restauration et de numérisation des manuscrits. Il s’appelle Mohamed al-Kadi Souleimane Maïga (surnommé par tous Maïga) et fait partie des «anges gardiens» de Tombouctou (au Mali), où il a été chercheur à l’Institut des hautes études et des recherches islamiques, Ahmed Baba.

 

Les islamistes occupant la ville, Maïga n’a plus été en mesure de veiller sur l’étude et la surveillance des 45.000 textes, rassemblés par de grandes familles de la ville depuis le XIIIe siècle. Ces textes contiennent de véritables trésors sur les lois et les coutumes et l’éducation mais également des extraordinaires connaissances, développées à l’époque où le Mali constituait un grand empire sub-saharien.

Déjà le mythe prit forme avec la flamboyante Description de l’Afrique qu’en fit Jean-Léon l’Africain (1526) (1) et qui évoquait le grand nombre de médecins, lettrés, juges, commerçants, scientifiques, qui convergèrent à ce carrefour de civilisation qu’était alors Tombouctou, qui devint ensuite un véritable creuset de connaissances.

L’exfiltration (2) des textes commença quand le groupe islamiste dirigé par Ansār ad-Dīn, (Ansar Dine) occupa Tombouctou dix mois durant et s’installa dans l’un des deux bâtiments contenant les manuscrits, appliquant sans pitié la charia (3) avec ses corrélations d’amputations, de coups de fouet aux couples «illégitimes»…

 

Maïga témoigna avec modestie de son épopée. «D’abord je n’étais pas seul. Et puis nous n’avons sauvé que 35.000 manuscrits… Nous avons commencé notre opération de sauvetage en juillet 2012. C’est Abdel Kader Haïdara qui en a eu l’idée. Au début, nous étions trois à faire des rotations dans la bibliothèque, la nuit, avec une lampe torche. Il fallait aller vite. Les manuscrits étaient entreposés par ordre chronologique sur des étagères. Nous les mettions dans des sacs à dos et les déposions chez un collègue dans Tombouctou. Puis nous les listions et les enfermions dans de grandes malles en fer.» Dès la première nuit, ils sortirent mille livres, dans un véhicule tout terrain et ils firent route vers Bamako, à 900 km, au sud du pays. Mais ensuite, ils décidèrent que Maïga poursuivrait seul l’entreprise, sans en informer personne, pour éviter les soupçons.

Grâce au courage des commerçants et des convois clandestins, les manuscrits furent récupérés par l’ONG Savama-DCI (4). Maïga avoua qu’il lui était arrivé de craindre pour sa vie : «quand j’ai eu tout terminé, je me suis dit qu’ils auraient pu me couper les mains, si ce n’est pire.»

 

Maïga appartient aux nombreux héros de la paix qui agissent au milieu des conflits, des situations misérables et des champs de ruine qui s’étendent sur notre planète. Ils savent qu’ils ne peuvent pas tout changer mais que le destin offre des opportunités pour provoquer de petites transformations au quotidien, permettant ensuite de réaliser de plus grands changements.

Bien sûr, les civilisations sont mortelles. Mais l’histoire nous montre que les grands changements et rénovations des sociétés et des cultures se sont toujours produits au milieu du chaos et de la barbarie, à des époques où il semblait presque impensable de croire en ce sentiment d’humanité qui réside dans l’homme et qui est la source de sa dignité.

Malgré les apparences, nous ne devons pas nous complaire dans des visions pessimistes de l’évolution de nos sociétés. Car c’est au cœur de la confusion que germent souvent les embryons du renouveau.

 

À Paris, au grand Palais, une exposition extraordinaire retrace l’avènement d’une période exceptionnelle, qui imprégna de son génie toute l’histoire de l’Occident. Il s’agit du siècle d’Auguste (5). Ce grand homme d’État (6), de nature chétive et piètre guerrier, sut instaurer la paix et insuffler le sentiment de victoire dans l’un des plus vastes empires connus au monde entier, mettant fin à l’une des périodes les plus troublées et sanglantes que l’histoire de Rome ait connue. Les citoyens qui vécurent à cette époque auraient pu facilement imaginer la fin de leur civilisation. En fait, Auguste réussit à mettre en place un monde «nouveau» qui connut presque  quarante ans de paix et de stabilité. Lorsqu’il se fit représenter, portant la cuirasse du chef militaire, les motifs qu’il choisit ne montraient aucune victoire militaire mais un accord diplomatique conclu avec la grande puissance de l’époque, les Parthes, qui maîtrisaient une bonne partie de l’Asie. Il livra ainsi un message de paix mais sans naïveté. Comme il l’avait dit lui-même «Si tu veux la paix, prépare toi à la guerre».

