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Albert Camus (1913-1960) et Jean-Paul Sartre (1905-1980)

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


Jean-Paul Sartre et Albert Camus sont deux icônes majeures de la vie intellectuelle française du XXème siècle, notamment des années 1940-1960. Leurs œuvres et leurs engagements se croisent et se répondent comme autant de défis au monde.

 

. Ce sont des romanciers talentueux : L’Etranger, La Chute, la Peste, le mythe de Sisyphe pour Camus ; La Nausée, Le Mur pour Sartre ;

. mais aussi des dramaturges : Caligula, Les Justes, Le Malentendu pour Camus ; Huis Clos, Les Mouches, La Putain respectueuse, Morts sans sépulture, Les Mains sales, Les Séquestrés d'Altona pour Sartre

. Ils s’investissent également dans des journaux militants :  Combat pour Camus,  Les Temps Modernes pour Sartre,

. enfin, ce qui explique sûrement le mieux l’intensité de leur amitié, de leur rivalité puis de leur rupture, ils sont tous les deux des penseurs engagés, proches des communistes et croient en la contestation et en la révolte.

 

Sartre est connu aussi pour sa réflexion philosophique, connue sous le nom d'existentialisme. Camus, lui, ne se revendiquait pas philosophe, il se qualifiait bien plus aisément d’artiste :« Pourquoi suis-je un artiste et non un philosophe ? C’est que je pense selon les mots et non selon les idées » disait-il à ce sujet.

 

Cependant sa vision de l’absurde relève de la philosophie :

Le Mythe de Sisyphe est un essai philosophique bien plus qu’un roman. Camus n’est pas un théoricien, c’est un homme passionné qui a besoin d’exemple, il parle à travers d’autres hommes, même lorsqu’il écrit ce qu’il ressent au plus profond de lui-même. Dans tous ses romans, l’on retrouve un fond philosophique, une idée qui serait comme un tableau que l’on peint au fur et à mesure de la lecture, il en était conscient, bien sûr ; selon lui « un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images ».

 

Cette vision, Jean-Paul Sartre ne la partageait pas, c’est la raison pour laquelle il n’a jamais considéré Camus comme un vrai philosophe.


Sartre a un statut de philosophe si l’on peut dire « officiel », il sort de l’Ecole Normale Supérieure, il est reçu premier (en vérité premier ex-æquo avec Simone de Beauvoir) à l’agrégation de philosophie (à sa deuxième tentative ; il fa été collé la première fois car il avait, dit-il, « essayé d’être original »).

 

Il est un des chefs de file de l’existentialisme, c’est un phénoménologue et de surcroît ses talents d’essayiste sont largement reconnus en France et même à l’étranger, notamment grâce à son essai phare L’Etre et le Néant. Qui reprend le titre du célèbre ouvrage de Heidegger Etre et Temps.


Il était inévitable qu’ils se rencontrent mais qu’ils deviennent amis, rien n’était moins sûr. Au-delà de leur différence en tant qu’auteurs, leur vie personnelle et notamment leurs enfances respectives n’avaient pas beaucoup de points communs.

 

Camus est né en Algérie, près d'Hannaba, dans une famille modeste, il a vécu son enfance "sous le soleil et dans la misère" de l'Algérie, à laquelle il restera profondément attaché. Tandis que Sartre est issu d’une famille alsacienne, protestante et bourgeoise. A ce niveau-là, leur plus grand point commun est sans doute le fait qu’ils n’ont tous les deux jamais connu leur père.

 

I - Une relation tumultueuse

Nous sommes à Paris en 1943. Ils se rencontrent sur les planches.

Camus prend la direction du journal Combat. En 1944 se tient un rendez-vous emblématique. Le groupe de lecture de la pièce de Pablo Picasso, Le Désir attrapé par la queue, travaille à la mise en scène. Et sont présents, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Pablo Picasso, Simone De Beauvoir.

C’est le début de l’amitié entre les deux hommes. Camus fait entrer Sartre à Combat, en échange de quoi ce dernier intègre Camus à la « famille intellectuelle » de Saint-Germain-des-Prés et du Café de Flore. Le tandem a alors un poids considérable tant en littérature qu’en politique. Leur morale est alors une référence connue et reconnue.

