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Les défis de la philosophie médiévale

La philosophie médiévale dure environ un millénaire, entre le IVème siècle et le XIVème siècle.

Que la philosophie antique ait été conçue non seulement comme une théorie, mais comme un mode de vie,  c'est ce que nous avons déjà vu.

Au Moyen Age, la notion de philosophie perd peu à peu sa composante pratique, c'est-à-dire sa dimension de mode de vie, par un processus progressif, observable dès l'époque des Pères de l'Eglise, l'époque patristique des premiers siècles de l'ère chrétienne. Le processus est beaucoup plus évident au Moyen Age, avec la scolarisation de la philosophie, qui s'effectue définitivement, sous l'influence de la Scolastique du XIIIème siècle, dans les Universités médiévales. La philosophie devient une matière exclusivement théorique.

Je vous propose d'étudier les raisons de ce processus, pour mieux comprendre les relations entre philosophie et christianisme, qui est évidemment le grand défi de la philosophie médiévale.

Je parlerai surtout du christianisme, même s'il faudrait aussi parler des relations entre philosophie et judaïsme, philosophie et Islam, mais ceci serait trop ambitieux pour une seule conférence.

Je vais développer 3 parties :

. le rôle des Pères de l'Eglise

. l'évolution durant le Moyen Age, jusqu'au XIIIème siècle
. la survivance de la composante pratique chez certains penseurs du Moyen Age, qui va se manifester de plus en plus clairement à la fin du Moyen Age et aboutir finalement à l'humanisme de la Renaissance qui souhaite restituer la pleine notion antique de la philosophie.

 

I. Le rôle des Pères de l'Eglise, les premiers siècles de l'ère chrétienne

Lorsque les Pères de l'Eglise veulent se doter d'une vision doctrinale pour construire leur théologie, ils s'adressent tout naturellement aux concepts élaborés par la tradition grecque, par la tradition platonicienne en particulier. Mais ces emprunts - qui sont considérables-  s'accompagnent souvent, et parfois chez les mêmes auteurs, d'une grande défiance à l'égard de la philosophie dite païenne.

Une œuvre chrétienne incarne parfaitement cette double disposition, que l'on va retrouver dans toute la tradition chrétienne postérieure, c'est l'œuvre de saint Paul.

Dans les récits des Actes des Apôtres, on constate que la prédication de Paul s'efforce de relier le message chrétien aux croyances de l'auditoire païen.

La meilleure illustration de ce procédé est offerte par le célèbre discours d'Athènes (Actes XVII, 16-34). On y voit Paul, après s'être entretenu avec des philosophes stoïciens et épicuriens, présenter la Bonne Nouvelle, non pas comme une rupture, mais comme un complément et un achèvement de la philosophie religieuse grecque. Un philosophe grec aurait pu quasiment signer ce discours ; à l'exception d'une seule mention du Christ, d'ailleurs voilée.

 

Cette méthode, qui insiste sur les convergences du christianisme et de la philosophie plutôt que sur leurs divergences, sera celle de tous les Pères apologistes, qui répèteront que le christianisme est lui aussi une sagesse, une paideia.

Mais le discours d'Athènes de Paul ne touche pas les auditeurs, qui se dispersent dès qu'il est question de la crucifixion et de la résurrection du Christ

Cet échec détermine certainement saint Paul à changer radicalement d'attitude.

Le texte le plus caractéristique de cette seconde manière est dans la Première Epître aux Corinthiens. Paul oppose alors la "sagesse de discours" de la philosophie antique au christianisme qui est désormais un fait vécu : le Fils de Dieu crucifié et ressuscité.

Ce fait est une folie pour les Grecs, dans la mesure où il est fou d'anéantir un Dieu dans la nature d'un homme condamné et crucifié.

C'est un tournant très important, car après Saint Paul,  le christianisme se présente d’emblée comme un choix de vie, le choix de la vie selon le Christ, investissant ainsi le domaine jusque là réservé à la philosophie. Celle-ci perd alors son statut ancien d’apprentissage de la vie.

 

Le christianisme investit le domaine privilégié de la philosophie antique : le côté pratique, concret du mode de vie. Ce qui explique que les Pères de l'Eglise vont  mettre en doute l'idéal éthique realisé par les philosophes antiques.

