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Vers un platonisme scientifique

par Jean Staune, philosophe des religions, Secrétaire général de l’Université interdisciplinaire de Paris.

 

Le concept de réalité a évolué au fil du temps notamment avec l’arrivée de la physique quantique qui a détruit les anciens paradigmes et remis en cause la vision du monde. Aujourd’hui, certains scientifiques, notamment par le biais des mathématiques, affirment que la réalité serait la projection du monde des Idées, des archétypes, renouant ainsi avec la pensée platonicienne.

 

Le platonisme, qui a pourtant joué un rôle essentiel dans le développement de la pensée occidentale, peut à première vue paraître quelque peu délaissé aujourd’hui. On aurait en effet du mal à trouver (en tout cas en France) un philosophe connu se déclarant platonicien. La philosophie moderne étant dominée par des agnostiques et des athées, cela n’est guère surprenant. L’Église catholique quant à elle, est dominée par la pensée aristotélicienne depuis saint Thomas d’Aquin, alors que le platonisme a été la référence de nombreux Pères de l’Église.

Quoi de moins platonicien que la théorie du chaos, l’effet papillon et les différentes «sciences de la complexité» qui évoquent un monde en perpétuel changement, bien plus proche d’Héraclite que de Parménide, et donc de Platon. La défaite de Platon, c’est ce que l’ancien ministre de l’Éducation, Claude Allègre a annoncé dans l’ouvrage qui porte le même nom.

Mais avant de ranger le platonisme sur l’étagère des systèmes philosophiques dépassés, une question reste posée : quelle est la nature des fondements de la réalité physique ?

 

Ce qui se conserve, l'abstrait

 

Comme le dit Bertrand d’Espagnat (1), l’un des meilleurs spécialistes des implications philosophiques de la physique contemporaine : «Un des enseignements des sciences modernes dites (par tradition) “de la matière” est celui-ci : la “chose”, s’il en est une qui se conserve, n’est pas le concret mais l’abstrait, non pas ce qui est proche des sens, mais au contraire le nombre pur dans toute son abstraction mathématique tel que nous l’a révélée la physique théorique. En d’autres termes, par rapport à nos sens et à nos concepts familiers [qui en résument les possibilités], le réel, indéniablement, est lointain. Et cette découverte [fort importante], une des manières les plus pertinentes de l’évoquer est, selon moi, de reconnaître que le mot matière est mauvais et de réintroduire le beau mot d’Être (2). »

 

Ainsi, ce monde mouvant et en perpétuel changement, est celui de notre niveau de réalité, ce n’est pas la réalité ultime mais une projection de celle-ci. C’est pourquoi, le platonisme revient par la grande porte, celle de la physique de pointe, discipline la plus qualifiée pour expliquer les fondements de la réalité : «Les Idées de Platon ne sont pas dans l’espace-temps mais elles existent indépendamment de l’esprit humain et sont les causes des phénomènes. C’est pourquoi on parle parfois, à propos du platonisme, de réalisme des essences. En ce sens-là [une réalité indépendante lointaine, probablement non située dans l’espace-temps], le réalisme philosophique d’un physicien peut difficilement ne pas être un peu platonicien. Ainsi, David Böhm lui-même (3), jadis porte-drapeau des physiciens “matérialistes”, en est-il venu maintenant à dire que les objets perçus sont seulement des projections de ce qui est (4).» David Böhm, mentionné ci dessus par Bernard d’Espagnat, et qu’invoquent encore de nombreux physiciens à la recherche d’une interprétation matérialiste de la physique quantique, avait parlé à la fin de sa vie d’un «ordre impliqué» dont surgissait la réalité qui était la nôtre, un ordre dont le nôtre ne serait que la projection, comme le montre cette belle métaphore de la non séparabilité où il nous parle de deux images de poissons par rapport au poisson véritable.

 

«Prenez le cas des deux fameuses particules physiquement séparées et qui pourtant semblent ne former qu’une seule entité. Eh bien, imaginez que ces deux particules ne soient en fait que deux expressions secondaires, deux projections sur deux écrans, d’une seule et même réalité primaire. Prenez un poisson dans un aquarium filmé par deux objectifs et projeté sous forme de deux images. Que se passe-t-il pour le spectateur qui ne voit que les écrans ? Tout ce qui arrive à l’image du premier écran semble avoir une répercussion immédiate sur celle du second écran. Le spectateur pourra se creuser la tête pendant des heures, imaginer toutes sortes de communications vraiment folles entre ces deux images de poisson. Jusqu’au jour où il comprendra qu’il s’est fourvoyé en poursuivant des réalités secondaires : c’est derrière l’écran qu’il fallait chercher (5).»