Par sa détermination et la puissance de ses réformes, il réussit à assurer, sur un territoire équivalent à 5 fois et demi la France et peuplé de 56 millions d’habitants, non seulement la paix mais le retour au bien-être, partagé par toutes les couches sociales. Sa politique de réforme et d’urbanisation, promouvant les arts et les lettres, entraîna, selon les spécialistes d’aujourd’hui, l’adhésion de toutes les couches sociales, des esclaves jusqu’aux aristocrates romains. La preuve en est que l’empire fonctionna parfaitement avec seulement 25.000 fonctionnaires et 28 légions, c’est-à-dire avec environ 160.000 hommes, déployés sur un territoire qui s’étendait de l’Espagne à la Syrie, de la Gaule à l’Égypte ! Même avec nos moyens modernes actuels, nous serions incapables de faire de même, sans la totale adhésion de l’ensemble de la population. Cette perception d’une unité de destin, qui a relié les hommes de cette époque, a permis de développer ce que nous appelons aujourd’hui «l’Empire romain».

Ce qu’il est important de retenir des dernières découvertes, c’est que pour mettre en place son projet, Auguste construisit un programme de propagation de ses idées, à partir de l’art et du retour aux racines mythiques de Rome.

 

L’historien Suétone (7) prétendit qu’Auguste aurait dit : «J’ai trouvé Rome en brique, et je l’ai laissé en marbre». En réalité, sa force résida dans le fait que tout le monde a pressenti qu’il participait à l’événement d’un retour à l’âge d’or. Les arts, sous toutes leurs formes, parvinrent à un apogée inégalé. Le sentiment d’appartenir à une seule communauté humaine, au-delà des origines sociales et des ethnies se répandit partout. Grace à son effort de plus d’un demi-siècle de gouvernance, Auguste donna l’impulsion à l’une des plus grandes épopées de l’histoire occidentale. Et si la civilisation qu’il a contribué à bâtir fut également mortelle, elle nous rappelle que le développement de la culture, de l’éducation et d’une administration fluide, est aussi indispensable que l’économie voire plus, pour réussir à assurer la paix et un esprit de victoire.

 

(1) Hassan al-Wazzan, (Al-Hasan ibn Muhammad al-Zayyātī al-Fāsī al-Wazzān - vers 1490 - après 1550), dit Jean-Léon l’Africain, diplomate et explorateur d’Afrique du Nord, auteur de Description de l’Afrique, paru en 1980 aux Éditions Maisonneuve

(2) Transfert secret d’une ville ou d’un pays à un(e) autre

(3) Loi canonique islamique régissant la vie religieuse, politique, sociale et individuelle, appliquée de manière stricte dans certains États musulmans, notamment au Mali

(4) Association pour la sauvegarde et la valorisation des manuscrits en langue arabe de Tombouctou. Ces manuscrits constituent le patrimoine culturel et islamique du Mali, la mémoire collective de l’Afrique et font partie intégrante du patrimoine de l’humanité

(5) Moi, Auguste, Empereur de Rome, exposition au grand Palais, à Paris, jusqu’au 13 juillet. Voir annonce dans la rubrique agenda de la revue Acropolis

(6) Caius Octavius Thurinus, appelé Octave puis Octavien (63 av. J.-C. – 14 ap. J.-C.), premier empereur romain, fils adoptif de Jules César. Il se fit appeler ensuite Imperator Caesar Divi Filius Augustus

(7) Historien romain (vers 69 ap. J.-C. – 125 ap. J.-C.), principalement connu pour sa Vie des douze Césars, qui comprend les biographies de Jules César à Domitien