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Que savons-nous de la réalité ?

par Fernand Schwarz, Président fondateur de Nouvelle Acropole en France

 

Les découvertes réalisées au XXe siècle en physique, astrophysique et biologie remettent en question la vision déterministe et mécaniciste du monde qui s’est imposée de façon universelle pendant plusieurs siècles. Que savons-nous de la réalité ?

 

Depuis l’Antiquité, les Anciens croyaient vivre dans un monde vivant, fluide, possédant une richesse de formes exceptionnelles, en état vibratoire, en changement et en renaissance permanents. Rien selon eux n’était isolé, cloisonné ou fragmenté. Chacune des parties était reliée aux autres et en interdépendance avec le Tout. Il y avait une quête, visant à trouver des rapports harmonieux avec soi, avec les autres, avec la Nature et l’Univers. La finalité des sciences, des cultures et des civilisations était d’acquérir des connaissances afin de rendre compréhensible la vie humaine et de l’harmoniser avec les grandes forces de la Nature et leur pouvoir transcendant. Sciences, spiritualité et culture étaient ainsi associées. On retrouve cette philosophie dans le tao en Chine, dans la philosophie socratique, la pensée celte et amérindienne. C’est ce qu’on appelle le paradigme (1) des civilisations anciennes ou traditionnelles.

 

La rupture

 

À partir du XVIe siècle, une série de ruptures s’opéra. Nicolas Copernic (2) proclama d’abord que la Terre n’était plus le centre du monde, comme l’avait prétendu Ptolémée (3). Désormais c’était le Soleil qui devenait le centre de l’Univers et la Terre n’était plus qu’une simple planète. Cette nouvelle thèse engendra une rupture entre l’Église et la Science. Ainsi, l’Église cessa de dicter les valeurs et les enseignements à la société et la science prit le relai.

Le mathématicien, physicien et philosophe français René Descartes (1596-1650) introduisit ensuite une nouvelle séparation en philosophie en affirmant que le mental était séparé du corps («Je pense, donc je suis»). Et l’Humanité se sépara de la Nature.

Le philosophe anglais Francis Bacon (1596 – 1626), un des pionniers de la pensée scientifique moderne, émit l’idée qu’il fallait asservir la Nature pour la mettre au service de l’homme.

 

La vision mécaniciste de l'Univers

 

Enfin au XVIIIe siècle, Isaac Newton (4) élabora la théorie de la gravitation universelle et énonça un nouveau paradigme selon lequel l’univers était une machine, une mécanique qui fonctionnait comme une horloge et cette théorie mécaniciste influença profondément et définitivement la science moderne. La matière était corpusculaire et tout ce qui était à l’intérieur de ce monde pouvait être réduit à des schémas mécaniques, y compris l’être humain. Tout était prédictible, à commencer par la position des étoiles dans le ciel, les objets, les évènements, les connaissances et le futur. Les lois de la Nature étaient donc complètement déterminées et déterminaient le monde. L’homme n’avait donc qu’à se laisser vivre et sa marge de liberté et de manœuvre dans le monde était pour ainsi dire faible ou nulle.

Au XIXe siècle, cette vision mécaniciste et réductrice du monde s’appliqua dans l’ère industrielle avec l’essor des machines. Le monde, en dehors de notre mental n’était que de la matière sans vie qui agissait selon des lois prédictibles, mécaniques et dépourvues de toute dimension spirituelle. On sépara donc la nature vivante qui nous soutenait, du reste.

Thomas Kuhn (5), grand chercheur de la philosophie de la science, précisa que la science était un paradigme en ce qui concerne la compréhension de la nature, de l’Univers mais également de la société. Le monde scientifique émit un modèle de réalité qui devait être partagé par tous. Ce dernier généra des valeurs dans les sociétés dites modernes, dicta ce qui était vrai ou faux, comme l’avait fait auparavant l’Église. La science fit donc pression comme n’importe quel groupe ou lobby, agissant dans un sens ou dans un autre, en fonction du paradigme qu’elle défendait. Même les scientifiques furent obligés de se plier à ses règles. Aujourd’hui encore, beaucoup de chercheurs ne peuvent pas faire de recherches par manque de crédits mais surtout parce que leurs recherches doivent aller dans le sens de ce qui est demandé ou correspondre à une opinion générale. Le biologiste anglais, Rupert Sheldrake (6) reconnaît avoir subi des pressions parce que ses recherches affectaient la conception communément admise de la vision sociale du monde. Ses recherches ne sont enseignées à l’université de Cambridge que depuis cinq ou six ans ! Il a expliqué que les physiciens et astrophysiciens sont tout à fait libres d’énoncer leurs théories parce qu’elles ne touchent ni ne modifient la vie quotidienne mais pour celles qui concernent la vie quotidienne, il y a une énorme pression.

