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Novembre 2012

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Redécouvrir l'honneur

L’actualité des dernières semaines nous interpelle sérieusement sur notre capacité à comprendre le monde dans lequel nous vivons. Par des petits et des grands évènements, l’histoire est en train de se redessiner peut-être sans que nous puissions comprendre encore en profondeur les directions qu’elle peut prendre.

 

Les attitudes primaires semblent l’emporter sur les comportements civiques et civilisés. La barbarie se faufile parmi les faits divers qui deviennent des faits de société et qui s’expriment tant au cœur de la société française qu’à l’étranger. Le drame d’Échirolles (1), avec le cruel assassinat de Kevin et Sofiane, lynchés dans une rixe à cause d’un regard, nous interroge. Ces deux jeunes, au parcours sans faille, se sont vus accusés d’un «mauvais regard» par un groupe d’une quinzaine de jeunes, qui sont sortis en expédition punitive. Les habitants du quartier sont clairs : «…Un signe des temps, de cette dégradation sociale qui nous ronge .[…] Quelle déchéance pour notre humanité. […] Notre monde ne parvient plus à donner à chacun une chance, une place dans la vie, à tous ceux qui en veulent une. Il va bien falloir refondre les solidarités sociales».

 

Un autre témoin est ému par «l’insoutenable offense faite à la vie.[…] Notre jeunesse est trop déstructurée ; d’un coté elle est harcelée par l’opulence qui est sous ses yeux et de l’autre, par ce manque d’espoir face à la vie.» Une mère de famille dit : «On est arrivé à l’abominable, à l’horreur, à la lâcheté la plus absolue. On ne peut pas tuer des jeunes d’un autre quartier pour un "mauvais regard". Si les jeunes de la Villeneuve (2) en sont arrivés là, c’est qu’on leur a laissé le champ libre.» Un autre jeune, habitant le quartier des Granges (3) assure : «Il y a des jeunes de la Villeneuve qui ont dit à des copains qu’ils voulaient dominer Grenoble et montrer que c’était eux les patrons. Voilà pourquoi ils en arrivent à tuer d’autres jeunes, pour un simple regard de travers ; ils ont détruit les familles pour rien» (3). Les habitants décrivent une jeunesse à la dérive.

 

La fragmentation de nos sociétés est le terreau qui permet de façon «spontanée» de recréer, ce qu’on appelle en sociologie «les structures primaires de la société» basées sur des critères des épreuves de force du chef, du clan, de la tribu, par rapport aux structures secondaires qui concernent les sociétés de droit, dans lesquelles les difficultés ne se règlent pas par la violence mais par la loi et les valeurs partagées. Quand une ville devient un butin, où est la conscience de la République ?

 

Notre société produit sous nos yeux de nouveaux barbares et nous ne sommes pas encore capables de comprendre que les solutions sont loin d’être simples. Cette jeunesse qui s’habitue au sentiment de pouvoir qui engendre la violence mais aussi aux trafics de toutes sortes, n’est pas aussi simple à convaincre de changer son style de vie. Ces sociétés basent leur identité et cohésion sur des critères simplistes, comme par exemple celui de protéger leur honneur bafoué. En effet, nous entendons beaucoup parler d’honneur chez les groupes désocialisés ou en quête de racine, notamment dans différentes mafias ou tribus. En réalité, avec ces actes barbares qu’ils peuvent commettre, nous assistons à une véritable déviance du sens de l’honneur. En principe, l’honneur devrait se référer à la responsabilité que l’on ressent les uns envers les autres, au sens du service et du don de soi, au courage et au fait de servir des causes justes. Ici, nous avons plutôt assisté à un sursaut d’orgueil narcissique de jeunes en attitude de survie, qui, n’ayant pas encore construit leur propre identité, s’accrochent instinctivement à un mode d’action violent, comme si tout le monde leur en voulait et leur volait, d’un regard trop vite et mal interprété, leur air, leur espace vital et par-là même, leur identité. Dans une étape d’adolescence, de contre-dépendance ressentie dans un monde barbare comme une lutte de tous contre tous, ces jeunes défendent leur territoire, celui-ci commençant par leur propre corps et leur espace immédiat et ils s’attaquent à tout ce qui est ressenti comme une menace, qu’elle soit réelle on non.

 

Il serait bon de redéfinir ce que l’honneur veut dire et ce à quoi il engage. Être des hommes et des femmes d’honneur, c’est apprendre à se respecter et à respecter l’autre, à valoriser sa dignité intrinsèque d’être humain. C’est se sentir responsable non seulement de soi-même ou de sa famille mais aussi de sa ville, de son pays et peut-être même de la famille humaine à laquelle nous appartenons. C’est savoir donner sa parole et la respecter. C’est aussi avoir le sens du service et comprendre que son propre bonheur passe par le service d’autrui, dans une attitude altruiste et généreuse.

 

Le drame d’Échirolles n’est pas une question d’honneur bafoué mais plutôt de désarroi et de peur transformés en violence et orgueil. Seule, une éducation pratique qui confronte les jeunes à leur propre peur peut leur apprendre à canaliser leur violence en la transformant en une force constructive.

 

(1) Banlieue de Grenoble

(2) Quartier de Grenoble

(3) Quartier d’Échirolles

(4) Extrait de l’article paru dans Le Parisien du 2 Octobre 2012