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Voltaire (1694-1778) et Rousseau (1712-1778)

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


Ces deux gloires de la France du 18ème siècle, le siècle des Lumières, sont liées à jamais. La mort de Gavroche, dans « Les Misérables », rappelle que « la faute à Voltaire » s’unit à « la faute à Rousseau ». Ce n’est pas un hasard si la Révolution française les a installés l’un à côté de l’autre au Panthéon, Voltaire en 1791, Rousseau en 1794.

 

Ennemis du despotisme, amis des libertés, écrivains et poètes autant que philosophes et consciences publiques, ils semblent avoir mené les mêmes combats.

« Je fais la guerre », proclamait Voltaire. Rousseau, à l’évidence, pouvait en dire autant. Dans leurs combats respectifs, de nombreux éléments les opposent. Leurs cibles, déjà, ne sont pas les mêmes.


. Voltaire lutte contre le fanatisme, les superstitions religieuses, les préjugés contraires à la raison,

. Rousseau choisit de s’attaquer aux progrès des sciences et des techniques, à l’hypocrisie et à l’égoïsme des civilisés.

 

. Côté Voltaire, l’obsession de réussir. L’homme travaille nuit et jour à construire sa renommée, ses réseaux, sa fortune et son pouvoir, qui finissent par être considérables. Avide de briller, de batailler, de rire et de jouir, il fait l’éloge du luxe et de la propriété, multiplie les bons mots et les conquêtes féminines.

 

. Côté Rousseau, le monde des petites gens. Jean-Jacques est laquais, secrétaire, copiste de musique, se méfie des raffinements excessifs et les juge pervers. Taraudé par la pureté, l'authenticité, habité par le désir impérieux d’avouer tout ce qu’il a fait, Rousseau cherche à se rendre transparent, à se faire aimer en se montrant tout entier.

 

Tout oppose Voltaire, frondeur plus que rebelle, génie de la satire, et Rousseau, davantage rebelle et révolté, penseur de la nature.

 

En étudiant la querelle qui a opposé ces deux figures, on s’aperçoit que leur antagonisme engage des conceptions totalement inconciliables de l’homme aussi bien que de la nature, du progrès, du politique, de la métaphysique.

 

Ces deux contemporains ne se sont jamais rencontrés, sauf une fois, à Paris, vers 1750, mais ils n’ont jamais cessé de se lire, de se jauger, de ne pas se comprendre et finalement de se déchirer.

En réalité, le duel entre ces deux monstres sacrés inaugure les temps modernes. Ce n’est pas un épisode lointain d’une histoire de la pensée. C’est l’apparition d’une fracture, toujours à l’oeuvre, dans bon nombre de débats de notre actualité culturelle, sociale ou politique.

 

Voici leur histoire en trois actes de leurs relations :

 

Acte I - Admiration (Rousseau) contre indifférence (Voltaire)


Où l’on découvre un jeune homme hypersensible et un mondain très occupé.


Jean-Jacques Rousseau : Né à Genève, livré à lui-même durant son enfance, sans mère, abandonné par son père, il poursuit son éducation en autodidacte. Il connaîtra de ce fait toute sa vie un sentiment de solitude et d’incompréhension. A 17 ans, il s’installe à Annecy chez Mme de Warens, celle qu’il appellera « Maman ». Elle lui apprend le latin, la philosophie et les manières. « J’avais trouvé quelques livres dans la chambre que j’occupais », écrira-t-il plus tard.

 

Parmi eux, « La Henriade », grand poème de Voltaire, où il découvre qu’il faut « un t à la troisième personne du subjonctif ». Sans doute est-ce là la première rencontre de Rousseau avec l’œuvre de Voltaire, auteur déjà fort célèbre, dont la renommée, bien établie, est alors surtout celle d’un poète et d’un dramaturge.

