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Epicure (341 - 271 avant J.-C.)

Il fonde à Athènes, vers 306 avant JC, une Ecole dont l’enseignement est tourné avant tout vers la vie pratique, à une époque où la vie culturelle de la Grèce est dominée par les deux grandes Ecoles fondées par Platon et Aristote, l’Académie et le Lycée. La formation de sa pensée est non seulement déterminée par la crise que traverse alors la civilisation grecque, mais par la nécessité qu’il ressent d’opposer un système philosophique solide face aux prestigieuses Ecoles existantes.

 

C’est pourquoi Epicure qui assigne à la philosophie l’objectif du bonheur de l’homme, oppose un nouveau genre de vie, une manière distincte de concevoir le monde et l’homme. Aussi, ne cherche-t-il pas à être original sur bien des points de son système. Nous ne possédons de lui que quelques écrits (lettres, maximes). Notre source principale sur l’épicurisme est le poème de Lucrèce intitulé De la nature des choses (écrit vers 50 avant JC). Il est important de le redécouvrir au-delà des interprétations qui en ont été faites, un contresens largement répandu étant fait sur le terme d'"épicurien".

 

1. Sa vie

 

Epicure, né en 341 à Samos où son père résidait en qualité de colon athénien. Il y passa sa jeunesse avant de partir sur le proche rivage d'Asie pour y suivre l'enseignement de Nausiphane, disciple de Démocrite puis vers Colophon, Mytilène, Lampsaque pour revenir à Athènes où, à partir de 306, retiré dans son fameux Jardin, il vit entouré de disciples qui cherchent avec lui la paix morale.

 

La bienveillance avec laquelle il les traite, l'amitié qu'il leur porte, la douceur de son caractère, est d'autant plus méritoire qu'il est la proie d'une cruelle maladie. Cette circonstance est de première importance. Epicure a souffert quotidiennement de douleurs importantes qui finissent par l'emporter dans la mort en 270 après des années de souffrance. Il a donc fait l'expérience de la souffrance et seule l’expérience directe de la souffrance est de nature à enseigner aux hommes la valeur du bonheur.

 

Il ne nous est parvenu que peu de choses de l'œuvre énorme d'Epicure qui comportait environ trois cents volumes. Diogène Laërce dans le livre X de son œuvre consacrée à la Vie d'Epicure, a transcrit trois lettres adressées respectivement à Hérodote, concernant la physique et la gnoséologie,  Pythoclès concernant la cosmologie, l'astronomie et la météorologie et Ménécée concernant l'éthique qui constituent un résumé de tout son système. Nous trouvons aussi dans ce livre X un recueil de 40 maximes capitales ainsi qu'une dizaine de fragments tirés de lettres. Nous disposons par ailleurs de quelques passages d’Epicure dans les Lettres à Lucilius de Sénèque. Enfin des papyrus retrouvés à Herculanum en 1752 nous ont restitué des fragments de 9 des 37 livres composant le grand traité d'Epicure De la Nature.

 

2. La physique d’Epicure

 

Elle est basée sur deux fondements : une théorie de la perception et une conception atomiste. Elle est le fondement de l’éthique.

 

Une théorie de la perception

 

Le fondement sur lequel Epicure édifie son système est la foi en l’aspect véridique des sensations. La sensation est le moyen premier et principal de connaître la réalité et l'unique garantie que nous la connaissions telle qu'elle est.

 

Mais le raisonnement et le souvenir conduisent parfois à l'erreur. On ne peut donc confier le rôle du contrôle de la sensation à la raison puisque la raison elle-même dépend de la sensation.

 

Selon Epicure, les sensations ne peuvent naître que par le contact (toucher et goût). En ce qui concerne les autres sensations, ouïe, odorat, vue, faute d'un contact direct, Epicure imagine des émanations indirectes de l'objet.

 

Epicure reconnaît que les sens peuvent parfois fournir des sensations ne correspondant pas à la vérité : une tour carrée vue de loin paraît ronde, une rame semble brisée quand elle est plongée dans l'eau et ainsi de suite pour toutes les illusions des sens.

 

Outre la sensation, il existe deux autres critères de la vérité : les affections, c’est-à-dire le plaisir et la douleur, et les anticipations. C'est Diogène Laërce qui nous apprend en quoi ces dernières consistent : I'anticipation est une idée générale qui s'est formée en nous à la suite d'innombrables perceptions d'un même objet. En d'autres termes, il évite par l'appel à l'expérience répétée de ce processus à l'infini que représentait la définition des concepts par les sens.