 

. Le discrédit de la sagesse vécue des philosophes antiques :

Les Pères de l'Eglise mettent en doute, voire nient, l'éthique réalisée par les philosophes antiques.

Ils étaient disposés à reconnaître que quelques-uns des philosophes grecs avaient réussi à connaître et à communiquer aux païens un certain nombre de vérités partielles, conformes à celles que contient la Révélation divine, et qu'ils avaient été capables de découvrir des règles morales identiques ou au moins très proches de celles de l'Evangile. Ce dont les Pères de l'Eglise doutaient, c'était de savoir si les philosophes avaient pu mettre en pratique ces préceptes, et s'ils avaient été capables de profiter des vérités théoriques qu'ils avaient découvertes.

 

La plupart des Pères de l'Eglise diront que les philosophes antiques étaient incapables de parvenir à la sagesse de leurs propres forces. Ils n'étaient pas capables de pratiquer les vertus sans l'aide de la grâce de Dieu.

 

Néanmoins, saint Justin Martyr, le premier chrétien qui se soit présenté comme philosophe, ne faisait pas de grande différence entre les philosophes et les saints.

Il disait que "tous les hommes qui vivaient conformément au Logos, c'est-à-dire de façon conforme à la raison, étaient au fond chrétiens, même s'ils passaient pour athées, comme par exemple, parmi les Grecs, Socrate, Héraclite et d'autres de ce genre. "

 

Au mieux, les Pères de l'Eglise feront la distinction entre la grande valeur de la philosophie antique dans le domaine théorique, et sa valeur douteuse en tant qu'éthique pratiquée.

. La philosophie patristique, héritière de la philosophie grecque

La philosophie patristique apparaît comme le résultat d'une synthèse tentée entre la tradition philosophique grecque et les exigences doctrinales de la Révélation chrétienne.

 

C'est sans aucun doute le platonisme qui a le plus séduit les Pères de l'Eglise. Surtout le moyen platonisme (1er siècle avant - 2ème siècle après JC) . L'une des caractéristiques du moyen platonisme est que l'on s'y appuie moins sur une lecture in extenso des dialogues de Platon que sur un florilège de citations tenues pour importantes. C'est donc un petit nombre de textes e Platon, toujours les mêmes, qui sont repris et comparés avec les textes de la Bible.

Par exemple, une phrase extraite du Timée : "Découvrir l'auteur et le père de cet univers, c'est un grand exploit, et quand on l'a découvert, il est impossible de le divulguer à tous."


Elle est très souvent citée par Justin, Clément d'Alexandrie, Origène chez les Grecs, Tertullien chez les latins. Ils en retiennent deux thèses :

. d'une part, l'affirmation que le monde a été créé par Dieu ex nihilo ;

. d'autre part, l'idée de la difficulté qu'il y avait à connaître Dieu avant la venue du Christ. Certaines altérations du texte original prouvent que les pères de l'Eglise n'avaient pas lu directement les dialogues de Platon, mais utilisaient des phrases sélectionnées par les successeurs de Platon. Platon traitait du démiurge, et non pas du Dieu suprême qu'il identifie au Bien? C'est une altération qui n'est pas une initiative chrétienne, mais certains moyens platoniciens attribuent la fonction créatrice au Dieu suprême.

 

En outre, on expliquait parfois les ressemblances entre le christianisme et par exemple le platonisme (doctrine estimée comme la plus proche de celui-ci) par l'influence d'une source commune, l'Ancien Testament. Platon, affirmait-on, avait emprunté à Moïse ou aux prophètes tout ce qu'il y avait de vrai dans son enseignement, et pourtant tout cela n'était encore que des vérités partielles, tandis que la vérité entière se trouvait dans la Bible, révélée directement par Dieu. C'est la "théorie du larcin."

Le discrédit de la sagesse des philosophes antiques est donc un premier facteur de désintégration de la philosophie antique en tant que système cohérent.

Un deuxième facteur de désintégration va se réaliser au niveau théorique, dans les siècles suivants.

 

II. L'évolution durant le Moyen Age, jusqu'à la Scolastique du XIII ème siècle

La philosophie est ramenée au niveau des arts libéraux, c'est-à-dire au rang d'une simple préparation facilitant l'accès à la pensée chrétienne.