 

Ce Voltaire-là devient vite l’auteur favori du jeune Jean-Jacques. Mieux : il constitue son modèle, son idéal d’écriture. Deux ans plus tard, en 1731, c’est l’enthousiasme : « Rien de ce qu’écrivait Voltaire ne nous échappait. » Dans « Les Confessions », Rousseau reconnaît encore que les « Lettres philosophiques » de Voltaire, en 1734, fut le livre qui « l’attira le plus vers l’étude, et ce goût naissant ne s’éteignit plus depuis ce temps-là ». Indiscutablement, le jeune homme a pour son aîné admiration et même tendresse. « [...] et toi, touchant Voltaire / Ta lecture à mon coeur restera toujours chère ».


L’auteur qu’admire le jeune homme n’est pas le persifleur, le mondain, le polémiste frondeur. C’est l’auteur de « Mérope », de « Zaïre » ou d’« Alzire », pièces de théâtre oubliées qui faisaient alors la gloire de Voltaire. Au total, Voltaire écrira 52 pièces de théâtre !

 

En 1737, on joue « Alzire » à Grenoble. Dans la salle, Jean-Jacques, 25 ans, manque de s’évanouir d’émotion : « Je ne laissai pas d’y être ému jusqu’à perdre la respiration ; mes palpitations augmentèrent étonnamment…» Ce qui le bouleverse ? Tout ce qu’il trouve « grand », « sublime », « pathétique » dans ce théâtre qui nous semble plutôt empreint de passions d’un autre temps.

 

Si le jeune Rousseau rêve d’imiter un jour le grand Voltaire, qui a dix-huit ans de plus que lui, c’est que personne ne lui paraît forger des vers si sonores et si souples, mettre en scène des sentiments si nobles, parvenir à rendre si sensibles les vertus, la grandeur des âmes. C’est pourquoi, quand Jean-Jacques écrira à Voltaire, en 1745 : « Monsieur, il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards », comme toujours, il sera sincère.

 

Mais ce n’est qu’un travail fastidieux, dont Voltaire se désintéresse complètement. Il s’agit de réduire à un acte, pour la jouer à la Cour, une comédie-ballet en trois actes écrite par Voltaire sur une musique de Rameau. Rousseau, qui commence à se faire remarquer comme musicien et comme poète, est chargé de la besogne par le duc de Richelieu. Il réduit le texte de moitié, rédige les raccords, arrange la musique et compose même une nouvelle ouverture.

 

Quelques jours seulement avant la représentation des « Fêtes de Ramire », où il ne se rendra même pas, Voltaire précise à Rousseau qu’il s’en remet entièrement à lui, le félicite pour son double talent, et ajoute sans se fatiguer : « Je compte avoir bientôt l’honneur de vous faire mes remerciements. » Pour autant que l’on sache, ce ne fut jamais le cas.

 

Voltaire est en effet bien trop occupé. Il vient d’être nommé historiographe du roi Louis XV et triomphe à la Cour. Le philosophe qui a fait connaître aux Français Newton et Locke s’est estompé derrière l’ami des princes. Il compose « Zadig », l’un de ses contes majeurs, gère au mieux la fortune qu’il a construite, correspond avec Frédéric II, qui l’accueillera bientôt en Prusse.

 

Ce besoin effréné de reconnaissance, de se singulariser, témoigne aussi d'un tempérament sensible, fragile. Orphelin de mère à sept ans, il ressentira toujours un sentiment d'isolement et de manque de tendresse. Recherche constante d'appuis extérieurs (les femmes, les grands de ce monde). Difficulté à se fixer, insécurité maladive. Il aura le don de se rendre insupportable…..  En fait, du point de vue psychologique, on trouve de nombreux points communs avec Rousseau, une sensibilité d'écorché vif.

Ce qui explique la teneur de leur relation qui va vite se dégrader.

 

Acte II - Une mésentente cordiale


Où le jeune homme s’affirme tandis que le maître se moque gentiment de lui.


Dans les années qui suivent, Rousseau commence à être connu. Il fréquente Diderot qu'il admire. Pour l’« Encyclopédie », le grand ouvrage du temps, d’Alembert lui commande plusieurs articles sur la musique. Même si Rousseau n’a pas encore publié grand-chose, il commence à se faire connaître.