 

Une vision atomiste

 

Trois grands principes :

-       rien ne naît du non-être

-       rien ne disparaît dans le non-être

-       le Tout a toujours été tel qu’il est maintenant, et le restera toujours.

-

Le Tout est uniquement constitué de corps et de vides. Les corps sont des agrégats d’atomes. Les atomes n’ont pas de qualités hors la figure, la masse et la taille. Ils sont divisibles mathématiquement mais non physiquement. Le atomes tombent sous l’effet de leur masse de manière ininterrompue, parallèlement dans l’espace. Par le fait du hasard, certains changent de direction, se heurtent aux autres, s’agrègent et produisent ainsi les corps.

 

La quantité d’atomes et le vide sont illimités. En conséquence, Epicure pose l’existence de nombres innombrables dans le Tout.

 

Dans le vide où se meuvent éternellement les atomes, tous les corps ont une vitesse égale. Selon Epicure, le mouvement des atomes est celui d'une chute de haut en bas. Cependant, tant qu'ils tombent verticalement, les atomes ne peuvent se heurter les uns aux autres pour produire quelque chose, Epicure dut donc leur prêter la capacité de décliner en des temps et lieux indéterminés de leur mouvement de chute rectiligne. Ce principe brise les lois de la nécessité naturelle et introduit un élément de liberté dans les actions humaines. Sur le plan physique, cette capacité de décliner servait à expliquer l'origine du mouvement atomique créateur. Les atomes se heurtent et rebondissent de manière à produire une sorte de tourbillon d'où naissent les mondes : chaque monde naît et croît grâce à l'apport continu de masses atomiques jusqu'à ce qu'il ait atteint son équilibre. Alors commence la décadence qui le conduira plus ou moins vite à la destruction.

 

L'âme, pense-t-il, comprend quatre éléments dont trois sont des substances semblables à l'air, au vent, et au feu et expliquent la diversité des relations émotives selon que l'un ou l'autre prédomine : le feu dans la colère, le vent dans la peur, l'air dans le calme. Le quatrième élément dépourvu de nom est le plus subtil de tous mais ces quatre éléments sont en liaison étroite et forment en fait une seule nature. Ainsi Epicure fait-il entrer les fonctions et l'activité de l'âme dans sa théorie atomiste.

 

3. L’Ethique

 

L’éthique est la pièce centrale de l’enseignement d’Epicure. Son principe est le plaisir : chaque être vivant recherche naturellement le plaisir et fuit la douleur. Le but de la vie est donc le plaisir. Epicure définit le plaisir par l’absence de douleurs et de troubles. Lorsque les peines physiques (dues au manque) et psychiques (dues à l’angoisse) sont écartées, on atteint le plaisir.

 

Epicure souligne le caractère accessible du plaisir. Une fois les besoins élémentaires satisfaits, tels la faim, la soif, il n’y a plus d’intensification du plaisir mais uniquement des variations de celui-ci. La sensation du plaisir devient simplement plus variée.

 

C’est pourquoi Epicure divise les plaisirs ou désirs en trois catégories :

 

. ceux qui ne sont ni naturels, ni nécessaires tels que les honneurs et la richesse qui apportent plus de douleurs que de plaisirs.

 

. ceux qui sont naturels sans être nécessaires comme le désir de nourritures recherchées.

 

. ceux qui sont à la fois naturels et nécessaires comme manger à sa faim, boire à sa soif, se protéger des intempéries, aspirer au bonheur par la philosophie et l’amitié.

 

Epicure ne retient que les plaisirs naturels et nécessaires. Quelle chose admirable que le pain et l'eau dans le temps de la faim et de la soif, disait-il. Le sage épicurien est celui qui apprend à limiter ses désirs. Un peu d'eau et de pain lui suffit. Un petit pot de lait caillé constitue à ses yeux le comble du luxe : "Envoie-moi, écrivait Epicure à un ami, un petit pot de lait caillé, que je puisse faire bombance quand j'en aurai envie".

Comme il suffit de peu de choses pour connaître la félicité : ne pas avoir faim, soif ou froid, n'éprouver ni douleur du corps ni trouble de l'âme, Epicure multipliait les recommandations de sobriété qu'il était d'ailleurs le premier à mettre en pratique.

 

L'âme est corporelle. Par conséquent, comme tous les corps existant dans la nature, en dehors des atomes, elle se résoudra en ses composants originels, les atomes : elle est donc mortelle. En outre, l'âme tout entière est divisée en deux parties : I'une, I'anima est répandue dans tout le corps et liée à lui, I'autre ou animus, enclose dans la poitrine, est pure de tout mélange avec des atomes corporels.