 

Aujourd’hui la vision mécaniciste est dépassée mais la société et les individus continuent à penser et à agir selon l’ancien paradigme. La politique, la psychologie, et beaucoup de domaines de connaissances sont encore orientés par la vision mécaniciste. C’est pour cette raison que l’écart se creuse de plus en plus entre la science et les citoyens. Cette dichotomie s’applique également à la façon dont la réalité est appréhendée.

 

Le monde sensible et la réalité voilée

 

Qu’est-ce que la réalité ? La première réponse qui a été trouvée est «ce qui est». Mais comment définir ce qui est ? Et par extension, comment définir l’homme s’il ne sait pas qui il est ?

Pour trouver une réponse, il faut aller au-delà des apparences.

Au sens plus restreint, ce qui «est» est la réalité sensible, c’est-à-dire ce qui empiriquement et matériellement est observable. Mais dans beaucoup de cas, «ce qui est», ne se réduit pas à ce que l’on voit. En effet, un objet est rempli de matière solide et homogène. En réalité, il contient peu de matière et renferme une grande quantité de vide. Pour la théorie mécaniciste, le vide ou le néant est l’absence de qualité : le rien face au plein et au Tout. Pour les physiciens quantiques, plus on descend au stade de la micro-échelle et de l’infiniment petit, moins on trouve de matière et à un moment donné, il n’y a plus que de l’énergie, un grand champ d’énergie que notre perception nous fait voir comme du vide ! C’est difficile à concevoir et dérangeant pour notre raison mais c’est pourtant vrai ! De même, nous pensons que le contour de l’objet est parfaitement délimité, alors qu’en réalité, il y a de la matière qui en a franchi le seuil. Tout semble séparé alors qu’en réalité il n’en est rien.

La meilleure définition de la réalité serait de dire que c’est ce qui se trouve derrière les apparences, que ce soit à une échelle microcosmique (de l’infiniment petit) ou macroscopique (de l’infiniment grand). Le physicien français Bernard d’Espagnat évoque «une réalité voilée».

 

Les différents plans de la réalité

 

Il existe différents niveaux de réalité et tous ces niveaux de réalité sont bien réels.

À l’échelle humaine, la théorie de Newton fonctionne très bien pour faire des calculs simples. Elle ne fonctionnera pas pour envoyer une fusée sur la Lune par exemple. Davantage de paramètres entrent en ligne de compte et l’espace est courbe et non droit (ce que l’œil nu ne peut voir). Par contre, la théorie de la relativité donne des résultats intéressants pour l’infiniment grand et la macro-échelle. Au niveau de l’infiniment petit, du microscopique, des microparticules, de la substance, la relativité ne peut s’appliquer. Il faut recourir à la physique quantique.

En fonction d’un niveau et d’une échelle, on peut utiliser des logiques différentes et des méthodes distinctes, mais elles ne sont pas transposables d’un plan à un autre et pourtant elles sont toutes vraies. Il faut donc s’adapter au niveau de réalité que l’on veut observer et acquérir la logique et la pensée correspondantes. Le problème est que nous avons été habitués à pratiquer une logique linéaire et mécaniciste dans laquelle A ne peut pas être B et vice-versa.

En changeant d’échelle, de perspective, les réalités changent et la conscience peut alors participer de plusieurs réalités à la fois, en créant dans l’esprit des catégories différentes, permettant de concevoir des niveaux différents de l’existence.

