Mars 2012

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Reprenons-nous !

 

Nous sommes encore émus et choqués par les récentes tueries de Montauban et Toulouse (1) mais en même temps nous avons ressenti le besoin collectif de nous unir face à la barbarie et de mieux prendre conscience du besoin d’Etat, d’une République dans laquelle nous n’avons pas simplement le droit mais aussi le devoir de prendre des responsabilités en tant que citoyens. Dans un ouvrage récent et excellent, Reprenons-nous ! (2), Jean-Paul Delevoye, ancien médiateur de la République, explique comment notre société déstabilisée promeut des scénarios de violence multiples dans lesquels s’installent la peur de l’autre, la perte de repères et le renversement des espérances qui peuvent amener des individus à s’auto-radicaliser par besoin de reconnaissance et d’identité. Selon lui, la France est en état de burn out (3).

 

Le docteur Herbert J. Freudenberger (4) a défini le burn out comme une maladie de l’âme en deuil de son idéal qui conduit, comme le dit Jennifer Sturgess (5), à une perte progressive d’idéalisme, d’énergie et de but. Yeor Etzion (6) précise que le burn out provient  justement d’une inadaptation continue, rarement reconnaissable à l’origine - car généralement déniée -, entre l’individu ou un groupe et son environnement ; ces inadaptations sont la source du processus d’érosion psychologique, lent et caché. À la différence des autres phénomènes stressants, les mini-stresseurs, liés aux inadaptations, ne causent pas d’alarme et sont rarement l’occasion pour un individu de faire face à soi-même. Cette maladie de l’âme se déclenche lorsqu’un individu ou un groupe ne se sent pas progresser dans les finalités qu’il s’est donné, développant ainsi un fort sentiment d’impuissance, sans remettre en question sa propre capacité à s’adapter avec flexibilité et résilience, au-delà du rêve de perfection.

 

Nous constatons qu’en France, mais également ailleurs, les valeurs et les idéaux se sont renversés dans ces dernières décennies. Le consommateur a pris le pas sur le citoyen. Il ne se contente pas de ce qu’il considère comme étant acquis, il réclame sans cesse de nouveaux droits, de nouvelles prestations, de nouveaux services et au fond, il se croit légitime dans cette attitude,  la machine à produire de la consommation l’ayant habitué au renouvellement permanent de l’offre. La République est devenue consommable nous rappelle Jean-Paul Delevoye : tout le monde veut profiter mais personne ne veut en payer le prix. Elle n’est plus considérée par le citoyen comme ce qui le relie aux autres mais comme ce qui doit répondre à ses aspirations, ses besoins et ses désirs sans pour autant que celui-ci se considère redevable de quoi que ce soit. Nous vivons une démocratie d’émotions et l’émotion dominante est la peur.

 

Jean-Paul Delevoye écrit : «Nous devons donc nous demander, si en laissant se déployer cette mécanique de la frustration et du fantasme, nous ne nourrissons pas des formes de violence individuelle qui peuvent finir par mettre en danger la société et l’équilibre du système que nous avons laissé s’installer» (7). Le fantasme de la toute-puissance est partout, que ce soit à travers les jeux, les appareils électroniques mais aussi les idéologies fanatiques. Ceux-ci sont des formes inadaptées pour répondre à la quête intérieure des individus. Nous devons redécouvrir comment reconstruire le mieux vivre ensemble et préparer l’avenir des nouvelles générations. Ceci ne peut se faire qu’en revendiquant nos responsabilités. «Acceptons aussi de retrouver le goût et le chemin de l’autre. L’autre est une chance, ne le regardons pas comme un problème, encore moins comme une menace» (8). Une nouvelle société solidaire et responsable doit pouvoir naître du constat de nos maladies d’âme.

 

Lors d’une visite en France, l’ex-premier ministre du gouvernement tibétain en exil, le professeur Samdhong Rinpoché posait la question de savoir si le maintien des sciences de l’âme et des traditions culturelles tibétaines était utile au peuple du monde, s’il était important de préserver des traditions humanistes, préconisant une éthique basée sur les valeurs fondamentales, si l’économie, le consumérisme et n’étaient pas devenus les seules références de l’humanité. Ainsi cette conscience venue de la lointaine Asie rejoint nos propres interrogations. Il devient donc urgent de comprendre que notre propre liberté dépend fondamentalement de notre propre capacité à assumer aujourd’hui, au XXIe siècle, nos héritages spirituels et philosophiques en tant qu’humanité. Mais cet héritage n’est pas une question intellectuelle, c’est avant tout une interrogation sur ce que nous voulons profondément et sur ce que nous sommes déterminés à faire de nos vies en ce sens. Nous devons effectivement nous ressaisir pour éviter toute réaction suicidaire et reprendre le goût de l’accomplissement et de l’épanouissement par le travail sur soi-même et avec les autres. Les moyens du changement ne peuvent pas reposer sur le postulat de ce qu’il fallait ou de ce qu’il faut faire. Nous devons dépasser la morale du devoir pour aller vers une  morale de l’épanouissement et de l’accomplissement, en découvrant le bonheur d’apprendre et de faire et de partager.

 

(1) Assassinats perpétrés entre le 11 et le 15 mars 2012

(2) Paru aux éditions Tallandier, 2012

(3) Traduit par syndrome d’épuisement professionnel

(4) Psychologue et psychothérapeute américain (1927-1999), un des premiers à décrire et à étudier le burn out

(5) Psychiatre australienne, co-directrice de l’unité d’Éducation et de Santé de la clinique de Queensland, en Australie

(6) Psychologue-chercheur américain dans le domaine du travail, spécialisé dans l’étude du burn out

(7) Reprenons-nous ! Jean-Paul DELEVOYE, éditions Tallandier, 2012, page 54

(8) Ibid., page 192