 

C'est un déplacement de la philosophie d'un endroit où les hommes dirigent leur vie en développant ses capacités intellectuelles, et en formant sa personnalité éthique, pour être transportée à un endroit réservé aux disciplines qui forment surtout l'intellect.
Ce déplacement s'est opéré dès le IIIème siècle de notre ère.

Qu'appelle-t-on les  arts libéraux ? C'est un terme qui désigne les disciplines intellectuelles fondamentales dont la connaissance depuis l'antiquité hellénistique et romaine était réputée indispensable à l'acquisition de la haute culture.

Les arts libéraux étaient groupés en deux cycles : le trivium, le plus réputé, comprend la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le quadrivium, regroupe les quatre branches des mathématiques (arithmétique, géométrie, astronomie et musique).

Le trivium donne la méthodologie, les « voces », alors que le quadrivium donne le contenu, les « res ».

Dans la pensée chrétienne telle que la formule saint Augustin, la connaissance des arts libéraux est considérée comme l'étape préalable à l'étude de la théologie fondée sur l'Écriture sainte, qu'il importe de comprendre et d'interpréter.

C'est ce rôle de préparation, de simple propédeutique, que les penseurs chrétiens vont assigner à la philosophie antique.

C'est un second facteur menant à un changement radical qui s'est opéré dans la notion de philosophie, telle qu'elle a été presque généralement acceptée au Moyen Age.

Nous en avons un témoignage explicite chez Origène. L'idée contenue dans les paroles d'Origène est essentielle pour comprendre le rang et le rôle de la philosophie dans le christianisme. Ce qu'il a prôné est vite devenu un bien commun, de l'époque patristique d'abord, puis aussi du Moyen Age.

Ce qui  constitue le caractère dominant de la notion de la philosophie au Moyen Age, c'est que la philosophie s'est trouvée réduite à une science à la fois théorique et propédeutique.

Une telle constatation est une simplification sommaire, mais c'est une formule générale, définissant ce qui est le plus caractéristique de cette pensée.

Un exemple de cette propédeutique s'applique aussi aux niveaux des vertus, de l'éthique.

Les penseurs chrétiens vont reprendre les 4 vertus cardinales de la philosophie grecque : la tempérance ou modération, le courage, la justice, la sagesse auxquelles ils vont ajouter les 3 vertus évangéliques ou théologales : la Foi, la Charité, l'Espérance.

Là aussi, les vertus cardinales n'ont qu'une valeur propédeutique.

Esquissons un bref aperçu historique.

 

. la continuation de la tradition avec Boèce et son œuvre De la Consolation de la philosophie.

Son œuvre set une illustration de l'interaction entre la réflexion théorique et l'éthique vécue. La Philosophie personnifiée qui vient le consoler en prison, c'est la sagesse morale, plutôt que spéculative. Grâce à elle, des philosophes éminents se sont élevés à une certaine perfection, et cette perfection consiste surtout dans la manière dont ils ont réalisé leur éthique. La Philosophie élève ses disciples en forgeant leur caractère de sorte qu'ils deviennent des contestataires pendant toute leur vie, mais aussi  de sorte qu'ils puissent garder courage et inflexibilité , même devant la mort.

Deux motifs bien connus de la tradition antique sont développés par Boèce :

. le rôle thérapeutique de la philosophie

. sa supériorité sur les arts libéraux.

 

Boèce nous dit aussi de manière symbolique quelle est la plus importante des deux composantes de la philosophie, celle qui permet de réaliser la vie éthique.

 

. le rôle d'Alcuin, collaborateur de  Charlemagne

Quand Charlemagne voulut organiser l'enseignement et fonder les écoles, il fit appel à Alcuin, formé en Angleterre. Au VIIIème siècle, dans sa Grammaire inspirée de Boèce, Alcuin identifie la philosophie avec les sept arts libéraux, les sept colonnes du temple de la Sagesse, ce qui sera constamment repris après lui.

 

"Ainsi, la grâce de Dieu aidant, je vous montrerai les sept degrés de la philosophie. Ces degrés sont la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astrologie. Car c'était sur les sept disciplines en question que les philosophes se penchaient sans cesse en y consacrant leur travail et leur loisir. (…) Il ne faut pas mépriser le savoir contenu dans la littérature païenne ; bien au contraire, en le considérant comme une base, il faut enseigner aux jeunes la grammaire et les autres sciences, afin qu'ils puissent monter, comme les marches d'un escalier, au sommet de la perfection évangélique."