 

En 1947 vient la première « brouille ». Elle est causée par une critique de Maurice Merleau-Ponty (existentialiste et phénoménologue) publiée dans Les Temps Modernes, critique dans laquelle des opinions de Camus sont remis en cause. A partir de là, les divergences politiques des deux hommes commencent à apparaître plus clairement. L’élément qui relancera le débat sera un témoignage des déportations dans les goulags soviétiques. Sartre qui est fortement attaché au communisme, se sert du modèle soviétique (bien qu’il le sache totalitaire et cruel) pour critiquer le gouvernement français.

 

Camus ne cautionne pas ce procédé et veut dénoncer les atrocités commises en U.R.S.S. (rappelons que la révolte fait partie des thèmes essentiels et récurrents de la pensée de l’écrivain, nous ne citerons qu’une phrase de lui-même « Je me révolte, donc nous sommes »).

 

La situation devient donc assez conflictuelle.

 

L’Homme Révolté qui paraît fin 1951, provoque le mécontentement des communistes. Les premières critiques viennent d’André Breton, le « pape » du surréalisme, elles touchent aussi bien l’œuvre : « fantôme de révolte. », que l’auteur : « révolté du dimanche ».

 

Sartre n’a pas encore réagi publiquement, mais il fait savoir à Camus que leur amitié est corrompue et qu’il ne peut pas le suivre sur la voie qu’il a choisie. Le malaise est déjà présent et le coup fatal est porté par un philosophe sartrien, Francis Jeanson qui publie dans Les Temps Modernes (donc avec l’accord de Sartre), un article qui dénigre de façon injurieuse, le livre et son auteur.

 

Suite à cela, Camus adresse à Sartre une lettre qu’il titre : Lettre au Directeur des Temps Modernes. Le ton est donné, ce n’est plus un ami qui écrit à un autre, mais un écrivain mécontent qui écrit au directeur d’un journal qui l’a injurié. Il engage donc sa lettre par « Monsieur le directeur, » et parmi les reproches de Camus, l’on pouvait relever celui-ci : « [Je suis las d’être critiqué par des gens] qui n’ont jamais mis que leur fauteuil dans le sens de l’Histoire » (qui fait allusion à la position de Sartre sur les goulags).

 

La réponse de Sartre ne se fera pas attendre, mais il commence sa lettre en exprimant la déception et les regrets que lui cause cette brouille :

 

« Mon cher Camus,

Beaucoup de choses nous rapprochaient, peu nous séparaient. Mais ce peu était encore trop : l’amitié, elle aussi, tend à devenir totalitaire. »

 

Cependant ayant été attaqué et estimant que la réaction de Camus était démesurée et témoignait d’un trop grand ego, Sartre lui adressa des attaques plutôt violentes telles que « D’où vient-il, Camus, qu’on ne puisse critiquer un de vos livres sans ôter ses espoirs à l’humanité ».

 

Comme la rupture entre deux hommes de cette importance ne pouvait pas passer inaperçue dans le paysage intellectuel, politique et même populaire, les deux lettres sont publiées dans le numéro des Temps Modernes du 30 juin 1952. Il s’agit pour chacun des deux hommes, et peut-être un peu plus pour Sartre, de ne pas perdre la face aux yeux des français. Et au mois d’août de la même année, l’on peut lire à la une de plusieurs journaux « Sartre, Camus : la rupture est confirmée ».

 

Ils n’iront plus jamais dans le même sens, sauf à la mort d’André Gide lorsque Les Temps Modernes et Combat diront tous deux de lui, qu’il fut sans doute « l’écrivain le plus libre du siècle ».

 

Le renoncement au communisme et  les dénonciations du stalinisme se feront en 1952 pour Camus, en 1956 pour Sartre. Ils se retrouveront opposés aussi dans la lutte pour la décolonisation de l'Algérie,  (en encourageant les solutions négociées pour Camus, en soutenant le réseau Jeanson d’aide au FLN pour Sartre).

 

En 1957, le prix Nobel de Littérature est décerné à Albert Camus qui l’accepta à contrecœur, estimant qu’André Malraux le méritait plus que lui.

