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Albert Camus, l'absurde et l'homme révolté

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Albert Camus est aujourd'hui l'écrivain français du 20ème siècle le plus lu dans le monde, notamment avec ses romans L'Etranger, la Peste, la Chute, le Premier homme. Moraliste révolté mais pacifique, il renoue avec cet esprit français caractéristique des Lumières, lui, qui ne se revendique pas philosophe, mais se qualifie plus volontiers d'artiste.

« Pourquoi suis-je un artiste et non un philosophe ? C’est que je pense selon les mots et non selon les idées » disait-il à ce sujet.

 

On dit généralement que l'œuvre de Camus se divise en 3 cycles successifs : l'absurde, la révolte, l'amour. Effectivement, dès ses premiers essais littéraires, alors qu'il était encore étudiant à Alger, Albert Camus savait quel serait son itinéraire d'homme et d'écrivain. On lit à plusieurs reprises, dans ses Carnets, qu'il avait prévu très tôt de construire une œuvre qui passerait par trois "cycles" : le cycle de l'absurde, la cycle de la révolte, et le cycle de l'amour.

 

. Le cycle de l'absurde utilise des formes littéraires différents, le roman, l'essai et la pièce de théâtre. Il comprend des œuvres comme Le Mythe de Sisyphe, l'Etranger, la Chute, ses pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu. C'est là le point de départ de la réflexion de Camus sur la condition humaine. L'absurde naît du divorce entre le désir humain de sens dans un univers qui en est dépourvu. Le "silence déraisonnable du monde", selon son expression, répond à l'appel de l'homme qui cherche à comprendre le sens de sa présence sur terre.

L'absurde n'est que la première étape de l'itinéraire d'un homme à la recherche de lui-même. Une deuxième étape marque le moment de la révolte devant l'injustice de l'histoire.

 

. Le cycle de la révolte est représenté par L'homme révolté, La Peste, les Chroniques algériennes, de nombreux textes politiques sur la peine de mort, la bombe d'Hiroshima, les camps de concentration soviétiques, sa pièce de théâtre les Justes. La révolte ne se confond à aucun moment avec la révolution qui trahit toujours ses idéaux de liberté. La révolte  conduit à l'action et donne un sens au monde et à l'existence, et "alors naît la joie étrange qui aide à vivre et mourir ".

 

. La révolte, à son tour, n'est pas le dernier mot de Camus. Il l'a plusieurs fois indiqué dans ses Carnets et dans ses Lettres. Le terme de son itinéraire devait être le cycle de l'amour. L'amour de la vie, mais aussi cet amour infini qu'il portait à sa mère, et celui qu'il portait à un père qu'il n'avait pas connu, culminent dans Le Premier Homme, l'ouvrage posthume resté inachevé du fait de sa mort brutale. Mais il nous reste suffisamment de textes pour approcher cet amour des hommes que Camus n'a jamais séparé de l'amour du monde.

Son itinéraire personnel est certes resté inachevé, mais celui du philosophe a bien fait le tour de ces trois cycles.

 

Sa vision de l’absurde relève de la philosophie, et pas seulement de la littérature. Le Mythe de Sisyphe, par exemple, est un essai philosophique bien plus qu’un roman. Mais Camus n’est pas un théoricien, c’est un homme passionné qui a besoin d’exemples, il parle à travers d’autres hommes, même lorsqu’il écrit ce qu’il ressent au plus profond de lui-même. Il parle à travers les héros de ses romans, Meursault, le Docteur Rieux etc…

Dans tous ses romans, l’on retrouve un fond philosophique, une idée qui serait comme un tableau peint au fur et à mesure de la lecture, il en était conscient, bien sûr ; selon lui « un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images ».