 

Le principe de superposition

 

En physique quantique, il existe le principe de superposition. Les micro-particules peuvent s’exprimer de plusieurs façons et leurs possibilités d’expression sont superposées. Par exemple, un atome peut être une onde ou une particule. Dès que l’on met en lumière l’un des aspects, la superposition tombe, l’objet s’exprime sur l’un de ses aspects et nous croyons voir la totalité. Il en est de même pour l’être humain. La réalité est une unité indivisible mais nous la voyons fragmentée.

La philosophie, la spiritualité et la science convergent sur le fait qu’il faut développer cette capacité de concevoir le Un et le multiple à la fois, ce qui est une complète révolution pour notre esprit et implique de se montrer ouvert. La science peut être un outil précieux pour nous aider à dépasser progressivement ces obstacles et à percevoir l’indivisible.

Dans notre besoin de compréhension, il existe un ordre implicite que nous rendons explicite. Mais l’ordre explicite que nous construisons avec notre esprit n’est jamais l’ensemble de l’ordre implicite. De là, la nécessité de développer notre sens de l’observation pour y inclure des facettes et options supplémentaires et élargir notre compréhension et notre relation vis-à-vis de nous-même et des autres. Nous devons modifier les capteurs qui nous permettent d’appréhender la réalité.

 

L'illusion avec apparence de réalité

 

Dans la philosophie hindoue, le mot sanscrit, maya, explique la notion de réalité par «l’illusion avec apparence de réalité», c’est-à-dire quelque chose qui n’existe probablement pas mais qui existe pour nous. Tout ce que nous appréhendons avec nos sens est réel mais chez les Hindous c’est illusoire, c’est Maya. Quand nous quittons l’illusion, ce qui était vrai ne l’est plus. Ainsi, les philosophes orientaux conseillent de ne pas s’attacher à ce que nous croyons réel. Les illusions viennent de notre attachement aux choses et de notre désir de voir le monde à notre convenance, en fonction de ce que nous sommes, de ce que nous choisissons d’être.

Des physiciens et des biologistes utilisent encore l’exemple de l’allégorie du mythe de la caverne du philosophe grec Platon (424/423 av. J.-C.- 348/347 av. J.-C.), pour illustrer la notion de réalité voilée, qui n’est pas la réalité des sens.

Dans le livre VII de la République (7), Platon imagina une mise en scène, un peu comme au cinéma. Il décrivit une immense grotte avec une petite entrée qui se dirigeait vers les entrailles de la terre. Des hommes enchaînés y vivaient dans l’obscurité et regardaient le fond de la grotte, sorte d’écran géant où se projetaient les ombres de ce qui se passait dehors. Ils pensaient que ce qu’ils voyaient était la réalité. L’un d’entre eux décida de sortir de la caverne et de l’illusion des projections. Il se détacha de ses chaînes, sortit en rampant, se retrouva à l’extérieur, dut s’adapter à la lumière du jour (il vivait auparavant dans l’obscurité) et se rendit compte que la source de lumière était le soleil (la réalité) et que les images n’étaient que des projections (reflets). L’histoire dit que cet homme, philanthrope, voulut revenir dans la caverne pour avertir les autres hommes qu’ils ne voyaient que des projections, mais les autres hommes enchaînés ne le crurent pas.

Certains scientifiques eurent comme Platon des intuitions qui se transformèrent ensuite en faits. Ils arrivèrent à la conclusion suivante selon laquelle, pour saisir la réalité, il était urgent de changer de paradigme, celui d’un univers mécanique prédictible et déterministe. De ce fait, il devient de plus en plus difficile de pouvoir dire exactement et définitivement comment les choses sont. Pour le philosophe, ce n’est pas un problème car il accepte l’impermanence, l’incertitude et le mouvement.

 

Le concept de césure

 

Jean Hamburger (1909-1992), grand scientifique et médecin français proposa le concept de césure (8). En sciences, ce concept signifie que l’on peut étudier un objet selon des méthodes scientifiques distinctes et précises : par exemple, d’un point de vue économique, psychologique, physique ou mathématique. Chacune de ces approches est sérieuse, chacune d’entre elle a un protocole particulier et donne une représentation différente du même sujet. Chacune des réponses sera vraie mais non superposable à cause des écarts dans les résultats obtenus. Ces écarts s’appellent «césures» : ce sont des hiatus qui ne représentent pas la réalité dans sa totalité. On en revient alors à l’idée d’une réalité une et multiple à la fois.

