Septembre 2012

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Savoir vivre la vie !

 

Il y a plus de 700 ans, Roger Bacon (1) critiquait certains prélats de son époque parce qu’ils lui semblaient plus préoccupés de s’enrichir  et de s’approprier les biens matériels de l’Eglise que de prendre soin de l’âme des fidèles. On pourrait tenter d’établir un parallèle avec les dirigeants européens actuels, obsédés par la crise, par l’argent qu’ils n’ont pas, par les dettes et méprisant de façon hasardeuse le «soin» à apporter aux  âmes des citoyens qui constituent la substance vivante d’un pays.

 

L’économie est devenue le récit unique de l’Europe. Il est clair que les économistes, qui sont devenus aujourd’hui les nouveaux gourous, apportent une vision indispensable pour faire face à la crise mais cette vision ne peut pas être l’unique, pour faire face à la situation, parce qu’il s’agit d’une vision obligatoirement limitée et qu’actuellement, on est en train de l’appliquer à tous les champs de l’existence.  Le P.I.B. (2), les primes de risques sont devenus, comme le dit l’écrivain espagnol Jordi Soler, (3) nos «nouveaux oracles» mais ils n’observent que des variables économiques et sont incapables de nous renseigner sur la culture des pays, l’état d’âme de leurs habitants et encore moins leur qualité de vie.

 

Il est étrange de constater que les pays les plus malmenés par la crise sont ceux où vivre la vie est un élément fondamental faisant partie de leur quotidien. Les Européens du Nord qui s’en sortent le mieux, n’ont jamais cessé de rêver de séjourner ou de s’installer, de passer des vacances et du temps libre en Espagne, en Grèce, au Portugal, en Italie et pourquoi pas, en Irlande. Et s’ils y vont, ce n’est pas simplement parce qu’il y fait chaud en été mais parce qu’ils y trouvent des dimensions et des relations humaines qui parfois les rendent nostalgiques. Manifestement, ces pays ont d’autres talents qui font également partie de la culture de notre continent. Dans ces pays, vivre la vie est très important. Ils sont peut être moins orientés vers la productivité pour laquelle  la règlementation est la seule option économique actuelle. Mais la non-intégration des différentes orientations des  peuples européens risque de vider l’identité européenne de ses sources les plus intimes.

 

Ce regard unidirectionnel et naturellement limité des économistes, qui n’intègre pas dans ses solutions le génie de chaque peuple, les caricaturant même et  les méprisant, risque de faire germer dans les pays les plus touchés, un découragement fortement contagieux qui ne pourra produire rien de positif. Il discrimine les peuples en  bons ou mauvais selon des critères de productivité et de savoir-faire économique. Si les peuples aujourd’hui les plus touchés par la crise économique ne sont pas aussi encouragés, en plus des reformes nécessaires, à intégrer des formes d’action qui soient en rapport avec leur génie propre, nous risquons d’une part, que les solutions apportées ne soient pas créatives mais simplement imitatives et par conséquent , impuissantes à toucher le cœur des citoyens et à les mobiliser, et d’autre part, à ce qu’elles soient à moyen terme, non seulement vouées  à l’échec, mais à engendrer  une terrible frustration et colère.

 

Sans faire un parallèle, nous avons déjà connu en Europe les conséquences d’exigences trop rudes et coercitives entre pays européens, comme ce fut le cas lors du Traité de Versailles en 1919, (4) qui n’a fait que nourrir  un esprit de revanche qui nous a conduits à l’atrocité de la Deuxième Guerre mondiale.

 

L’Europe, ce sont aussi les pays méditerranéens et solaires, où la vie a un autre rythme et d’autres priorités. L’orientation de ces pays d’où nous tirons une grande partie de notre héritage culturel et qui a fondé notre identité européenne, ne peut pas être méprisée. «Savoir vivre la vie est un talent qui doit être pris au sérieux et qui fait défaut à la plupart des pays. Ce talent s’appuie sur un équilibre complexe entre l’apollinien et le dionysiaque, entre le céleste et le terrestre et cette recherche   fut l’axe cardinal de plusieurs philosophes de l’ère présocratique» (5).

 

Apprendre le «savoir-vivre-la vie» devrait devenir une priorité pour tous les pays européens, afin de pouvoir comprendre que l’on n’est pas sur Terre seulement pour travailler afin de survivre. Il est certain que ce savoir-vivre ne sera possible que  si nous  modifions nos modèles  matériels de vie  actuels. Nous devons devenir plus simples, apprendre à nous contenter de ce qui nous améliore intérieurement et être moins avides de superflu.

 

Cher lecteur, je vous souhaite une rentrée où le savoir-vivre émerveille vos journées.

 

(1) Philosophe, savant, alchimiste anglais (1214-1294), surnommé Doctor mirabilis (docteur admirable) en raison de sa science prodigieuse. Considéré comme l’un des pères de la méthode scientifique

(2) Produit intérieur brut

(3) Écrivain et journaliste né au Mexique en 1963, d’origine catalane. Auteur de romans et de récits et de poèmes

(4) Traité de paix entre l’Allemagne et les Alliés, signé à l’issue de la Première guerre mondiale

(5) Elogio de los PIIGS, Jordi Soler, journal El Pais, 24 juin 2012