 

Octobre 1749. Rousseau rend visite à Diderot, alors emprisonné au château de Vincennes, comme il arrive à l’époque aux philosophes. En chemin, il lit le sujet d’un concours proposé par l’académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ».

 

A ces mots, le voilà, d’un coup, comme foudroyé. Palpitation, larmes, « trouble inexprimable », « étourdissement semblable à l’ivresse »... les émotions le submergent tandis que les idées se bousculent. Les différents récits par Rousseau de cette scène montrent qu’un tournant de son existence s’est joué là. « A l’instant de cette lecture, je vis un autre univers et je devins un autre homme. » Il prend conscience du monde injuste et corrompu des hommes.

 

Arrivant auprès de Diderot, Rousseau se trouvait encore « dans une agitation qui tenait du délire »... Son ami Denis l’écoute, l’encourage, l’incite à développer, à écrire, à concourir. De cette extase a découlé, selon Rousseau, une grande partie de son oeuvre. Elle renferme son intuition philosophique centrale. Il va la développer d’abord dans le « Discours sur les sciences et les arts », qui remporte le prix, devient son premier livre publié et fait naître sa notoriété.

 

Il l’approfondit, quatre ans plus tard, dans la critique des progrès techniques et de la propriété contenue dans le « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». Dans les ouvrages de sa maturité, il en poursuivra encore les conséquences : transformations de l’éducation décrites dans l’« Emile », mutation du pouvoir politique analysée dans « Du contrat social ».

 

Ce qui étreint Jean-Jacques, c’est le divorce artificiel qui s’est introduit en nous, les civilisés, entre le cœur et la raison (nous avions déjà vu cette problématique avec Descartes et Pascal).

 

Trop souvent, la réflexion vient arrêter dans notre cœur les élans spontanés de la pitié. Ces impulsions naturelles ne peuvent cependant être totalement extirpées : la pire crapule n’est jamais « sans cœur » en toutes circonstances. Il faut donc distinguer « l’homme de la nature », toujours prêt à s’émouvoir du sort de ses semblables, continûment capable de les comprendre par le cœur, et « l’homme de l’homme », artificiel, égoïste, insensible et calculateur. Ce qu’entrevoit Rousseau, dans son extase, ce jour-là, c’est bien que la nature en nous est entravée, déformée, mais nullement étouffée ni détruite.

 

Par la suite, il s’efforcera de comprendre la façon dont l’Histoire a fini par empêcher l’homme de réaliser sa nature. Puis il cherchera le moyen de restaurer la perfection de la nature au sein même de la société. Car il ne s’agit évidemment jamais pour lui d’imaginer qu’on puisse revenir en arrière, dissoudre la société, effacer les sciences pour rejoindre la nature comme si elles n’avaient jamais existé.

 

Et voilà précisément ce que Voltaire ne comprend pas et surtout n’admettra jamais. Il croit-ou feint de croire-que Rousseau propose une régression, un retour « à quatre pattes », pour « manger de l’herbe ». Or cet ami du progrès, confiant dans les sciences, ce prince des Lumières est aux antipodes d’une apologie de la pure nature.

 

En 1736 déjà, dans « Le Mondain », Voltaire proclamait : « J’aime le luxe et même la mollesse,  Tous les plaisirs, les arts de toute espèce, / La propreté, le goût, les ornements. »


Les bienfaits de la civilisation sont indéniables, la barbarie est du côté de l’ignorance, la vertu naît avant tout de l’éducation, non de la spontanéité sauvage. Telles sont, de bout en bout, ses convictions profondes. Même si l'optimisme de Voltaire cède la place à une vision plus pessimiste vers la fin de sa vie (époque de Candide).

 

Le clivage, désormais, n’est plus affaire de caractère ou de milieu social. C’est un choix fondateur qui oppose Voltaire et Rousseau. Objet du désaccord : la définition même de l’humain. Deux options désormais incompatibles : la primauté de la culture, ou celle de la nature.

 

Voltaire : seuls le savoir, le travail, les échanges, la longue et patiente accumulation des connaissances acquises peuvent transformer ces brutes que nous sommes en citoyens plus ou moins civilisés, capables de vertus, d’honneur, de créations. Livrée à elle-même, la nature est inerte, rugueuse, voire menaçante et destructrice. Elle est en l’homme source de fanatisme et de violence. Seul l’artifice humanise.

