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Avril 2015

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Pour éviter le pire, la pensée relationnelle

 

Avec une extraordinaire prémonition par rapport aux évènements révolutionnaires en Russie, Maxime Gorki (1), choisit en 1904 dans Les Estivants, de décrire le quotidien d’une intelligentsia (2) issue du peuple et qui s’était coupée des réalités, notamment de ses propres origines.

«Les personnages des Estivants viennent d’un milieu de petits artisans, ils ont eu des enfances difficiles. Mais, beaucoup d’entre eux, et surtout les hommes, ont oublié leurs origines… La classe de petits bourgeois ne voit pas arriver la catastrophe qui engendrera sa chute : la révolution de 1905» (3).

Cette pièce qui semblait au départ une tragédie optimiste, peut facilement, lorsqu’on la voit aujourd’hui, générer de l’angoisse.

Gorki s’attaque à la lâcheté du «micro-cosmos» en en révélant l’obstacle majeur, l’enfermement sur soi, qui empêche l’amour.

Warwara dit : «nous  essayons de nous dissimuler les uns les autres notre misère spirituelle, nous nous parons de belles phrases et de sagesse livresque à bon marché. Nous parlons du tragique de la vie, et nous ne connaissons même pas la vie. Nous nous lamentons, nous nous plaignons, nous gémissons…» (4).

Plus tard, Maria Lwovna dit : «Mais, nous nous sommes éloignés d’eux, nous les avons perdus, et nous nous sommes égarés dans une solitude au milieu de laquelle, nous ne faisons plus que nous observer nous-mêmes – nous, nos névroses et nos déchirements intérieurs. Oui voilà, je crois, la cause de tous nos drames intérieurs. Nous en sommes seuls responsables et nous méritons nos tourments. Nous n’avons aucun droit de nous plaindre.» (5).

 

Le parallèle avec l’actualité d’aujourd’hui est étonnant : l’incapacité de comprendre ce qui nous arrive et de savoir quoi faire d’une telle situation.

 

Comme l’a très bien exprimé Cyril Lemieux : «Nous autres humains, avons la fâcheuse tendance de ne pas prendre l’exacte mesure des problèmes que nous générons collectivement» (6). Comme le proposait le sociologue Norbert Elias, dans son texte Engagement et distanciation (7), l’effort à fournir pour trouver des solutions, et surtout la possibilité de les appliquer sans nous noyer dans la simple rhétorique du changement, serait d’abord de l’ordre du domaine cognitif.

 

Nous pensons nos problèmes individuels et collectifs comme s’ils étaient des réalités indépendantes les unes des autres et extérieures à nous. Nous oublions que nous ne sommes pas coupés les uns des autres et que nous avons des liens entre nous, conscients et inconscients. Les différentes difficultés de nos sociétés, comme le chômage, le racisme, le réchauffement climatique et d’autres, doivent être comprises comme faisant partie d’une chaîne d’interdépendance. C’est parce que nous essayons de résoudre ces différents problèmes et enjeux de manière cloisonnée, séparément les uns des autres, qu’apparaissent les obstacles qui empêchent l’application de solutions positives. Et toutes les bonnes décisions s’annulent entre elles, engendrant le sentiment d’impuissance qui nous fait penser de manière erronée, que l’on ne peut rien changer. On se laisse alors aller au pessimisme et à la fatalité qui dissolvent les civilisations lorsqu’elles ne peuvent plus croire en elles-mêmes.

Il devient urgent de comprendre l’interdépendance entre les différents problèmes générés par les actions humaines individuelles et collectives, et de réussir un diagnostic global qui nous permette d’appliquer des solutions complexes, conduisant à l’interrelation des uns avec les autres, et à redessiner ainsi le tissu social et une vision commune.

 

La révolution russe nous a démontré que faire table rase est inutile. Il ne s’agit pas de tout raser mais bien de réunir entre elles les racines et les aspirations qui peuvent reconstruire (ou rebâtir) une société nouvelle et meilleure, en développant une pensée plus relationnelle qui décloisonne et relie avec bonheur la raison et l’imagination.

 

(1) Écrivain russe (1868-1936), considéré comme l’un des fondateurs du réalisme socialiste en littérature et homme politiquement et intellectuellement engagé aux côtés des révolutionnaires bolcheviks

(2) Classe sociale engagée dans un travail de création et de dissémination de la culture, accompagnée par les artistes et les enseignants. Au XXIe siècle, terme employé pour désigner l’élite intellectuelle de la nation reconnue et proche du pouvoir. Elle dirige le champ scientifique, littéraire, artistique et dispose le plus souvent d'un relais médiatique important

(3) Gérard Desarthe et Jean Badin, Les Estivants, programme de la Comédie Française, L’avant-scène Théâtre, 2015

(4) Les Estivants d’après Gorky, Peter Stein, Botho Strauss, Éditions L’Arche, 2014, page 98

(5) ibidem, Maria Lwovna, page 100

(6) La politique au point mort ?, Journal Libération, samedi 28 et dimanche 29 mars 2015

(7) Engagement et distanciation, Norbert Elias, Éditions Fayard, 1993