Tout ce que la science nous explique aujourd’hui sont des approximations, des probabilités incertaines de saisir la réalité. Ce qui n’est pas rassurant pour l’homme qui aime ce qui est clair et précis.

La science doit donc élargir les moyens d’observation, prendre plus de distance, réintégrer de nouvelles superpositions d’images et de césure pour se rendre compte que les choses peuvent être totalement différentes. C’est le même principe en philosophie.

 

Le champ de probabilités

 

Les particules subatomiques ne sont pas solides. Elles ont une nature duelle. En fonction de l’observation, elles sont ondes (vague d’énergie) ou particules. Elles sont l’une ou l’autre et elles sont les deux à la fois. On se retrouve donc face à un champ de probabilités.

Selon la théorie de Max Planck (9), les électrons sont dans une sorte d’orbite autour du noyau mais peuvent changer de plan. Ils sont là et soudain ils peuvent changer d’orbite ou de champ d’énergie. Dans la logique mécaniciste linéaire, il est possible d’imaginer l’électron prendre un taxi, se diriger à un endroit, prendre l’ascenseur et changer d’étage. En physique quantique, l’électron change de plan sans route définie, pour réapparaître immédiatement là où il faut, sans que l’on sache comment il y est arrivé et comment il est parti ! Cela dépasse notre logique !

Les électrons changent de position par «saut quantique». La difficulté est que l’on ne peut pas déterminer quand ils vont sauter ni où ils vont apparaître, mais ils sautent et ils apparaissent ; cela a été étudié par Erwin Schrödinger (10) : ce qui se passe n’est pas déterminé en quoi que ce soit par rapport à l’univers physique. Il y a simplement un faisceau de probabilités.

 

L'incertitude et l'aléatoire

 

Ce constat amène à envisager les concepts de l’aléatoire et de l’incertitude. L’aléatoire démontre qu’il y a des évènements non prédictibles qui se produisent. On ne peut pas savoir quand ou comment un électron passe d’une orbite à une autre mais il le fait. L’atome est-il une particule ou une onde ? Il est les deux. Il est une particule quand on applique des critères de mesure et d’observation de particule mais il n’est plus une onde, et il est onde quand on applique les critères de mesure et d’observation d’une onde, mais il n’est plus une particule. Il est impossible de considérer l’atome dans sa réalité globale (onde et particule). On ne peut l’envisager que dans l’un de ses aspects.

Dans la logique mécaniciste si l’on regarde une bouteille se déplacer, on peut parfaitement calculer la vitesse de déplacement et sa position. Avec une particule subatomique, ce n’est pas possible. Si l’on connaît sa vitesse, l’on ignore où elle se trouve et si l’on sait où elle se trouve, l’on ne connaît pas sa vitesse. Il y a donc une incertitude et une indétermination permanentes pour connaître les choses (leur position et leur vitesse). Or, cela est inconcevable pour notre pensée déterministe ! L’intérêt de l’indéterminé, c’est l’aléatoire.

John Bell, physicien irlandais du XXe siècle (1928-1990) a démontré que l’on pouvait transférer simultanément une information d’une particule A vers une particule B, peu importe la distance, et ces deux échanges se faisaient immédiatement sans le moindre problème. Dans la logique mécaniciste c’est invraisemblable mais dans le monde de l’infiniment petit, cela se produit tout le temps. À l’échelle microscopique, il n’y a pas de trajectoire, pas de notion d’espace ni de temps, pas de distance. Tout est inter-relié dans une globalité unificatrice, dans une sorte de soupe quantique.

 

Le rôle de l'observateur

 

Ce qui est important n’est pas ce que l’on observe mais celui qui observe.

Beaucoup de phénomènes se produisent parce que l’observateur a induit une attention et une intention particulières. Si l’attention et l’intention changent, le phénomène observé sera différent et le résultat sera également différent. C’est un fait reconnu aujourd’hui.

Quand l’observateur se livre à une expérimentation, il met des limites. Le champ des possibles s’effondre pour devenir ce que l’observateur voit.