 

Quelques éléments de sa vie, significatifs de sa vision de l'existence

 

Il est né en 1913 à Mondovi, en Algérie, à proximité de Bône (actuellement Annaba). Son père était né aussi en Algérie, descendant des premiers arrivants français et sa mère, Catherine Sintès, était issue d'une famille originaire de Minorque en Espagne. Son père est blessé à la bataille de la Marne et meurt en octobre 1914. De son père, Camus ne connaîtra que quelques photographies et un trait significatif : son dégoût devant les horreurs de la guerre. Sa mère était sourde et ne savait ni lire ni écrire.

Albert Camus est influencé par son oncle, Gustave Acault, chez qui il effectue de longs séjours. Anarchiste, Acault est aussi voltairien. Boucher de métier, c'est un homme cultivé. Il aide son neveu à subvenir à ses besoins et lui fournit une bibliothèque riche et éclectique.

Albert Camus fait ses études à Alger. À l'école communale, il est remarqué par son instituteur, Louis Germain, qui lui donne des leçons gratuites et l'inscrit sur la liste des candidats aux bourses, malgré la défiance de sa grand-mère qui souhaitait qu'il gagnât sa vie au plus tôt.

Camus gardera une grande reconnaissance à Louis Germain et lui dédiera son discours de prix Nobel en 1957.  Reçu au lycée, Albert Camus y est demi-pensionnaire. « J'avais honte de ma pauvreté et de ma famille (...) Auparavant, tout le monde était comme moi et la pauvreté me paraissait l'air même de ce monde. Au lycée, je connus la comparaison », se souviendra-t-il. Il a vécu son enfance "sous le soleil et dans la misère" de l'Algérie, à laquelle il restera toujours profondément attaché.

Il commence à cette époque à pratiquer le football et se fait une réputation de gardien de but. Il découvre également la philosophie. Mais, à la suite d'inquiétants crachements de sang, les médecins diagnostiquent en 1930 une tuberculose. C'est la fin de sa passion pour le football, et il ne peut plus qu'étudier à temps partiel. Camus est ensuite encouragé par Jean Grenier, son professeur de philosophie, qui lui fait découvrir Nietzsche. Il restera toujours fidèle au milieu ouvrier et pauvre qui fut longtemps le sien, et son œuvre accorde une réelle place au petit peuple et à ses difficultés.

 

Débuts littéraires

En 1935, il adhère au Parti communiste algérien, qui est alors anticolonialiste et tourné vers la défense des opprimés, et qui incarne certaines de ses propres convictions.

La même année, il commence l'écriture de l'Envers et l'Endroit. En 1936, Camus fonde et dirige sous l'égide du parti le « Théâtre du Travail », mais la direction du PCA infléchit sa ligne et donne la primauté à la stratégie de l’assimilation et à la souveraineté française. Camus, qui s’accommode mal du cynisme et de la stratégie idéologique, proteste alors contre ce retournement et — en connaissance de cause — se fait exclure en 1937. À la rentrée qui suit cette rupture définitive, il crée, avec les amis qui l'ont suivi, le « Théâtre de l'Équipe », avec l'ambition de faire un théâtre populaire, engagé et libre.

La première pièce jouée est une adaptation de la nouvelle Le Temps du mépris (1935) d'André Malraux. Dans le même temps, il quitte le Parti communiste français auquel il avait adhéré deux ans plus tôt. Il entre au journal créé par Pascal Pia, Alger Républicain, organe du Front populaire, où il devient rédacteur en chef. Son enquête Misère de la Kabylie (juin 1939) aura un écho retentissant. Il est invité peu après à une projection privée du film Sierra de Teruel que Malraux avait tiré de son roman L'Espoir, sur la guerre d'Espagne. Camus lui dit avoir lu L'Espoir huit fois.

En 1940, le Gouvernement général de l'Algérie interdit le journal. Cette même année, Camus se marie avec Francine Faure. Ils s'installent à Paris où il travaille comme secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Malraux, alors lecteur chez Gallimard, entre en correspondance avec Camus et « se révèle lecteur méticuleux, bienveillant, passionné de L'Étranger » et il en recommande la publication. On a à cette époque, une admiration mutuelle entre Camus et Malraux.