 

La notion de Perfection évangélique sera surtout identifiée à la vie monastique.  La philosophie désigne désormais les arts libéraux.

Alcuin prépare et annonce la conception scolastique de la philosophie.

Les penseurs du XIIème siècle ne se sont pas contentés de la vision d'Alcuin.

Les représentants de l'Ecole de Chartres au XIIème siècle ont jugé nécessaire d'ajouter la physique aux 7 arts libéraux. L'Ecole de Chartres st réputée pour connaître une sorte de renaissance de l'antiquité en son sein. Abélard souhaite y ajouter l'éthique. Il est ainsi revenu à l'étendue complète de la philosophie antique, physique, logique et éthique, puisque la logique faisait déjà partie des arts libéraux.

 

La philosophie vue par les Scolastiques du XIIIème siècle

 

. Parmi les nouveautés sociologiques et culturelles qui marquent le XIII ème siècle, il faut signaler d'abord la création des universités. Cette initiative procède d'un regroupement corporatif des gens d'étude, soucieux de défendre leurs intérêts communs. La première Université se crée à Bologne, où dominent les juristes ; puis apparaissent les universités de Paris et d'Oxford. L'enseignement se compose de 2 éléments principaux : la "leçon", ou lecture commentée d'un texte sacré ou doctrinal ; la dispute, soit préparée, soit improvisée.

 

L'institution d’examens doit mesurer un niveau de connaissances objectivable, et la nécessité de recruter des professeurs en fonction de leur seul savoir.

. Autre fait nouveau : la découverte des textes d'Aristote. On ne connaissait jusque-là qu'une partie des œuvres logiques d'Aristote. C'est à ce moment là que l'on accède aux autres œuvres de métaphysique, par des traductions réalisées en Espagne de l'arabe en latin, et aussi par Robert Grossetête et Guillaume de Moerbeke, qui traduisent directement du grec en latin. Et c'est l'engouement pour la philosophie d'Aristote.

 

. C'est aussi toute l'influence de la philosophie arabe et juive, un mélange savant  de néo-platonisme et d'aristotélisme. Al-Kindi, al-Farabi, Averroès, Avicenne, Maïmonide etc. Le platonisme recule devant l'aristotélisme.

C'est le corpus aristotélicien qui est devenu l'objet de la lecture, de l'explication et des commentaires depuis son introduction à l'Université.

 

L'adepte de la philosophie n'est qu'un lecteur et un commentateur des écrits d'Aristote. C'est un travail scientifique et seulement théorique et intellectuel.

 

La tâche d'un philosophe se limite à commenter, expliquer les écrits d'Aristote. Le philosophe-scolastique chrétien est un savant qui cherche à résoudre les problèmes que la raison se pose à propos des écrits d'Aristote, et qui doit expliquer aux autres les solutions de ces problèmes, avec tous les arguments pour et contre.

 

Dans cette situation, il n'est pas obligé de donner lui-même, par son comportement ou par ses mérites personnels, un témoignage de la vérité puisée dans les textes. S'il est tenu à mener sa vie d'une manière précise, à se comporter d'une manière définie, c'est parce qu'il est chrétien et non parce qu'il est philosophe.

C'est au XIIIème siècle que se sont opérées définitivement :

. d'une part, la réduction de la philosophie à son contenu théorique

. d'autre part, la séparation de la philosophie et de la théologie.

Ce sont deux modifications préparées au cours de longues années.

Au XIIIème siècle, on peut dire que la philosophie est devenue servante de la théologie.

 

Exemple :  la notion de sagesse chez Saint Thomas d'Aquin

 

Somme théologique : "la sagesse est la connaissance des choses divines, mais nous la voyons autrement que les philosophes. Car, si notre vie a pour but la délectation des contacts avec Dieu, et si elle mène vers une participation à la nature divine, participation due à la grâce, nous considérons donc la sagesse non seulement comme une sagesse cognitive, comme le font les philosophes, mais aussi comme la sagesse dirigeant la vie humaine. "

Un chrétien ne s'intéresse à la philosophie que sur le plan cognitif.