Si nous acceptons d’être plus attentifs à ce que nous ressentons et pensons, si nos intentions vis-à-vis de ce que nous voulons voir ou ce sur quoi nous voulons nous concentrer sont plus claires, nous pourrons peut-être changer notre façon de voir et nous transformer également. Nous avons de temps à autre des opportunités pour changer notre perspective sur les choses, en déplaçant notre conscience, ce qui coïncide en général avec un changement dans la relation à nous-mêmes.

Notre attention et notre intention provoquent un changement en nous-mêmes et sur notre environnement. C’est probablement une des clés majeures qui se dégage de toutes ces dernières recherches et qui sont en convergence avec des connaissances traditionnelles.

 

La dimension quantique dans l'homme

 

Dans le domaine de la biologie, les cellules humaines portent en elles les échangeurs entre la dimension quantique et celle que nous utilisons. Les composantes internes de notre système nerveux sont en réalité de la nature même de cette physique quantique. Si nous le décidons, nous avons donc la capacité de créer une interférence avec la substance, la matière et les choses car nous savons que c’est l’observateur qui détermine le résultat qu’il veut obtenir.

Les théories de visualisation, de symbolisation — méthodes pour sortir du conditionnement spatio-temporel, héritées des grandes traditions — sont totalement efficaces pour travailler sur le système quantique. Par conséquent, par cette pratique, nous pourrions modifier notre vision des choses, de nous-mêmes et de notre propre état intérieur, y compris de notre propre substance, puisque nous avons les connexions. La science d’aujourd’hui l’a prouvé.

 

Le rôle du mental dans la compréhension

 

Le mental apporte un cadre pour que les connaissances et les hypothèses puissent s’organiser. Il construit l’Univers que l’œil voit. L’œil ne sait pas ce qu’il voit, de la même façon que la caméra qui filme ne sait pas ce qu’elle voit. C’est de l’intérieur de nous-mêmes que nous construisons l’image que nous voyons. Sans le mental, nous serions en train de voir sans voir, d’entendre sans entendre, de ressentir plaisir ou déplaisir uniquement, d’éprouver uniquement des sensations de pesanteur, de résistance, sans comprendre.

Pour comprendre, il faut reconstituer par le mental. Or, le mental ne reconstitue qu’à partir de ce qu’il connaît. Si l’on conserve toujours les mêmes connaissances, les mêmes acquis, l’on ne changera pas de manière de traiter les perceptions. C’est pour cela que parfois, il est difficile de se transformer.

Pour connaître des choses nouvelles, il y a donc deux voies : l’intellect et l’expérience.

L’intellect permet de connaître de nouvelles choses en théorie. Pour assimiler et intégrer de nouvelles connaissances, nous devons les intégrer à notre vie en les mettant en pratique. Il faut donc relier la connaissance intellectuelle à la pratique et à l’expérience pour que l’assimilation soit totale. L’expérience est capitale. Mais il ne s’agit pas de «faire pour faire» (mécanicité), il faut agir en conscience.

 

L'extension du champ mental pour percevoir la réalité

 

Rupert Sheldrake, explique que la vision (dans le sens de construire la réalité des perceptions) implique un processus dans deux directions. La première direction est le mouvement que fait la lumière en passant par le nerf optique pour arriver au cerveau. La lumière pénètre par la rétine, les cellules en forme de bâtons produisent des variations électriques qui déclenchent un certain nombre d’activités électriques et chimiques, permettant les reconstitutions d’images. La deuxième direction est une projection des images de l’intérieur de soi vers l’extérieur.

Chacun d’entre nous ne reconstruit pas les images de la même manière car chacun d’entre nous ne dispose pas des mêmes réseaux neuronaux et notre subjectivité nous fait voir les choses sous des angles différents. S’il n’y a pas d’extension du champ mental sur l’objet que l’on veut voir, l’on ne verra même pas celui-ci, et l’on passera à côté de lui sans le voir.

Quand Christophe Colomb arriva en Amérique, les Indiens autochtones, n’avaient pas vu les bateaux. Pourtant, ils étaient bien là. Seul leur chamane, un être qui apprenait à regarder au-delà des apparences, parvint à les voir. Quand il les vit, il appela son peuple et les lui montra en les décrivant. Petit à petit les bateaux devinrent visibles par tous.