L'Étranger paraît en 1942, en même temps que l'essai Le Mythe de Sisyphe, dans lequel Camus expose sa philosophie et débute par la question existentielle du suicide.

En 1943, il devient lecteur chez Gallimard et prend la direction de la revue Combat.

En 1944, il rencontre André Gide et un peu plus tard Jean-Paul Sartre, avec qui il se lie d'amitié. Camus fait entrer Sartre à Combat, en échange de quoi ce dernier intègre Camus à la « famille intellectuelle » de Saint-Germain-des-Prés et du Café de Flore.

En août 1945, Camus est le seul intellectuel occidental à dénoncer l'usage de la bombe atomique, deux jours après le bombardement d'Hiroshima, dans un éditorial resté célèbre publié par Combat.

En 1946, Camus se lie d'amitié avec le poète René Char. Il part la même année aux États-Unis et, de retour en France, il publie une série d'articles contre l'expansionnisme soviétique. En 1947, c'est le succès littéraire avec le roman La Peste, suivi deux ans plus tard, en 1949, par la pièce de théâtre Les Justes.

 

En 1947, c'est la première « brouille » entre Sartre et Camus. Elle est causée par une critique de Maurice Merleau-Ponty (existentialiste et phénoménologue) publiée dans Les Temps Modernes, dans laquelle des opinions de Camus sont remises en cause.

A partir de là, les divergences politiques des deux hommes commencent à apparaître plus clairement. L’élément qui relancera le conflit sera un témoignage de Camus sur les déportations dans les goulags soviétiques. Sartre qui est fortement attaché au communisme, se sert du modèle soviétique (bien qu’il le sache totalitaire) pour critiquer le gouvernement français. Camus ne cautionne pas ce procédé et veut dénoncer les atrocités commises en U.R.S.S.

 

L’Homme Révolté paraît en octobre 1951. Il provoque le mécontentement des communistes. Les premières critiques viennent d’André Breton, le « pape » du surréalisme, elles touchent aussi bien l’œuvre : « fantôme de révolte », que l’auteur : « révolté du dimanche ».

Sartre n’a pas encore réagi publiquement, mais il fait savoir à Camus que leur amitié est corrompue et qu’il ne peut pas le suivre sur la voie qu’il a choisie. Le malaise est déjà présent et le coup fatal est porté par un philosophe sartrien, Francis Jeanson qui publie dans Les Temps Modernes (donc avec l’accord de Sartre), un article qui dénigre de façon injurieuse, le livre et son auteur.

Suite à cela, Camus adresse à Sartre une lettre qu’il titre : Lettre au Directeur des Temps Modernes. Le ton est donné, ce n’est plus un ami qui écrit à un autre, mais un écrivain mécontent qui écrit au directeur d’un journal qui l’a injurié. Il commence sa lettre par « Monsieur le directeur, » et parmi les reproches de Camus, l’on pouvait relever celui-ci : « [Je suis las d’être critiqué par des gens] qui n’ont jamais mis que leur fauteuil dans le sens de l’Histoire » (qui fait allusion à la position de Sartre sur les goulags).

La réponse de Sartre ne se fera pas attendre, et il commence sa lettre en exprimant la déception et les regrets que lui cause cette brouille :

 

« Mon cher Camus,

Beaucoup de choses nous rapprochaient, peu nous séparaient. Mais ce peu était encore trop : l’amitié, elle aussi, tend à devenir totalitaire. »

Sartre adresse à Camus des attaques de plus en plus violentes telles que « D’où vient-il, Camus, qu’on ne puisse critiquer un de vos livres sans ôter ses espoirs à l’humanité ».