Pour vivre une vie digne de chrétien, on n'a pas besoin de l'enseignement moral des philosophes, ni à plus forte raison, d'exemples tirés de leur vie. La gradation de la philosophie et du christianisme est claire. La philosophie est réduite au rôle de science.

 

Une génération plus tard, l'éthique se trouve pratiquement éliminée du champ de la philosophie.

Le paradigme du XIIIème siècle :

 

"Socrate et les socratiques, Platon et les platoniciens, Cicéron et les cicéroniens, pensaient qu'ils philosophaient, mais leurs pensées étaient vaines et leurs cœurs irraisonnables s'obscurcissaient. Enfin, la philosophie même, le Christ, vertu de Dieu et sagesse de Dieu, s'est revêtu de la chair humaine, a visité les habitants de la terre et a enseigné aux siens les chemins droits, et ceux qui suivent ces chemins, exercent vraiment la philosophie. Les autres, éloignés du foyer de la philosophie, embrassent les courtisans de théâtre ; affamés et errants, ils vagabondent."  Bénédictin Elie de Cologne

 

L'intérêt ne porte plus sur les philosophes comme personnalités. Le philosophe devient généralisé, abstrait, l'idée du philosophe plutôt que d'une personne historique et concrète.

 

III - Les survivances de la composante pratique

Le Moyen Age a été plus riche et, pendant mille ans de son histoire, il a élaboré d'autres conceptions de la philosophie que celle qui identifie la philosophie et la théorie, et la met sur le même plan que les arts libéraux, en réservant à la vie chrétienne tout ce qui est du domaine de l'éthique pratiquée.

 

L'une des premières représentations  non-scolastiques de la philosophie au Moyen Age se manifeste déjà au XIème et XIIème siècle dans les milieux monastiques, surtout cisterciens. C'est une continuation des idées qui ont vu le jour dans le christianisme patristique.

 

Identifiée tantôt au christianisme tout court, tantôt au monachisme, la philosophie signifie dans le vocabulaire des auteurs monastiques une manière de vivre et non pas une science théologique ou une doctrine. Philosophie =  christianisme pratiqué. La vie des moines est souvent nommée philosophie.

Jean de Salisbury constate qu'à son époque où il est si difficile d'imiter les philosophes, la vie des moines authentiques surpasse incomparablement la vertu des philosophes. Seuls les moines exercent la philosophie avec la plus grande rectitude et sûreté.

Il oppose philosophie mondaine ou laïque à la philosophie céleste, spirituelle, ou une philosophie du Christ, pratiquée dans les monastères.

Pierre Abélard et les philosophes antiques

Au XIIème siècle, on trouve une autre opinion concernant la valeur de l'éthique pratiquée par les philosophes antiques, tout à fait opposée à cette vulgate chrétienne. On y observe une haute estimation des attitudes et des activités des philosophes : leur vie vertueuse peut servir aux chrétiens, sinon d'exemple, au moins d'incitation, puisqu'elle peut les rendre honteux lorsqu'ils s'aperçoivent que leur vie est pire que celle des philosophes païens. C'est l'opinion, entre autres, de Pierre Abélard.

 

Dans son œuvre Dialogue entre un Philosophe, un Juif et un Chrétien, il parvient à la conclusion que seule la vie chrétienne, en tant qu'éthique réalisée, atteint son but, tandis que l'éthique des philosophes s'arrête sur le moyen.

 

Mais dans une autre œuvre, il rend hommage aux philosophes païens. Il considère que les philosophes qui prêchaient l'immortalité de l'âme et qui incitaient aux bonnes actions, ont réalisé leurs exhortations dans leur propre vie. Abélard nomme Pythagore, Démocrite et Socrate en disant qu'ils sont devenus fameux, grâce à leur vie, autant que grâce à leurs doctrines. En donnant leurs préceptes moraux, ils n'auraient pas pu décrire si exactement les vertus, s'ils n'en avaient pas eu eux-mêmes une expérience exacte.

 

Ces tendances non-scolastiques vont se renforcer aux XIVème et XVème siècles. Ce sera la crise de la Scolastique avec de nouveaux courants doctrinaux et l'humanisme naissant de la Renaissance, avec notamment Pétrarque et Erasme.