 

Rousseau : dans le fond, seule la nature est bonne, tout ce qui en éloigne déforme et détériore. Nous ne sommes pervers, cruels ou inhumains qu’à la mesure de la dénaturation que nous font subir nos connaissances, nos artifices et nos rivalités fabriquées. Retourner à la nature-en nous plus encore que hors de nous-, c’est revenir à la santé, à la paix, à l’ordre authentique. Les artifices de la civilisation sont des maux, non des remèdes. Il convient de les défaire ou de les contourner.

 

On ne saurait trouver d'opposition plus radicale. Mais les protagonistes ne semblent pas encore s’en être clairement rendu compte. La tension monte, mais le ton demeure badin. Certes, Voltaire est furieux quand il lit le passage fameux où Rousseau, dans le deuxième « Discours », s’en prend à la propriété et regrette qu’on n’ait pas « arraché les pieux » ou « comblé le fossé » le jour où fut pour la première fois « enclos un terrain ». « Voilà la philosophie d’un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres », note Voltaire dans la marge de son exemplaire.

 

Publiquement, pourtant, il se contente encore de s’amuser des étranges lubies de ce nouveau venu. Ce garçon a décidément des idées curieuses, il suffira de faire rire à ses dépens. D’ailleurs, il travaille avec les philosophes et participe à l’« Encyclopédie », ce n’est donc pas un ennemi. De surcroît, il commence à connaître un indéniable succès.

 

Acte III - Ruptures, injures et violences


Où chacun à sa manière en vient à déclarer sa haine.


En dépit de tous leurs désaccords, les deux hommes sont donc encore loin d’avoir publiquement rompu. Pendant plusieurs années, les critiques restent courtoises, les relations distantes mais polies. Rousseau peut critiquer les méfaits du luxe, dénoncer le leurre des progrès, mettre en cause la propriété et les inégalités sociales, Voltaire choisit de ne pas le prendre au sérieux.

 

Quand un tremblement de terre fait au Portugal des milliers de morts innocents, le 1er novembre 1755, Voltaire critique aussitôt, dans son « Poème sur le désastre de Lisbonne », la croyance en la providence. Alors que Rousseau réplique pour prendre la défense de l’idée de providence, Voltaire lui répond sans acrimonie. On est encore entre philosophes. Désaccord : oui, destruction : non.

 

Mais, trois ans plus tard, en 1758, Jean-Jacques commence à aggraver son cas. Dans sa « Lettre à d’Alembert sur les spectacles », il prend fait et cause pour le maintien de la prohibition du théâtre à Genève. Voltaire avait fait construire un théâtre dans sa propriété proche de Genève. Une part de la bourgeoisie genevoise y allait jouer ou voir jouer ses pièces et celles d’autres auteurs.

 

La rigueur de Rousseau le pousse à condamner le théâtre pour immoralité, et ceci n’est pas simplement ridicule et dépassé aux yeux de Voltaire. Cette intervention vient compliquer ses démêlés avec les pasteurs, brouiller ses relations avec les autorités de la ville, affaiblir une position à laquelle Voltaire tient particulièrement. Malgré tout, cette fois encore, Voltaire persiste à ne pas prendre Rousseau au sérieux.

 

Jusqu’à ce jour de juin 1760, où Rousseau adresse directement à Voltaire cette lettre extraordinaire où, tout en l’assurant de son admiration et de son respect intacts, il lui dit « je vous hais » et lui en explique les raisons avec ce mélange de sincérité et d’outrance dont il est coutumier. Jean-Jacques, il est vrai, ne va pas bien : il se brouille, à cette époque, avec Diderot, avec Mme d’Epinay.