Comme la rupture entre deux hommes de cette importance ne pouvait pas passer inaperçue dans le paysage intellectuel, politique et même populaire, les deux lettres sont publiées dans le numéro des Temps Modernes du 30 juin 1952. Il s’agit pour chacun des deux hommes, et peut-être un peu plus pour Sartre, de ne pas perdre la face aux yeux des Français. Et au mois d’août 1952, l’on peut lire à la une de plusieurs journaux « Sartre, Camus : la rupture est confirmée ».

Ils n’iront plus jamais dans le même sens, sauf à la mort d’André Gide lorsque Les Temps Modernes et Combat diront tous deux de lui, qu’il fut sans doute « l’écrivain le plus libre du siècle ».

Le renoncement au communisme et  les dénonciations du stalinisme se feront en 1952 pour Camus, en 1956 pour Sartre. Ils se retrouveront opposés aussi dans la lutte pour la décolonisation de l'Algérie, Camus encourage les solutions négociées, Sartre soutient le réseau Jeanson d’aide au FLN.

En 1956, à Alger, Camus lance son « Appel pour la trêve civile », tandis que dehors sont proférées à son encontre des menaces de mort.

Son plaidoyer pacifique pour une solution équitable du conflit est alors très mal compris, ce qui lui vaudra de rester méconnu de son vivant par ses compatriotes pieds-noirs en Algérie puis, après l'indépendance, par les Algériens qui lui ont reproché de ne pas avoir milité pour cette indépendance. Haï par les défenseurs du colonialisme français, il sera forcé de partir d'Alger sous protection. Toujours en 1956, il publie La Chute, livre dans lequel il s'en prend à l'existentialisme, sans pour autant s'épargner lui-même. Il démissionne de l'Unesco pour protester contre l'admission de l'Espagne franquiste.

C'est un an plus tard, en 1957, qu'il reçoit le prix Nobel de littérature, qu'il accepte à contrecœur, estimant qu’André Malraux le méritait plus que lui.

Il prononce à Stockholm un très beau discours, qui dépeint avec lucidité la situation de l’humanité depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse."

En toute humilité il dédie ce discours à Louis Germain, son instituteur à Alger qui lui permit d’obtenir une bourse d’étude.

 

Interrogé à Stockholm par un étudiant originaire d'Algérie, sur le caractère juste de la lutte pour l'indépendance menée par le F.L.N. en dépit des attentats terroristes frappant les populations civiles, il répond clairement : « J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »

Cette phrase, souvent déformée, lui sera souvent reprochée. Il suffit pourtant de comprendre, au-delà du fait que Camus vénérait sa mère qui vivait alors à Alger dans un quartier très populaire particulièrement exposé aux risques d'attentats, qu'il a toujours privilégié le respect de la vie humaine contre la notion terroriste selon laquelle « tous les moyens sont bons » : c’est le sujet développé par Camus dans Les Justes.

Albert Camus est contre l'indépendance de l'Algérie et écrit en 1958 dans la dernière de ses Chroniques Algériennes que « l'indépendance nationale [de l'Algérie] est une formule purement passionnelle ». Il dénonce néanmoins l'injustice faite aux musulmans et la caricature du pied noir exploiteur, et souhaite la fin du système colonial mais avec une Algérie toujours française, proposition qui peut paraître contradictoire.

Pour ce qui est du communisme, il proteste contre la répression sanglante des révoltes de Berlin-Est (juin 1953) et contre l'expansionnisme soviétique à Budapest en septembre 1956.

Le 4 janvier 1960, en revenant de Lourmarin vers Paris, Albert Camus trouve la mort dans un accident de voiture conduite par son ami Michel Gallimard, qui perd également la vie.

On trouvera à côté de la voiture accidentée les feuillets de son dernier ouvrage, le Premier Homme.

Albert Camus est enterré à Lourmarin, où il avait acheté une propriété grâce à son prix Nobel, dans ce Lubéron que lui avait fait découvrir son ami René Char.