 

Le 10 décembre 1957, lors de la remise de son prix Nobel, en Suède, il prononce un discours, qui dépeint avec une lucidité qui relève du génie, la situation de l’humanité depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. "

 

En toute humilité il dédia ce discours à Louis Germain, son instituteur à Alger qui lui permit d’obtenir une bourse d’étude.

 

Camus meurt le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture.


En 1964, Jean-Paul Sartre se voit à son tour honoré du prix Nobel, mais il le refuse. Il essaiera sans relâche jusqu’à la fin de sa vie de changer le rapport que les intellectuels entretenaient avec le peuple, mais sa tentative, bien qu’utile, ne peut être considérée comme un succès.

 

Il s’éteint le 15 avril 1980  après avoir souffert pendant cinq ans de l’aggravation de la maladie qui affectait ses yeux. Ses écrits sont encore aujourd’hui considérés comme des références aussi bien en philosophie qu’en littérature.


 

Sartre/Camus : le mot de la fin


Cette citation de Jean-Paul Sartre (il réagit à la mort d'Albert Camus) extraite d'un livre de Jean Daniel  :

« [...] Nous étions brouillés lui et moi : une brouille, ce n'est rien - dût-on ne jamais se revoir - tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela ne m'empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu'il lisait et de me dire : “Qu'en dit-il? Qu'en dit-il EN CE MOMENT?”

(...) Il représentait en ce siècle, et contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres françaises. Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais inversement, par l'opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavélismes, contre le veau d'or du réalisme, l'existence du fait moral.

Il était pour ainsi dire cette inébranlable affirmation. Pour peu qu'on lût ou qu'on réfléchît, on se heurtait aux valeurs humaines qu'il gardait dans son poing serré : il mettait l'acte politique en question. »

 

II - Albert Camus et l'art de la révolte

 

. Une question : l'absurde :  dans l'Etranger et dans le Mythe de Sisyphe.

 

« L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde."

 

Deux forces qui s'opposent : l'appel humain à connaître sa raison d'être et l'absence de réponse du milieu où il se trouve. L'homme vit dans un monde dont il ne comprend pas le sens, dont il ignore tout, jusqu'à sa raison d'être.

 

L'appel humain, c'est la quête d'une cohérence, or pour Camus il n'y a pas de réponse à ce questionnement sur le sens de la vie. Tout au moins n'y a-t-il pas de réponse satisfaisante, car la seule qui pourrait satisfaire l'écrivain devrait avoir une dimension humaine :

 

« Je ne puis comprendre qu'en termes humains ».

 

Ainsi les religions qui définissent nos origines, qui créent du sens, qui posent un cadre, n'offrent pas de réponse pour l'homme absurde : « Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu'il m'est impossible pour le moment de le connaître. Que signifie pour moi une signification hors de ma condition ?  ». L'homme absurde n'accepte pas de perspectives divines, il veut des réponses humaines.

 

L'absurde n'est pas un savoir, c'est un état acquis par la confrontation consciente de deux forces. Maintenir cet état demande une lucidité et nécessite un travail, l'absurde c'est la conscience toujours maintenue d'une « fracture entre le monde et mon esprit » écrit Camus dans le Mythe de Sisyphe.

 

Ainsi l'homme absurde doit s'obstiner à ne pas écouter les prophètes (c'est-à-dire avoir assez d'imagination pour ne pas croire aveuglément à leur représentation de l'enfer ou du paradis) et à ne faire intervenir que ce qui est certain, et si rien ne l'est, « ceci du moins est une certitude ».

 

L'homme absurde ne pourrait s'échapper de son état qu'en niant l'une des forces contradictoires qui le fait naître : trouver un sens à ce qui est ou faire taire l'appel humain. Or aucune de ces solutions n'est réalisable.

 

Une autre manière de trouver du sens serait d'en injecter : faire des projets, établir des buts, et par là même croire que la vie puisse se diriger. Mais à nouveau « tout cela se trouve démenti d'une façon vertigineuse par l'absurdité d'une mort possible ». En effet, pour l'homme absurde il n'y a pas de futur, seul compte l'ici et le maintenant.