 

Il se croit persécuté de tous, en butte à des complots, exposé à toutes sortes de rumeurs. « Je voudrais que Rousseau ne fût pas tout à fait fou, écrit Voltaire à d’Alembert, mais il l’est. Il m’a écrit une lettre pour laquelle il faut le baigner et lui donner des bouillons rafraîchissants. »

 

Pourtant, quand on lit attentivement le texte de Rousseau, il exprime plus sa souffrance et sa propre déception que sa haine de Voltaire. Toutefois, le moment est des plus mal choisis. Les philosophes, Voltaire en tête, sont en butte à une attaque en règle. Palissot de Montenoy, dans sa comédie « Les philosophes », dépeint Voltaire et ses amis comme autant de corrompus cyniques attaquant sans scrupules tout ce qui n’appartient pas à leur monde.

 

Aux yeux de Voltaire, ce n’est plus folie douce, mais trahison. Jean-Jacques n’est plus un benêt. C’est un Judas, un faux frère, un compagnon de route passé à l’ennemi. Un « inconséquent », un « coquin ». Cette fois, un homme à abattre.

 

« Je n’aime ni ses ouvrages ni sa personne », dit à son tour Voltaire à propos de Rousseau. Désormais, plus rien ne retiendra ses invectives.

 

« La nouvelle Héloïse », ce roman de Rousseau qui déclenche l’enthousiasme des premiers lecteurs ? « Sot, bourgeois, impudent, ennuyeux », ce n’est que « l’œuvre d’un polisson malfaisant ». « Du contrat social », qui prépare la pensée de la Révolution ? « Insocial », « peu sociable », digne d’un « philosophe des Petites Maisons » c’est à dire de l’asile de fous. L’« Emile », qui fonde à sa façon la pédagogie moderne ? « Fatras d’une sotte nourrice. » Ce n’est pas encore le pire.

 

A l’automne de 1764, Rousseau publie « Lettres écrites de la montagne », où il accuse Voltaire d’être complice de ses persécuteurs, de préférer les plaisanteries au raisonnement, de ne pas croire en Dieu et autres gentillesses. « On a pitié d’un fou, réplique Voltaire , mais quand la démence devient fureur, on le lie. » Alors Voltaire se déchaîne et n’hésite plus devant aucun moyen.

 

Voltaire n’aura plus de mots assez durs pour fustiger Jean-Jacques, « ce monstre de vanité et de contradiction, d’orgueil et de bassesse », ce « scélérat », « destiné à tomber dans un éternel oubli », « né dans la fange, pétri de tout l’orgueil de la sottise ».


En 1768, avec les vers burlesques de « La guerre civile de Genève », la haine est à son comble : « C’est de Rousseau le digne et noir palais / Là se tapit ce sombre énergumène/ Cet ennemi de la nature humaine / Pétri d’orgueil et dévoré de fiel / Il fuit le monde et craint de voir le ciel. »


Tout est dit. Durant les dix dernières années qu’ils auront encore à vivre (ils meurent en effet la même année, en 1778), les deux philosophes s’ignoreront définitivement.

 

Epilogue


Où sont évoqués quelques débats de l’actualité.


Déclarés bienfaiteurs du genre humain, grands hommes de la nation, dans cette crypte du Panthéon, les deux philosophes ennemis se trouvent embaumés dans une gloire commune qui s’est employée à gommer leur duel.

Les traces en sont pourtant visibles un peu partout dans notre actualité.

 

Car le duel entre eux se renouvelle et se perpétue dans d’innombrables débats de l’heure concernant la nature, l’éducation, le savoir, la vie sociale, la réussite, l’argent, les sentiments, le pouvoir. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que la France de 2011 n’en finit pas d’opposer descendants de Voltaire et disciples de Rousseau.

 

Voyez les débats sur la médecine et la santé. Chez ceux qui dénoncent les techniques déshumanisantes, fustigent la sophistication néfaste des traitements, critiquent les abus pharmaceutiques, prônent l’efficacité des médecines douces et des thérapies traditionnelles, comment ne pas entendre la voix de Rousseau ? Et celle de Voltaire, comment ne pas la retrouver dans les arguments soulignant qu’on doit à la science l’allongement de la durée de la vie, l’amélioration de la santé mondiale, la régression des maladies mortelles, le perfectionnement des dépistages et des soins ?