En marge des courants philosophiques, Albert Camus s'est opposé au marxisme et à  l'existentialisme, notamment sartrien. Il n'a cessé de lutter contre toutes les idéologies et les abstractions qui détournent de l'humain. Dans ce sens, il est proche de Kierkegaard, et de Nietzsche. Comme eux, il est un philosophe hors système. Il incarne une conscience morale dans les tourmentes idéologiques du 20ème siècle.

 

 

Albert Camus voit en Kierkegaard un précurseur, une incarnation quasiment instinctive de sa propre philosophie de l'absurde. Mais c'est moins le penseur qui l'intéresse que l'être en souffrance.

"Kierkegaard, pour une partie au moins de son existence, fait mieux que de découvrir l'absurde, il le vit", écrit-il dans Le Mythe de Sisyphe en 1942.

Depuis le 15 novembre 2000, les archives de Camus sont déposées à la Bibliothèque Méjanes à Aix-en-Provence, dont le centre de documentation Albert Camus assure la gestion et la promotion.

La querelle Sartre/Camus a beaucoup marqué l'après-guerre. Malgré les mots très durs de Sartre, il y avait quand même une certaine fascination de Sartre envers Camus.

Voici ce qu'écrit Jean-Paul Sartre, à la mort d'Albert Camus : extrait d'un livre de Jean Daniel

« [...] Nous étions brouillés lui et moi : une brouille, ce n'est rien - dût-on ne jamais se revoir - tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela ne m'empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu'il lisait et de me dire : “Qu'en dit-il ? Qu'en dit-il EN CE MOMENT ?”

(...) Il représentait en ce siècle, et contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres françaises. Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais inversement, par l'opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavélismes, contre le veau d'or du réalisme, l'existence du fait moral.

Il était pour ainsi dire cette inébranlable affirmation. Pour peu qu'on lût ou qu'on réfléchît, on se heurtait aux valeurs humaines qu'il gardait dans son poing serré : il mettait l'acte politique en question. »

Pour Sartre, Camus n'était peut-être pas philosophe, mais un moraliste, dans le sens noble du terme.

 

Le goût de Camus pour l'Orient

Sans être jamais allé en Inde, il s'intéressait à la philosophie indienne. Dans ses Carnets, il recopie à plusieurs reprises les passages des Upanishad, et en particulier : "Ce que pense l'homme, il le devient".

D'où tenait-il ce goût pour la philosophie de l'Orient ?

D'abord sûrement de Jean Grenier, son professeur de philosophie à Alger, qui était un grand connaisseur de la philosophie indienne. Il avait conseillé à Albert Camus, en même temps qu'il l'initiait à Nietzsche, de lire la Bhagavad-Gîta, ce texte issu de la grande épopée hindoue du Mahabharata. Ensuite, il y a l'influence de Malraux, qu'il admira beaucoup à une époque de sa vie. Enfin, André Gide, qu'il cite abondamment dans ses Carnets, a été le premier traducteur en français des poèmes de Rabîndranâth Tagore. Camus a par la suite pris ses distances avec Malraux et Gide, mais dans sa formation intellectuelle, l'Inde figurait en bonne place.

Son rêve philosophique, comme il le décrit dans ses Carnets, c'est "la conciliation du sage hindou et du héros occidental".

 

Le cycle de l'absurde

 

Tôt ou tard, écrit Camus, un jour vient où l'on s'avise que le monde et les hommes nous sont opaques, et où l'on affronte la perspective de la mort. Ce jour-là se révèle le sentiment de l'absurde. L'absurde est "la première de mes vérités" , écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Cette première vérité conduit à la seconde : "Je me révolte, donc nous sommes".

 

. L'absurde : une notion que l'on trouve dans ses premières œuvres, l'Etranger et Le Mythe de Sisyphe. Camus en donne une définition bien précise dans Le Mythe de Sisyphe :

« L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde".