 

L'absurde est générateur d'une énergie. Et le refus du suicide, c'est l'exaltation de la vie, la passion de l'homme absurde. Ce dernier n'abdique pas, il se révolte.

 

. Une réponse à l'absurde  : la révolte


La révolte, voici la manière de vivre l'absurde. La révolte c'est connaître notre destin fatal et néanmoins l'affronter, c'est l'intelligence aux prises avec le silence déraisonnable du monde. C'est pourquoi Camus écrit : « L'une des seules positions philosophiques cohérentes, c'est la révolte ».

 

La révolte c'est aussi s'offrir un énorme champ de possibilités d'actions. Et ainsi l'homme absurde jouit d'une liberté profonde. L'homme absurde habite un monde dans lequel il doit accepter que « tout l'être s'emploie à ne rien achever », mais un monde dont il est le maître. Et à Camus, qui fait de Sisyphe le héros absurde, d'écrire : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

 

Tout n'est pas permis dans la révolte, la pensée de Camus est humaniste, les hommes se révoltent contre la mort, contre l'injustice et tentent de « se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver du nihilisme, la longue complicité des hommes aux prises avec leur destin ».

 

La révolte est la seule disposition moralement juste à adopter. C'est la raison pour laquelle il a pris position contre le goulag stalinien, le bombardement d'Hiroshima ou la peine de mort.

 

L'homme révolté, écrit-il au début de son essai, est celui qui dit oui et qui dit non. Non aux injustices et à l'oppression, mais oui à la réalité.

 

Il n'est pas conformiste, mais il ne veut pas non plus d'une révolution. Pourquoi ? C'est tout l'objet de l'ouvrage, qui examine les différents types de révolutions.

 

La Révolution française lui semble "métaphysique" par contraste avec les révolutions "historiques" qui veulent, comme les communistes, s'inscrire dans le mouvement inexorable de l'histoire et de la lutte des classes. Mais, dans les deux cas, la soif de liberté est si totale qu'elle nie la vie humaine concrète et justifie les meurtres collectifs.

 

Perdre de vue la vie humaine est pour lui caractéristique aussi de ce nihilisme qu'il retrouve dans l'art, aussi bien chez les surréalistes que dans l'art soviétique et son soi-disant "réalisme socialiste". Partout, on cherche à nier ce qu'affirme et veut comprendre la vraie révolte, c'est-à-dire la "nature commune à tous les hommes."

La révolte tire son sens de la dignité de l'homme qu'elle voit niée et outragée partout. La révolte n'obéit à aucun discours absolu, à aucune mystification idéologique. Elle pose la vie humaine avant toute théorie et toute résignation à l'ordre établi.

 

Pour la gauche dominée par Sartre et les communistes, et pour la droite libérale portée par Raymond Aron (1905-1983), ce moralisme politique a paru bien naïf, idéaliste, voire suspect.

Cette suspicion s'est exercée à l'encontre de Camus au moment de la guerre d'Algérie. Où il souhaite la décolonisation, mais dans des solutions négociées et non violentes.

 

 

« La pensée de midi » – expression nietzschéenne et titre de la cinquième partie de « L’Homme Révolté » –, se fonde sur l’amour grec de la vie, privilégie l’individu libre, réfléchi, altruiste, qui sait être un solitaire solidaire et s’épanouit dans l’interaction choisie avec ses semblables.

Camus l’oppose à la pensée « de minuit », née de l’idéologie chrétienne du péché, inspiratrice des sociétés d’ordre et de la colonisation des masses qui écrasent l’individu.

La pensée libertaire amène Camus à ouvrir une troisième voie entre Sartre et Aron : sensible, comme le premier, au drame des victimes du capitalisme libéral, il rejette avec le second tout totalitarisme et tout messianisme.

La pensée libertaire veut promouvoir une société « qui réalise l’individu et ne le détruit pas »; Camus la bâtit autour de deux axes : la révolte individuelle contre tout système coercitif, et la lutte pour la justice, indissociable de la liberté.

En opposition à la gauche de Sartre, différente de la gauche libérale qui ne milite que pour la justice, aux antipodes de la droite qui ne se bat que pour la liberté, la philosophie camusienne s’inspire du socialisme libertaire de Bakounine.