 

Sans doute ne peut-on être sûr et certain que Voltaire soutiendrait les OGM et Rousseau les anti-nucléaires, mais il est sûr que leur duel se poursuit aujourd’hui, dans les débats autour de l’environnement, plus nettement que partout ailleurs. Rousseauiste, foncièrement, l’idée que notre industrie violente la planète, perturbe ses équilibres et saccage son ordre. Voltairiennes au contraire la méfiance envers le catastrophisme écologique ou bien la confiance dans les sciences et les techniques pour trouver des solutions aux problèmes qu’elles-mêmes suscitent.

 

Dès que l’on parle d’éducation s’opposent les tenants du développement de l’enfant à partir de ses capacités propres et les partisans de l’apprentissage nécessaire des connaissances de base. Les uns, lointains descendants d’Emile, souhaitent d’abord laisser la nature s’épanouir. Les autres, héritiers indirects du patriarche de Ferney, ne jurent que par les livres et l’enseignement transmis. Les jugements que l’on porte sur l’argent contiennent aussi, en filigrane, comme les anciens billets de banque, la figure de Voltaire ou celle de Rousseau. On trouve la première dans les discours qui jugent légitimes la propriété, les fortunes édifiées sur la spéculation, les plaisirs du luxe. La seconde se discerne quand on dénonce les inégalités colossales, l’insensibilité des nantis, les profits sans travail.

 

On décèle toujours, de manière récurrente, les deux postulats : celui de Voltaire-rudesse et dureté de la nature, améliorations possibles par la civilisation -et celui de Rousseau-autorégulation de la nature, déséquilibrée par la nocivité de la culture.

 

Résumons leurs combats :


Voltaire : il a eu trois passions :


. la religion : son combat s'inscrit dans la crise collective du sentiment religieux au 18ème siècle. Voltaire se dit déiste, croyant en la majesté de l'Etre suprême. Dénonce surtout le fanatisme, les superstitions.

. la pluralité religieuse est un gage de liberté, de paix, de bonheur pour le pays qui l’autorise ;

. une pratique religieuse sans sacrements, sans cérémonies, sans corps de prêtres n’est pas moins conforme à la raison naturelle et à de nombreux passages de l’Ecriture que celle des catholiques.

Son ouvrage, Traité de métaphysique, qui n’était pas destiné à la publication, a été sauvé in extremis des papiers que Madame du Châtelet avait recommandé de brûler après sa mort. Il est intéressant pour étudier les convictions philosophiques de Voltaire, hors polémique….

 

Ce Traité est le résultat d’un effort de clarification de ses convictions métaphysiques. Cet opuscule se compose de 9 chapitres : origine de l’homme, existence de Dieu, origine des Idées, existence du monde extérieur, de l’âme, de son immortalité, le libre arbitre, la sociabilité de l’homme, la morale universelle.

 

Voltaire y réfute le matérialisme athée et disqualifie certains dogmes théologiques.

 

C’est ainsi qu’il juge insuffisante la preuve a priori de l’existence du divin par l’idée d’un être infini, que chacun porterait en soi. Car cette idée, transmise en réalité par l’éducation, n’est pas universelle. De même, la preuve par les causes finales, suffisante pour des esprits grossiers, est faible d’un point de vue métaphysique et ne garantit que la probabilité d’un artisan suprême intelligent et non la certitude d’un être infini ayant créé le monde ex nihilo.

 

A ces preuves insuffisantes, Voltaire en oppose une autre, empruntée à Locke, qui fait naître l’idée de Dieu d’une interrogation sur l’existence : j’existe, donc quelque chose a existé de toute éternité ; ou c’est moi-même, ce qui est absurde, car je ne suis pas Dieu ; ou c’est un Autre nécessaire, qui ne peut être la matière : Dieu existe.

 

« Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer, mais la nature tout entière nous dit qu’il existe. »

Dieu est un mystère qu'on peut délimiter. Une vérité concevable, une évidence rationnelle.

L'Incarnation, la Révélation dépassent son entendement. Elles lui paraissent une atteinte à la majesté de l'Etre suprême.