Dans cette phrase est concentrée la puissance d'un conflit, d'une confrontation qui sous-tend toute l'œuvre de Camus. Deux forces s'opposent : l'appel humain à connaître sa raison d'être et l'absence de réponse du milieu où il se trouve. L'homme vit dans un monde dont il ne comprend pas le sens, dont il ignore tout, jusqu'à sa raison d'être.

L'appel humain, c'est la quête d'une cohérence, or pour lui, il n'y a pas de réponse à ce questionnement sur le sens de la vie. Tout au moins n'y a-t-il pas de réponse satisfaisante, car la seule qui pourrait satisfaire l'écrivain devrait avoir une dimension humaine :

« Je ne puis comprendre qu'en termes humains ».

L'absurde naît de la rencontre insatisfaite, en l'homme, de son désir et du monde : l'absurde, "c'est ce divorce entre l'esprit qui désire et le monde qui déçoit".

Le monde ne paraît absurde que parce que nous lui demandons obstinément quelque chose qu'il se refuse tout aussi obstinément à nous accorder.

On peut sortir de l'absurde en faisant un "saut", par exemple en revenant à l'espoir. Mais ces sauts sont "d'inspiration religieuse", ce que Camus refuse.

Ainsi les religions qui définissent nos origines, qui créent du sens, qui posent un cadre, n'offrent pas de réponse pour l'homme : « Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu'il m'est impossible pour le moment de le connaître. Que signifie pour moi une signification hors de ma condition ? ». Camus n'accepte pas de perspectives divines, refuse toute transcendance, il veut des réponses humaines.

L'absurde est un état acquis par la confrontation consciente de deux forces. Maintenir cet état demande une lucidité et nécessite un travail. L'absurde, c'est la conscience toujours maintenue d'une « fracture entre le monde et mon esprit » écrit Camus. L'homme ne pourrait échapper à son état qu'en niant l'une des forces contradictoires qui le fait naître : trouver un sens à ce qui est ou faire taire l'appel humain. Or aucune de ces solutions n'est réalisable. Donc, l'être humain doit vivre avec l'absurde, sans vouloir le faire cesser.

Une manière de donner du sens serait d'accepter les religions et les dieux. Mais l'homme doit s'obstiner à ne pas écouter les prophètes, c'est-à-dire avoir assez d'imagination pour ne pas croire aveuglément à leur représentation de l'enfer ou du paradis, et à ne faire intervenir que ce qui est certain, et si rien ne l'est, "ceci du moins est une certitude ".

Une autre manière de trouver du sens serait d'en injecter : faire des projets, établir des buts, et par là même croire que la vie peut se diriger. Mais à nouveau « tout cela se trouve démenti d'une façon vertigineuse par l'absurdité d'une mort possible ». En effet, pour l'homme absurde il n'y a pas de futur, seul compte l'ici et le maintenant.

La première des deux forces contradictoires, le silence déraisonnable du monde, ne peut être niée. Quant à l'autre force contradictoire permettant cette confrontation dont naît l'absurde, qui est l'appel humain, la seule manière de le faire taire serait le suicide. Mais ce dernier est exclu car à sa manière "le suicide résout l'absurde".  Or l'absurde ne doit pas se résoudre. "L'homme absurde est le contraire de l'homme réconcilié." L'homme doit accepter de vivre cette tension de l'absurde.

L'absurde est générateur d'une énergie. Et ce refus du suicide, c'est l'exaltation de la vie, la passion de l'homme. Ce dernier n'abdique pas, il se révolte. La révolte est donc la manière de vivre la tension.

C'est pourquoi, rien n'est absurde en soi. L'absurde naît toujours d'une comparaison entre deux ou plusieurs termes disproportionnés ou antinomiques, et "l'absurdité sera d'autant plus grande que l'écart croîtra entre les termes de la comparaison."

 

Par exemple, "si je vois un homme attaquer à l'arme blanche un groupe de mitrailleuses, je jugerai que son acte est absurde".