Camus est aujourd'hui l'écrivain français du 20ème siècle le plus lu dans le monde. C'est qu'il renoue avec cet esprit français caractéristique des Lumières, moraliste révolté mais pacifique.

 

III - Jean-Paul Sartre et l'existentialisme

. L'existence


Sartre écrivit : " l'existentialisme ? Je ne sais pas ce que c'est. " et il ajouta " ma philosophie est une philosophie de l'existence ". Néanmoins, parce que tout le monde désignait ainsi sa philosophie, il finit par accepter le terme. Mais qu'est-ce que l'existence ?

 

" L'existence précède l'essence ". Cette formule caractérise tout l'existentialisme. Dans L'existentialisme est un humanisme, Sartre prend l'exemple du coupe papier. Lorsque l'on considère un objet fabriqué, comme par exemple un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s'est inspiré d'un concept, le concept de coupe-papier. L'artisan a pensé le coupe-papier, la façon de le fabriquer et l'a produit ensuite.

 

Bref, il a pensé son " essence " avant de lui donner l'existence. Ici donc, c'est l'essence qui précède l'existence. Pour produire un objet, il faut d'abord savoir ce que c'est, comment il est.
 Les philosophes qui se sont interrogés sur l’essence ont assimilé le rapport artisan / coupe-papier au rapport Dieu / homme. Dieu crée l'homme : il le pense et ensuite le produit.

 

Mais si l'on supprime Dieu (et le point de départ de l'existentialisme sartrien est l'athéisme), alors ce schéma n'a plus de sens. Si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept, et cet être c'est l'homme. L'homme existe d'abord et se définit ensuite. Chez lui l'existence précède l'essence. Mais si l'homme se définit lui-même, il est dès lors ce qu'il se fait. L'homme est libre.
 L'existence, c'est aussi la contingence.

Dans La Nausée, Sartre écrit : " l'essentiel est la contingence. Je veux dire que par définition, l'existence n'est pas la nécessité. Exister c'est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence, en inventant un être nécessaire et cause de soi. Or aucun être nécessaire ne peut expliquer l'existence : la contingence n'est pas un faux-semblant, une apparence qu'on peut dissiper ; c'est l'absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. " Il n'y a pas de nécessité, pas de sens prédéterminé : tout est à construire, à faire.

 

. L'angoisse


L'angoisse, chez les existentialistes, ne désigne pas un simple sentiment subjectif et ne se confond pas avec l'anxiété ou la peur. L'angoisse est angoisse du néant, angoisse de la liberté.

L'angoisse est dès lors la passion première pour toute philosophie de l'existence. L'angoisse désigne l'expérience radicale de l'existence humaine. Elle est l'épreuve de cette existence comme différente de la simple vie par exemple animale.
 Chez Sartre, l'angoisse est un indice pour réveiller la conscience de la liberté. Ce n'est pas l'anxiété car elle demande du courage et même de l'audace. La conscience de la mort, par exemple, permet d'affronter, délivré des illusions, le présent dans sa contingence et sa nécessité.

 

. La liberté


La liberté se confond pratiquement avec l'existence de la conscience.

Pour Sartre, la liberté est un absolu qui ne se choisit pas (et pour cause ! elle est condition de tout choix). L'homme ne peut qu'être libre. " L'homme ne saurait être tantôt libre, et tantôt esclave : il est tout entier et toujours libre ou il ne l'est pas ", ce que Sartre exprime sous la formule répétée inlassablement, aussi bien dans L'être et le Néant que dans ses romans : je suis condamné à être libre.

Ainsi la liberté n'est pas quelque chose dont je puisse jouir à mon gré : je ne suis pas plus ou moins libre comme je suis plus ou moins riche, plus ou moins compétent etc. Dans la liberté s'éclaire l'existence toute entière comme précédant et rendant possible toute qualité ou toute faculté.
 La liberté n'est pas d'abord une notion : c'est mon existence même dans la mesure où je suis celui qui me fait être. C'est ce projet même qui s'appelle liberté, projet qui ne se réalise pas dans l'intimité douillette d'un ego renfermé sur lui-même, mais s'accomplit comme être-au-monde, c'est à dire être-pour-autrui " en situation ".