 

Dans l'âme, plaisir et douleurs affectent la partie intellective placée dans la poitrine, l'animus. L'autre partie mêlée aux atomes corporels participe des plaisirs et douleurs du corps. Partant de là, selon Epicure, il peut arriver que le corps souffre d'une sensation douloureuse mais que l'âme puisse ignorer cette douleur. Selon Marc-Aurèle (Pensées, IX, 41) :

 

Epicure dit : "Pendant ma maladie, mes entretiens ne portaient jamais sur mes souffrances physiques et, avec mes visiteurs, je poursuivais l'étude des questions naturelles qui m’occupaient précédemment et je m'appliquais à ce point particulier : comment l'intelligence, tout en subissant le contrecoup de ces mouvements qui agitent le corps, se maintient-elle exempte de troubles, tout en veillant à son bien propre".

 

L'âme peut se détacher des douleurs en évoquant par le souvenir d'autres représentations. Le témoignage le plus frappant de cette doctrine est la lettre qu'Epicure, sur son lit de mort, écrivit à Idoménée. Aux douleurs du corps qui ne pouvaient être plus grandes, il oppose la béatitude de l'âme que le souvenir ramène aux conversations avec les amis. Le corps ne souffre des douleurs ou ne jouit que des plaisirs présents car la chair n'a point de mémoire. Mais l'âme, elle, se souvient et prévoit.

 

Epicure affirme donc à la différence des Cyrénaiques que les plaisirs et les douleurs de 1'âme sont plus importants que ceux du corps. Pour le philosophe du Jardin, le véritable plaisir est, à l'inverse de l'hédonisme cyrénaïque, le plaisir en repos qui consiste surtout dans l'absence de douleur.

 

 

Le quadruple remède de l'humanité

 

La condition du plaisir véritable est de ne manquer d'aucune des choses essentielles à la plénitude de l’être. Seuls les désirs du dernier groupe doivent à tout prix être satisfaits et ce sont aussi les plus faciles à satisfaire. C'est là un élément du quadruple remède (tetrapharmacos) où toute la doctrine épicurienne est résumée en quatre propositions : il ne faut pas redouter la divinité, la mort ne doit pas nous ébranler, le bien est facile à atteindre et le mal est facile à supporter.

 

Bien après Epicure, Lucrèce mettra en vers latin la physique et la morale de son maître. Pour Lucrèce, Epicure est presque un dieu : il a libéré l'humanité des chaînes de la grossière superstition. `'Celui-ci fut un dieu, oui, un dieu qui 1e premier trouva cette règle de vie aujourd'hui appelée sagesse, et qui, par sa science, arrachant notre existence.. à des ténèbres si profondes, a su l'asseoir dans un calme si tranquille, dans une si claire lumière ! "

 

Mais il est aussi un autre témoignage fort émouvant cinq siècles après l'enseignement du maître, celui qu’un disciple anonyme fit graver sur le mur d'un portique : "J'ai résolu, conduit par l'âge vers le couchant de la vie, d'utiliser cette muraille et d'exposer en public le remède de l'humanité " . Il fit alors graver le tetrapharmakon, le quadruple remède formulé par Epicure :

 

Il n'y a rien à craindre des dieux

Il n'y a rien à craindre de la mort

On peut supporter la douleur

On peut atteindre le bonheur.

 

La crainte des dieux : Epicure croit aux dieux de la cité et nourrit un sincère sentiment religieux. Pour lui, les dieux existent et jouissent d'une parfaite félicité. Grâce à cette béatitude, ils sont absolument exempts de toutes les affections humaines propres aux êtres faibles qui manifestent leur besoin des autres par des sentiments de colère, haine, bienveillance ou amour.. Les dieux ne se soucient donc point des hommes et les opinions que la plupart se forment sur les dieux sont absolument fausses quand ils voient en eux quelqu'un qui se préoccupe de gouverner le monde et de faire connaître aux hommes sa volonté par des oracles ou autrement.

 

Qu'étaient donc les dieux pour Epicure ? Leur corps devait être plus subtil que celui des hommes. Il fallait donc soustraire complètement les dieux aux lois du monde sublunaire : Epicure leur assignait une place dans les métacosmes", espace de l'univers séparant les mondes. Là, les dieux comblés de tous les biens par l'éternité, sachant que ces biens ne viendront jamais à leur manquer éprouvent au plus haut degré, par vertu naturelle, les joies que l'homme ne conquiert qu'après un long et quotidien apprentissage de la sagesse : doux souvenir des biens passés, jouissance des biens présents, certitude confiante des biens futurs. L'homme n'a rien de mauvais à redouter d'une telle divinité mais il ne doit rien en attendre non plus. Il doit cependant contempler la joie éternelle des dieux lors de toute cérémonie comme un idéal à atteindre.