 

Son geste peut bien avoir un sens, mais il n'en sera pas moins jugé absurde "en vertu de la disproportion qui existe entre son intention et la réalité qui l'attend, de la contradiction que je puis saisir entre ses forces réelles et le but qu'il se propose."


L'absurde n'est pas absence de sens mais rencontre paradoxale ou impossible : "L'absurde est essentiellement un divorce. Il n'est ni dans l'un ni dans l'autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation." C'est en cela que l'absurde se distingue du nihilisme.

 

Ce n'est donc pas  le monde qui est absurde, ni l'homme, mais leur face-à-face.

 

C'est une problématique spécifique à l'homme : l'homme est l'être par lequel l'absurde vient au monde :

 

"Si j'étais arbre parmi les arbres, chat parmi les animaux, cette vie aurait un sens ou plutôt ce problème n'en aurait point car je ferais partie de ce monde. Je serais ce monde auquel je m'oppose maintenant par toute ma conscience et par toute mon exigence de familiarité. Cette raison si dérisoire, c'est elle qui m'oppose à toute la création. "

 

. La révolte, une réponse à l'absurde

 

« Je me révolte, donc nous sommes ».

La révolte, voici la manière de vivre l'absurde. La révolte, c'est connaître notre destin fatal et néanmoins l'affronter, c'est l'intelligence aux prises avec le silence déraisonnable du monde. C'est pourquoi Camus écrit : « L'une des seules positions philosophiques cohérentes, c'est la révolte ».

La révolte, c'est aussi s'offrir un énorme champ de possibilités d'action. Et ainsi l'homme jouit d'une liberté profonde. L'homme habite un monde dans lequel il doit accepter que « tout l'être s'emploie à ne rien achever », mais un monde dont il est le maître. Et Camus, qui fait de Sisyphe le héros confronté à l'absurde, écrit : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Les hommes se révoltent contre la mort, contre l'injustice et tentent de « se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver du nihilisme, la longue complicité des hommes aux prises avec leur destin ».

Mais tout n'est pas permis dans la révolte, Camus pose à la révolte de l'homme une condition : sa propre limite. La révolte de Camus ne se fait pas contre tous et contre tout. Et Camus d'écrire : « La fin justifie les moyens ? Cela est possible. Mais qui justifie la fin ? À cette question, que la pensée historique laisse pendante, la révolte répond : les moyens ».

La notion de limite ou de mesure : Citation de l'Homme révolté page 104-105

La révolte est la seule disposition moralement juste à adopter. C'est la raison pour laquelle il a pris position contre le goulag stalinien, le bombardement d'Hiroshima ou la peine de mort.

 

L'homme révolté, écrit-il au début de son essai, est celui qui dit oui et qui dit non. Non aux injustices et à l'oppression, mais oui à la réalité et à la vie.

 

Camus n'est pas conformiste, mais il ne veut pas non plus d'une révolution. Pourquoi ? C'est tout l'objet de l'ouvrage, L'Homme révolté, qui examine les différents types de révolutions.

La Révolution française lui semble "métaphysique" par contraste avec les révolutions "historiques" qui veulent, comme les communistes, s'inscrire dans le mouvement inexorable de l'histoire et de la lutte des classes. Mais, dans les deux cas, la soif de liberté est si totale qu'elle nie la vie humaine concrète et justifie les meurtres collectifs.

 

Perdre de vue la vie humaine est pour lui caractéristique aussi de ce nihilisme qu'il retrouve dans l'art, aussi bien chez les surréalistes que dans l'art soviétique et son soi-disant "réalisme socialiste". Partout, on cherche à nier ce qu'affirme et veut comprendre la vraie révolte, c'est-à-dire la "nature commune à tous les hommes."

 

La révolte tire son sens de la dignité de l'homme qu'elle voit niée et outragée partout. La révolte n'obéit à aucun discours absolu, à aucune mystification idéologique. Elle pose la vie humaine avant toute théorie et toute résignation à l'ordre établi.