 

. l'histoire : étudie l'esprit à l'œuvre dans un devenir universel. Il améliore la manière d'écrire l'histoire, à partir d'une description rigoureuse des faits. Il ne cherche pas à élaborer une philosophie de l'histoire, car il n'a pas l'esprit de système. Il écrit une histoire de Charles XII, Essai sur les mœurs. Il fait preuve d'un savoir prodigieux.  Il veut rejoindre l'esprit des nations et des époques et rendre sensibles à tout lecteur de bonne foi les progrès de la raison, cette lente et irréversible montée de l'humanité vers la lumière.

 

Il est à la fois empiriste et attaché à certaines valeurs, la liberté, la tolérance.

 

. la justice : milite pour la justice, pour la dignité humaine. Il défend des causes comme lors de l'affaire Calas, en 1763. Il écrit un Traité sur la tolérance. S'insurge contre la torture. Il veut arracher la jurisprudence à la barbarie, humaniser la loi chaque fois qu'elle est injuste, inhumaine et pernicieuse. Il veut supprimer la vénalité de la magistrature.

 

 

Rousseau, quant à lui, aborde quatre thèmes essentiels :


. la société humaine à l'origine de la corruption et de l'inégalité

 

Rousseau pense que les progrès dans les connaissances, les techniques et les arts n’ont pas « contribué à épurer les mœurs » (Discours sur les sciences et les arts), que la civilisation fait aussi progresser la corruption et donc que le progrès des Lumières n’apporte pas « de vrais avantages pour le bonheur de l’espèce humaine. » Discours sur l’inégalité.

 

Rousseau est extrêmement critique vis-à-vis de la société de son temps qui opprime l’homme, l’assujettit à un certain nombre de conventions et contraintes, et surtout, crée des besoins artificiels qu’il n’a plus les moyens de satisfaire.

 

Il affirme que l’homme sauvage, c’est-à-dire l’homme tel qu’il serait si on faisait abstraction de ce que lui ont apporté la société et la civilisation, est plus fort, plus robuste et plus résistant que les hommes civilisés. Et surtout, il connaissait une adéquation entre ses besoins et la possibilité de les satisfaire. L’homme sauvage n’a pas de désirs qu’il ne peut satisfaire ; il est donc plus heureux que l’homme civilisé qui a des besoins insatiables, d’ordre imaginaire ou illusoires.

 

« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. »

 

« Qu’est-ce donc qui peut l’avoir dépravé à ce point sinon les changements survenus dans sa constitution, les progrès qu’il a faits, et les connaissances qu’il a acquises ? » Discours sur l’inégalité.

 

 

L’homme est naturellement bon, c’est la société qui le rend méchant

 

1. En tant qu’être naturel, l’homme n’obéit qu’à deux principes : l’amour de soi et la pitié.

 

Vivre, c’est chercher à se conserver. L’amour de soi peut se corrompre en amour – propre, synonyme d’égoïsme. Mais la pitié modère l'activité de l'amour de soi. L’homme est pour lui naturellement solitaire et pas forcément social et porté à l’amour d’autrui. Contraint à vivre en société, l'homme devient jaloux, superficiel et méchant.

 

2. C’est seulement du point de vue social qu’il peut y avoir des inégalités. Il cherche à montrer que l’inégalité n’est pas naturelle mais sociale et de ce fait, aucune justification de l’autorité, de la soumission et de la domination ne peut être fondée sur une quelconque inégalité naturelle.

 

« Lorsque je regarde autour de moi, je vois des peuples infortunés gémissant sous un joug de fer, le genre humain écrasé par une poignée d’oppresseurs, une foule affamée, accablée de peine et de faim, dont le riche boit en paix le sang et les larmes, et partout le fort armé contre le faible du redoutable pouvoir des lois. Tout cela se fait paisiblement et sans résistance. Fragment sur l’état de guerre.

