Janvier 2014

Éditorial par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Ubuntu, l'idéal d'humanité

 

Nous avons quitté l’année 2013 avec le départ de Nelson Mandela (1918-2013), l’un des plus grands héros qu’a connu l’humanité.

Au début de l’année 2014, à l’heure de la commémoration du centenaire de la Première guerre mondiale qui a tant ensanglanté l’Europe, nous nous interrogeons sur les sources qui ont inspiré Mandela, son idéal de fraternité, qui a évité à son pays la plus meurtrière des guerres civiles d’Afrique. Adolescent, il a découvert auprès du Régent des Thembu (1), la philosophie centrale de la culture xhosa (2) dont il était originaire, l’Ubuntu (3). Cette notion vient de l’Afrique sub-saharienne et est partagée par tous les peuples bantous (4). Une définition commune à ces langues signifie «la qualité inhérente au fait d’être une personne parmi d’autres personnes. Je suis ce que je suis parce que vous êtes ce que vous êtes», ou d’une manière plus littérale «je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous». L’idée d’Ubuntu est celle d’une incitation réciproque, d’un partage qui construit mutuellement les êtres. Cette notion est proche du principe de l’holisme (5) ou de la Gestalt (6). L’archevêque anglican Monseigneur Desmond Tutu, auteur de la théologie ubuntu, de la réconciliation (7), rappelle que «quelqu’un d’Ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoué aux autres, ne se sent pas menacé, parce que les autres sont capables et bons, car il ou elle possède sa propre estime de soi – qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand – et qui, il ou elle est diminué(e) quand les autres sont diminués ou humiliés, quand les autres sont torturés ou opprimés.»

 

En clair notre humanité est inextricablement liée à celle de l’autre. Mandela expliqua que cette notion de fraternité impliquait la pratique de la compassion et une ouverture d’esprit. Elle s’opposait au narcissisme et à l’individualisme. Il expliqua aussi qu’Ubuntu ne signifiait pas que les gens ne devaient pas s’occuper d’eux mêmes : «la question est donc, est-ce que tu vas faire cela de façon à développer la communauté autour de toi et permettre de l’améliorer ? Ce sont des choses importantes dans la vie. Et si tu peux faire cela, tu as fait quelque chose de très important qui sera apprécié».

 

Quand il créa la ligue de jeunesse de l’ANC (8) en 1944, le manifeste du mouvement souligna, qu’«à l’inverse de l’homme blanc, l’Africain voit l’Univers comme un tout organique qui progresse vers l’harmonie, où les parties individuelles existent seulement comme des aspects de l’unité universelle.» Ubuntu fut considéré par Nelson Mandela comme la philosophie qui consistait à aider les autres et à voir le meilleur en eux, principe qu’il appliqua tout au long de sa vie. On pourrait résumer Ubuntu par «nous sommes les autres» ou en transcendant Descartes, «nous sommes, donc je suis».

 

Mandela a toujours reconnu ses erreurs et ses insuffisances. Il n’était pas un modèle de non-violence même si la philosophie de Gandhi l’inspira. Il dit : «C’est toujours l’oppresseur qui détermine les méthodes d’action : s’il use de la force brute contre les aspirations populaires légitimes, s’il refuse tout dialogue significatif et de bonne foi […] alors les opprimés n’ont d’autre choix eux aussi que de recourir à la force». C’était un guerrier pragmatique qui savait que nous avons tous besoin les uns des autres et que l’humanité est plus forte que chacune de ses parties.

 

Même si la nation arc-en-ciel qu’il laisse derrière lui n’est qu’une ébauche, les principes philosophiques qui l’ont inspiré, ainsi que sa capacité démontrée à se transformer en prison, sont des références pour le présent et pour l’avenir, et une belle inspiration pour 2014. L’exploitation, l’oppression et le racisme n’ont pas disparu, loin de là mais l’idéal de l’Ubuntu, pourrait être une valeur solide pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui, qui ne veulent pas renoncer à l’idéal de fraternité ni baisser les bras, mais qui s’attachent à garder fermement leur dignité.

Heureuse année 2014 !

 

(1) Peuple d’Afrique du Sud parlant la langue xhosa

(2) Ethnie d’Afrique du Sud et également langue parlée par le peuple des Xhosa

(3) Mot bantou signifiant «humanité», «gratuité», «générosité». Le mot Ubuntu a été repris pour désigner un système d’exploitation informatique Linux dans lequel tout utilisateur d’ordinateurs aurait accès gratuitement à tous les logiciels

(4) Mot signifiant «humain» et désignant à la fois un ensemble de peuples répartis dans la partie australe de l’Afrique et qualifiant les langues parlées par ces peuples

(5) Théorie selon laquelle un Tout est un ensemble indivisible qui ne peut être expliqué par ses différentes composantes prises séparément

(6) Gestalt ou Gestaltisme : théorie de la forme selon laquelle les processus de la perception et de la représentation mentale traitent spontanément les phénomènes comme des ensembles structurés (les formes) et non comme une simple addition ou juxtaposition d’éléments

(7) En Anglais : Reconciliation : The Ubuntu Theology of Desmond Tutu,Michael Jesse Battle,  Pilgrim Press, 2009, 256 pages

(8) A.N.C. (African National Congress), parti politique d’Afrique du Sud, membre de l’Internationale Socialiste, fondé pour défendre les intérêts de la majorité noire contre la minorité blanche. La ligue de jeunesse de l’A.N.C., fondée en 1944 par Nelson Mandela était plus radicale dans son mode d’expression, partisane de manifestation de masse