 

Le pouvoir de l'esprit sur la réalité

 

La réalité est ce que l’on voit mais également ce que l’on peut concevoir, se représenter et ce que l’on peut connaître. L’esprit est déterminant pour donner aux choses un aspect réel. Parfois nous passons devant des personnes ou des objets sans les voir parce que nous n’y pensions pas ou que nous ne les connaissions pas. Si nous y pensons, tout d’un coup ils deviennent réels. La pensée est donc en interrelation avec la réalité.

Ce ne sont pas les cinq sens qui donnent le sens de la réalité, ce sont les pensées. D’où l’intérêt de la philosophie pour élargir la compréhension et la connaissance. Mais ce n’est pas parce que l’esprit a vu, que ce qu’il a vu est réel. Ce peut être maya, une illusion. Quand les Aztèques virent les premiers Espagnols à cheval, ils pensèrent qu’ils formaient une unité avec leur monture. À aucun moment, ces hommes qui connaissaient pourtant bien l’astronomie et d’autres sciences encore, imaginèrent qu’il pouvait y avoir deux entités : un cheval et un homme. Quand ils virent l’homme descendre de cheval, ils eurent un grand choc.

 

Relier l'idée à l'objet

 

La compréhension et la reconnaissance de l’objet ne sont possibles qu’en les reliant à l’idée. Par exemple, l’œil et le cerveau peuvent voir une bouteille d’eau mais pour que cette image soit lue par la conscience, nous devons penser «bouteille», puis «bouteille d’eau». Il faut donc ajouter une pensée à ce que nous voyons. La conscience et les pensées interagissent avec la réalité. Si on ne peut y ajouter aucune compréhension, aucune idée, aucune émotion, l’objet ne fera pas partie du champ de conscience. Ce ne sont pas les sens qui donnent la conscience de la réalité c’est l’association des pensées et des sentiments qui permettent de désigner les choses.

Le cerveau ne fait pas de distinction entre l’environnement extérieur, l’imagination et la réalité intime. Quand on visualise ou que l’on voit un objet, les électrodes posées sur la tête signalent la même zone du cerveau stimulée. La machine neuronale ne fait pas la distinction au niveau des trajets et des éléments utilisés entre ce que l’on fait et ce que l’on représente. Autrement dit, que l’on soit en train de rêver ou d’agir concrètement en état de veille, l’impact est le même. Aujourd’hui l’on comprend que l’on peut travailler l’entraînement athlétique par concentration et visualisation. Il s’agit de faire «comme si». On synchronise un schéma par le mental, la tête coordonne les mouvements. Si l’on veut augmenter nos capacités, on peut le faire par la concentration et l’imagination. En Orient cela s’appelle la méditation.

Il faut travailler de l’intérieur (de soi-même) vers l’extérieur. D’où un nouveau paradigme de perception dont la clé serait l’expansion et l’ouverture de la conscience à travers la quête permanente de nouvelles connaissances, de nouvelles approches et plus précisément de méthodes de connaissance et d’expérimentation, pour relier penser et action et permettre à l’intuition de surgir entre les espaces laissés par les césures.

 

Notre pouvoir sur la réalité

 

Pour le mental, le vide est un concept inconcevable. En réalité, il y a beaucoup plus de vide que de plein. Le vide est comme un lieu où tout est virtuel et par un effet d’attention et d’intention, des choses de cette virtualité deviennent des choses actuelles. D’où l’intérêt de la concentration et de la méditation (pratiques de visualisation symbolisation…héritées des traditions anciennes) pour sortir du conditionnement spatio-temporel et rendre réel des virtualités et des potentialités. Ce phénomène se produit au niveau micro-cellulaire, dans nos neurones, qui ont en même temps une activité électrique et chimique parfaitement compréhensible, mais aussi une activité quantique. Il y a d’abord des choses qui apparaissent et des matériaux qui s’engendrent dans cet ensemble, qui nous soutiennent, mais nous pouvons en même temps, avec attention et intention, faire émerger des aspects, des détails d’un ensemble. C’est un changement de vision. Nous avons un laboratoire en nous-mêmes mais nous créons les réalités en fonction de nos nécessités.