 

En bref, nulle raison de craindre les dieux car ils n'interviennent pas dans les affaires des hommes. Les dieux existent, maisl ils sont souverainement indifférents à l'homme. La science nous purifie de la terreur qu'inspirent des dieux mystérieux et puissants.

 

- la crainte de la mort : tant que nous sommes là, la mort ne s'y trouve pas ; quand la mort est là, nous n'y sommes plus. Ajoutons à cela que le plaisir est parfait à tout instant où on le goûte et que l’infinité du temps ne saurait rien ajouter à la plénitude d'un instant.

 

La mort n'est qu'un vain fantôme puisque l'âme, composée d'atomes matériels particulièrement subtils, se désagrège au moment du trépas et ne peut donc être punie des châtiments infernaux qui épouvantent les âmes non philosophiques. Unie au corps, I'âme meurt en même temps que lui. La mort n'est donc rien.

 

Vivant, elle ne me concerne pas. Mort, elle n'est plus à craindre. Je n'éprouve nulle angoisse devant l’infıni du temps qui a précédé mon existence. Pourquoi craindrais-je de ne point être dans l'infıni du temps à venir ?

 

- La crainte de la douleur : quand la douleur est très forte, elle est également très courte car elle entraîne la mort. Elle cesse ou elle nous tue. Si elle dure longtemps, les sens s'émoussent et on ne la sent plus.

 

"Toute douleur doit être traitée avec dédain ; celle qui nous fatigue à l'extrême ne dure que peu de temps, et celle qui persiste longtemps dans la chair ne produit qu'une peine légère" (Diogène Laërce X,).

 

La douleur ne persiste pas, longtemps dans la chair ; celle qui est aigüe dure très peu de temps. "Les grandes souffrances qui amènent le néant de la mort sont toujours courtes et les souffrances qui durent longtemps ne sont jamais grandes " (Diogène Laërce, X)

 

Le bonheur : dans ce monde délivré par Epicure des superstitions angoissantes, de l'angoisse de la mort et de la peur des dieux, une authentique sagesse se dessine, sagesse fondée sur la vérité du corps et de la chair, sagesse du plaisir d'ici-bas. Le bonheur est la fin de l'action et sa recherche est le but de la vie. La morale d’Epicure est une morale du bonheur, mais il ne s'ensuit pas que tous les plaisirs soient souhaitables.

 

Sa morale, noble et sévère, est subtile et fort méconnue car ses détracteurs ont donné très tôt au mot épicurien un sens qui aurait fait rougir Epicure. Epicurien a fait dans le langage courant l'objet d'un contresens. Beaucoup l'emploient encore dans le sens de la sensualité et de la jouissance. L'épicurisme antique est tout autre chose. Certes, tous les êtres recherchent le plaisir et fuient la douleur mais la sagesse n'est pas dans la quête effrénée des satisfactions vulgaires qui rendent l'âme plus esclave encore ; elle est dans l'absence de troubles (tel est le sens du mot ataraxie) qui s'obtient en supprimant l'agitation des désirs.

 

Le sage ainsi défini ne participe évidemment pas à la vie politique. Il fuit l'engagement social pour se retirer dans sa tour d'ivoire. "Pour vivre heureux, vivons cachés."

 

Telle est sans doute la raison pour laquelle 1'épicurisme, s'il a entraîné l'adhésion de grandes âmes, a connu peu de succès dans le peuple. Il était facile de jouer sur 1'équivoque de cette recherche du plaisir qui définissait la morale d'Epicure : les railleries de Fabricius contre Cineas, ambassadeur du roi Pyrrhos et philosophe épicurien, montrent que cette incompréhension n'est pas tardive. A Rome cependant, I'épicurisme fit d'étonnants progrès même dans les milieux populaires : c'est Lucrèce qui sera le plus fameux de ses sectateurs avec son De la Nature des choses. Nul n'a dit plus nettement la libération que l'âme trouve dans la doctrine atomistique. Nul n'a chanté avec tant d'enthousiasme la volupté du savoir, la confiance dans la philosophie, l'émerveillement devant la sagesse d'Epicure invoqué comme le prophète du salut. Lucrèce est le plus bel écho de la prédication de ce sage dont la hauteur de la doctrine n'a jamais fait oublier les vertus les plus fraternelles et les plus humaines.