Comme Platon fait reposer son système sur des «idées», on l’oppose parfois au réalisme en le classant dans le camp des idéalistes. Grave erreur, comme l’a écrit le philosophe Alain (6) : «Platon n’est pas idéaliste comme on le dit. Le monde de Platon n’est nullement un songe, au contraire il est dur comme le diamant, et est toujours le même. C’est notre vie qui est un songe. » Comme peut l’être l’image du poisson par rapport au poisson.

 

Le réalisme des essences

 

C’est là un point absolument essentiel et c’est pourquoi Bernard d’Espagnat a bien raison de parler d’un réalisme des essences. Le monde des archétypes est le véritable monde dont nous ne sommes que des projections, de la même façon que le cheval dans la «pensée créatrice» de Dieu dont parle Platon dans la République (7) est infiniment plus réel que le cheval qui court dans le pré, de la même façon que le cheval qui court dans le pré est infiniment plus réel que le simple dessin d’un cheval.

Les mathématiques ont toujours été un bastion du platonisme. On ne s’étonnera donc pas de trouver de très grands mathématiciens comme Roger Penrose (8) ou Alain Connes (9) qui, bien que parfaitement agnostiques, défendent avec force le platonisme. Opposé à Jean-Pierre Changeux (10) dans l’ouvrage Matière à penser, Alain Connes résista à la très forte pression psychologique de Jean-Pierre Changeux, qui lui disait quasiment que de défendre le platonisme revenait à trahir la laïcité, la République, la démocratie et la modernité !

De par le contact qu’avait Alain Connes avec le monde des objets platoniciens, la réalité de celuici ne pouvait faire aucun doute comme l’exprime magnifiquement de son coté Roger Penrose qui ose nous dire en plus que ce contact avec le monde platonicien est ce qui différencie essentiellement l’homme de tout ordinateur, aussi puissant soit-il : «Selon Platon, les concepts et les vérités mathématiques résident dans un monde réel dépourvu de toute notion de localisation spatio-temporelle. Le monde de Platon, distinct du monde physique, est un monde idéal de formes parfaites à partir duquel nous devons comprendre ce monde physique. Bien que l’univers platonicien ne se laisse pas réduire à nos constructions mentales imparfaites, notre esprit y a toutefois directement accès, grâce à une “connaissance immédiate” des formes mathématiques et d’une capacité de raisonner sur ces formes. Nous verrons que si notre perception platonicienne peut à l’occasion s’aider du calcul, elle n’est pas limitée par ce dernier. C’est ce potentiel de “connaissance immédiate” des concepts mathématiques, cet accès direct au monde platonicien, qui confère à l’esprit un pouvoir supérieur à celui de tout dispositif dont l’action repose uniquement sur le calcul.» (11)

Mais le plus extraordinaire c’est le retour du platonisme en biologie, domaine où on ne l’attendait guère. Ainsi un biologiste moléculaire comme Michael Denton (12) a t-il pu écrire dans le Journal de Biologie Théorique un article au titre évocateur : Le repliement des protéines en tant que formes platoniciennes : un nouveau support pour la conception pré-darwinienne d’une évolution par lois naturelles (13), et cela après avoir écrit dans la fameuse revue Nature : «S’il s’avère qu’une quantité substantielle de formes biologiques supérieures est naturelle, alors les implications seront radicales et d’une grande portée. Cela voudra dire que les lois physiques ont dû avoir un rôle bien plus important dans l’évolution des formes biologiques qu’on ne l’imagine généralement. Et cela signifiera un retour à la conception pré-darwinienne selon laquelle, sous-tendant toute la diversité du vivant, un ensemble fini de formes naturelles réapparaîtra encore et toujours partout dans l’Univers où il y a de la vie à base de carbone (14).» Cette révolution platonicienne en biologie porte le nom de structuralisme. Elle repose sur l’idée que la structure fondamentale des êtres vivants est déterminée par des lois de la nature et non par la sélection naturelle. Ainsi les êtres vivants seraient comme les cristaux, leurs structures correspondraient à des archétypes existant de toute éternité, c’est ce qui a poussé un des plus grands paléontologistes actuels, Simon Conway-Morris (15) à dire que les formes fondamentales des êtres vivants pouvaient être pré-déterminées depuis le Big-Bang.

 

Tout a un commencement

 

Quels que soient les développements futurs de la cosmologie, nous savons une chose : notre univers n’existe pas par lui-même mais provient de quelque chose d’autre. Le temps et l’espace, au moins sous la forme que nous leur connaissons, ne sont pas absolus et ont eu un commencement. Tout cela est également assez platonicien.