Par les pratiques de méditation et de concentration, il devient possible de modifier notre propre vision du monde, de nous-mêmes et de notre propre constitution puisque nous avons les connexions. La philosophie est également un bon moyen d’élargir nos connaissances et par là-même de développer l’extension de notre champ mental afin d’élargir notre vision et changer les paradigmes pour le XXIe siècle.

 

Transcender l'espace-temps

 

Le bouddhisme tibétain explique que les objets tels que nous les connaissons ont leur réalité parce qu’ils sont conditionnés par l’espace-temps. Il existe un plan au-dessus, appelé curieusement le plan du rêve, par rapport à l’autre plan qui est celui d’être éveillé, où les choses n’ont ni temps ni espace (c’est le cas des particules qui effectuent un saut quantique et transcendent l’espace et le temps). C’est un endroit déconditionné qui possède d’autres caractéristiques : il est régi par un langage symbolique, puisque le langage du rêve n’est pas conceptuel comme celui du spatio-temporel. Conceptuel veut dire une idée après l’autre. Dans le symbole, dans un mandala ou un objet de méditation, les choses se passent en même temps. Un symbole peut signifier plusieurs choses à la fois. C’est une forme qui peut avoir plusieurs significations. Il peut se situer dans tous les temps. C’est pour cela qu’on l’appelle le plan symbolique. C’est la raison pour laquelle, dans leurs pratiques, les Tibétains utilisent ces diagrammes que sont les mandalas, pour organiser, extraire ou créer des liens, des interfaces, pour pouvoir travailler dans le plan du rêve, qui n’est pas le plan de l’absolu où l’on ne rêve carrément plus.

Nous sommes aujourd’hui devant un grand défi. La science nous aide à comprendre que beaucoup d’intuitions et de connaissances archaïques étaient dans le vrai et qu’il y a eu un hiatus : on a voulu séparer les choses entre elles, les opposer, causant un grand mal à l’humanité et à la planète. Aujourd’hui, grâce à la pratique de la philosophie, il est possible de manier des catégories diverses et variées et de les relier entre elles. En pénétrant dans les différents plans de la réalité, nous élargissons nos connaissances et activons l’extension de notre champ mental, pour être plus ouverts, changer notre vision du monde et ainsi nous transformer. Un enjeu pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et y devenir plus acteur et actif.

 

 

(1) Ensemble de suppositions implicites, représentation du monde, modèle cohérent qui n’est pas remis en question et qui dicte les conduites

(2) Chanoine, médecin et astronome polonais (1473 - 1543) qui développa et défendit la théorie de l’héliocentrisme. Le changement profond des points de vue scientifique, philosophique et religieux que cette théorie imposa fut baptisé révolution copernicienne

(3) Astronome et astrologue grec (90-168) vivant en Égypte, précurseur de la géographie, auteur de  traités scientifiques qui ont exercé une grande influence sur les sciences occidentales et orientales

(4) Philosophe, mathématicien, physicien, alchimiste, astronome et théologien anglais (1642-1727)

(5) Philosophe des sciences et historien des sciences américain (1922-1996). Il s’est principalement intéressé aux structures, à la dynamique et à la révolution des groupes scientifiques

(6) Biologiste et auteur anglais (né en 1942) qui a développé le concept de «résonance morphique», qui utilisa la notion ancienne de «champ morphogénétique» et qui s’intéressa aux comportement des animaux et des végétaux en étudiant la télépathie, les perceptions extra-sensorielles, la métaphysique. Voir interview publié dans revue Acropolis  n°232 (juillet 2012)

(7) Œuvre de Platon, éditions Garnier-Flammarion, collection Philosophie, nouvelle édition en 2002, 801 pages

(8) En poésie, juste endroit pour couper un alexandrin sans détruire un vers, et en littérature coupure d’un mot entre une ligne et la suivante

(9) Physicien allemand (1858-1947), prix Nobel de physique pour ses travaux sur la théorie des quanta, un des pères fondateurs de la mécanique quantique

(10) Physicien et théoricien scientifique autrichien (1887-1961) qui a développé le formalisme de la mécanique quantique avec Paul Dirac. Il est également l’auteur  d’une étonnante expérience de pensée appelée Chat de Schrödinger, à la suite d’une correspondance avec Albert Einstein