 

 

3. D’où vient l’inégalité sociale : de pactes sociaux fondés sur l’oppression :

 

« Résumons en quatre mots le pacte social : vous avez besoin de moi, car je suis riche et vous êtes pauvre ; faisons donc un accord entre nous : je permettrai que vous ayez l’honneur de me servir, à condition que vous me donnerez le peu qui vous reste, pour la peine que je prendrai de vous commander. » Discours sur l’économie politique.

 

Il s’agit  de la convention inique entre un maître et un esclave : « Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j’observerai tant qu’il me plaira, et que tu observeras tant qu’il me plaira. » Du Contrat social.

 

Le ressort de l’oppression est l’inégalité engendrée par les rapports sociaux, entérinée par les institutions politiques.

 

Rousseau renverse l’appréciation dominante à son époque sur les avantages respectifs de l’état de nature et de l’état de société (cf. la vision de Hobbes) , qui assimile le premier à un état sauvage, bestial et cruel, et le second au développement de la civilisation, au progrès technique, intellectuel et moral.

 

. Un Etat juste et légitime (Le Contrat social) :

 

Il se pose en gardien de l’Etat de droit et de la loi, du bien commun fondé sur la volonté générale, garante de l’égalité, de la liberté et de la justice. Contre toutes les formes d’intérêts particuliers, nous dirions aujourd’hui, corporatistes ou catégoriels.

 

Il définit la liberté comme l’obéissance à une loi stricte que l’individu érige au-dessus de lui-même. C’est le résultat d’un mouvement autonome de sa volonté qui y adhère.

La liberté se réalise dans la volonté générale, dans la volonté de l’Etat.

 

Il ne s’agit pas pour Rousseau, comme on le croit couramment, de décrire une cité idéale.

« Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais ou je me tairais ». Du Contrat social, préambule du livre I.

 

L’entreprise de Rousseau est analogue à celle de Platon dans la République ou Les Lois : s’interroger sur l’idée de justice ou sur le droit politique, à savoir sur ce qui fonde la légitimité de l’autorité. On ne peut donc lui reprocher de chercher à définir une société idéale, irréalisable, donc utopique.

 

Leur argument est justement inverse : il faut disposer d’un critère abstrait de ce qui est juste et légitime, puisque, s’il n’existe pas de société juste ni d’autorité parfaitement légitime, encore faut-il disposer d’une norme pour mesurer leur injustice, la distance entre ce qui est juste et ce qui est injuste.

 

Rousseau réfute les théories qui légitimeraient l’autorité sur une instance transcendante (Roi de droit divin) . Il n’existe pas non plus d’autorité politique naturelle, comme celle du père sur ses enfants mineurs. Le droit résulte donc de conventions entre humains, respectant la liberté de chacun.

 

« Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, et même à ses devoirs. »

 

. L'éducation du citoyen (L'Emile) :

Du point de vue métaphysique ou moral, l’homme est un être sensible, chez lequel la raison ne se développe que tardivement.

 

Pour Rousseau, l’enfant n’est d’abord que sensations, puis raison sensitive, de là il devient raison intellectuelle, et enfin conscience morale.

 

Comment pousser l’enfant à passer d’un état d’innocence à un état de culture, sans pour autant que cette culture soit artificielle et contre-nature ? Comment actualiser – sans les dénaturer – les virtualités – raison, sociabilité, conscience morale et civique de l’enfant ?

 

Le pédagogue aura comme mission de diriger l’enfant, certes, mais selon sa nature propre. Deux tâches lui incombent : laisser faire la nature, préserver le cœur de l’enfant du vice et son esprit des préjugés. Telle est la fameuse « éducation négative ».

 

Il faut pourtant que l’enfant soit confronté avec certains obstacles pour que sa nature s’accomplisse. Le pédagogue sera en fait très présent, pour susciter les rencontres de l’enfant avec la nature, et favoriser les chocs affectifs ou intellectuels.

 

Le respect de la liberté intérieure de l’enfant, dans un cadre d'exigence, gouverne la pédagogie de Rousseau.

 

Rousseau est le premier auteur à considérer l’enfant comme un enfant, dans son développement, et pas comme un futur adulte.. Surtout il n’accable pas l’enfant du poids du péché originel ( ce que faisaient tous les pédagogues avant lui)….