Enfin, l’idée selon laquelle l’esprit ne serait nullement une création du cerveau est tout à fait naturelle et évidente dans un cadre platonicien, comme Platon lui-même l’a développé avec le mythe d’Er (16) ! Or, un certain nombre d’expériences de pointe dans les neurosciences nous montrent que le temps de la conscience n’est pas équivalent au temps des neurones. Benjamin Libet (17) a ainsi réussi à reproduire en laboratoire une expérience proche de celle que rapportent certains témoins lors d’un accident de voiture, une espèce de distorsion du temps, comme si la conscience pouvait s’abstraire du temps pour se donner le maximum de chances pour résoudre une situation critique (18). Ainsi notre conscience ne serait pas totalement localisée dans notre espace-temps.

 

Si l’on réfléchit aux cinq plus grandes questions que peut se poser l’homme par rapport à la nature, et à lui même et dont les réponses sont d’ordre scientifique : quelle est la nature des fondements de la réalité physique ? quelle est la nature de la conscience de l’homme ? qu’est-ce qui peut canaliser l’évolution de la Vie ? d’où provient l’Univers issu du Big Bang ? d’où provient la «déraisonnable efficacité» des mathématiques ? On peut se rendre compte, à l’immense surprise, voire à l’immense scandale de certains, que le platonisme constitue un principe unificateur qui nous permet de regrouper tous les problèmes abordés. Certes, cela consiste à remplacer cinq mystères par un seul, sans le résoudre (qu’est-ce que cette réalité platonicienne ?). Mais ce serait une grave erreur que de penser que nous tournons en rond. Nous sommes, si nous acceptons cette «unification platonicienne», dans la même situation que les hommes de la caverne de Platon, s’ils avaient enfin compris qu’ils voyaient des ombres d’objets et non une réalité indépendante. Ce qui, à l’évidence, aurait constitué pour eux un progrès remarquable ! Dans notre démarche guidée par la rationalité et la connaissance empirique, un «platonisme scientifique» est de très loin le meilleur choix possible pour remplacer un «matérialisme scientifique» dont nous avons analysé le discrédit. Nous voyons ainsi que le platonisme peut être une véritable pierre de Rosette (19) pour comprendre la nature du monde et de nous-mêmes.

 

Notes

(1) Bernard d’Espagnat (né en 1921), physicien français qui travaille sur les enjeux philosophiques de la mécanique quantique et en particulier sur la conception du «réel voilé» qui constitue une approche originale du réalisme physique. Voir hors série n°3 Science et philosophie, page 37

(2) Bernard d’Espagnat, Un atome de Sagesse, Éditions Le Seuil, 1982, page 55

(3) David Joseph Böhm (1917-1992), physicien américain dont les travaux se sont portés vers la physique quantique, physique théorique, philosophie, neuropsychologie et qui s’est intéressé également au philosophe indien Krishnamurti

(4) Bernard d’Espagnat, Un atome de Sagesse, Éditions Le Seuil, 1982, page 115

(5) Interview de David Böhm par Patrice Van Eersel, La Source noire, Éditions Grasset, 1986, page 319

(6) Alain (Émile-Auguste Chartier) (1868-1951), philosophe, journaliste, essayiste et professeur de philosophie

(7) République de Platon, Livres I à X, Émile Chambry, 378 pages, Éditions Gallimard, 1992

(8) Roger Penrose (né en 1931), physicien et mathématicien britannique. Il travaille avec Stephen Hawking sur une théorie de l’origine de l’univers et a apporté sa contribution mathématique à la théorie de la relativité générale appliquée à la cosmologie et aux trous noirs

(9) Alain Connes (né en 1947), mathématicien français

(10) Jean-Pierre Changeux (né en 1936), neurobiologiste français et écrivain connu pour ses travaux en biologie et en neurosciences

(11) Roger Penrose, Les ombres de l’esprit, Interéditions, 1995, page 46

(12) Michael Denton (né en 1943), biochimiste et auteur britannique et australien, promoteur du dessein intelligent (Intelligence design)

(13) M. Denton, C. Marshall, M. Legge, The protein folds as platonic forms : new support for the pre Darwinian conception of evolution by natural laws, Journal of Theoritical Biology, 2002, p. 219, page 325-342

(14) Michael Denton and Craig Marshall, Laws of form revisited, Nature, 410, 22 March 2001, page 417

(15) Simon Conway-Morris (né en 1951), paléontologiste britannique

(16) Platon, La République, Chapitre 10

(17) Scientifique américain (1916-2007) pionnier dans le domaine de la conscience humaine

(18) Benjamin Libet, L’Esprit au-delà des neurones, Éditions Dervy, 2013, chapitre 2

(19) Fragment de stèle gravée de l’Égypte ancienne portant trois versions d’un même texte qui a permis le déchiffrement des hiéroglyphes au XIXe siècle.