La spiritualité aujourd'hui, enjeux et défis


C’est une évidence : le monde actuel est en crise. Eclatements, floraison des particularismes, conflits inter-ethniques, montée de l’intégrisme et du sectarisme, de l’extrême droite, corruption, violence, désarroi des individus auxquels la collectivité ne fournit plus ni repères ni valeurs. Incapacité des institutions, tant politiques que judiciaires ou religieuses, en perte de confiance et victimes de l’effondrement des idéologies.

 

Force est de constater, d’une part, que le paradigme de la Modernité ne fonctionne plus, que le cadre de pensée et le modèle qu’elle a proposés et exportés sur toute la planète depuis un siècle ne font plus l’objet d’un consensus. Parallèlement, d’autre part - les études sociologiques actuelles en sont témoins - de nouvelles mentalités, porteuses d’une autre vision du monde et d’autres valeurs, se cherchent et tentent de se frayer un passage.

 

Les uns se crispent et s’enferment dans l’ancien cadre de pensée. C’est ainsi qu’on voit s’unir des familles d’esprit qui, naguère, s’affrontaient dans le cadre de la Modernité. Partageant la même attitude conservatrice de résistance et de repli sur soi, tenants d’une religion constituée ou rationalistes athées deviennent des alliés objectifs dans le rejet des manifestations du nouveau paradigme qu’ils condamnent en bloc.

 

Ceux que le modèle unique et le rationalisme exclusif de la Modernité ont laissés affamés et privés d’outils de discernement s’engouffrent, souvent à l’aveugle, dans les propositions alternatives qui prolifèrent à l’envi et sont les victimes toutes désignées des illuminés ou des escrocs de tout poil, quand ils ne succombent pas au fallacieux mirage de la drogue ou des diverses pathologies du religieux.

 

Bien qu’une minorité réussisse à s’ouvrir à de nouvelles formes de spiritualité, que ce soit dans le cadre des Eglises ou sous des approches diverses, symboliques, ésotériques ou autres, nous vivons aujourd’hui dans une immense tour de Babel, où l’agitation et la confusion sont extrêmes.

 

Il apparaît clairement, en effet, que la crise moderne est essentiellement religieuse, parce que la modernité n’a pas su intégrer la dimension spirituelle. Or, c’est elle qui est le moteur de la créativité, en accord avec l’étymologie du mot spiritualité (spiritus, souffle de vie). Le problème qui se présente à nous est celui de la réappropriation de la spiritualité dans la vie quotidienne. Le dysfonctionnement que nous connaissons depuis un certain nombre d’années sur les plans culturel et éducatif le met en évidence, tout comme le besoin d’une éthique qui, relevant auparavant de la religion, se manifeste aujourd'hui au sein de l’entreprise. Les seuls lieux propices à l'appropriation et à l'expression de la dimension spirituelle sont ou bien les Eglises constituées ou bien des groupes-refuges qui l’utilisent pour fuir le monde et s’en protéger. Devenus incapables de nous approprier naturellement le spirituel, nous sommes soumis aux errements et aux égarements que cette incompétence est susceptible d’entraîner, tout aussi dangereux que les aliénations qui ont provoqué les utopies intellectuelles ou la recherche aveugle du profit matériel.

 

Dans cette perspective, l’exploration du fonctionnement de l’être humain a laquelle se sont livrées les sciences humaines depuis un certain nombre de décennies constitue un apport précieux pour y voir plus clair. Elles ont mis en évidence l’existence de l’homo faber qui fabrique des outils lui permettant d’agir sur son environnement et de l’homo economicus dont l’activité, productrice de richesses, est centrée sur l’argent. Parallèlement, grâce aux études menées dans le cadre de l’anthropologie religieuse, elles ont redécouvert une autre des facettes de l’être humain : l’homo religiosus.

 

L’étude de l’homo religiosus, depuis la préhistoire jusqu’à nos jours, a mis en lumière l’unité spirituelle de l’humanité et une constante : la quête humaine des profondeurs, incessante à travers les cultures et les âges, le besoin de comprendre les choses du dedans, de l’intérieur, au-delà des apparences. "Quel que soit le contexte historique dans lequel il est plongé, l’homo religiosus (chacun d’entre nous) croit toujours qu’il existe une réalité absolue, le sacré, qui transcende ce monde-ci mais qui s’y manifeste et de ce fait, le sanctifie et le rend réel" (Mircea Eliade). Cette autre dimension de l’existence, l’homo religiosus l’expérimente à travers la multiplicité des religions.

 

Ce que le monde occidental a perçu comme la survivance d’un stade primitif de l’évolution, celui de l’enfance de l’humanité, relève en fait d’un autre mode de connaissance, d’un autre langage que celui auquel il a donné l’exclusivité : la raison. Dans l’inconscient collectif et le contact direct que permet l’intuition, l’être humain a puisé les mythes (récits fondateurs d’une vision du monde), les symboles (images) et les rites (gestes) qui lui permettent d’exprimer et de vivre l’invisible, de relier le sacré et le profane, le visible et l’invisible, l’intérieur et l’extérieur, le haut et le bas, et de donner sens, structure et fondement à sa réalité quotidienne.

 

La désacralisation de l’Occident, qu’Henri Corbin a appelée la catastrophe métaphysique de l’Occident et dont les origines lointaines remontent à la Grèce antique, s’est annoncée au XIIIe siècle, lorsque le Moyen Age, se mettant à l’école d’Aristote, a privilégié le concept et la raison au détriment du vécu et de l’intuition, amorçant le divorce entre foi et raison qui n’a cessé de s’approfondir depuis, de la Renaissance qui fait de l’homme européen le centre, en passant au XVIIIe par le siècle des Lumières, et au XIXe par celui du positivisme et du scientisme.

 

Victime d’une vision tronquée de la réalité et de lui-même, l’occidental s’est ainsi coupé de lui-même, des autres et de la Nature. Ainsi sont nés - avec tous les maux qu’ils ont engendrés - le dualisme, l’intellectualisme, le réductionnisme, l’anthropocentrisme, l’impérialisme et le nihilisme, caractéristiques de la Modernité. "Notre monde européen a vécu dans la croyance que les développements de la science, de la raison, de la liberté étaient entre-corrélés, et il a cru être guidé par la trinité laïque 'science, raison, progrès'", dit Edgar Morin qui parle de la "crise du futur". (Globe, février 1992).

 

Cependant le besoin incoercible du sacré ne cesse de se faire sentir. Et l’homme moderne, qui s’en était cru libéré, a été lui-même victime des mythes contre-nature qu’il s’est créés.

 

Avec l’effondrement des idéologies qui a montré l'inaptitude de celles-ci à régir l’humain, l’homo religiosus, - atteint de dysfonctionnements que les sociétés actuelles sont incapables de réguler - revient en force, charriant le meilleur et le pire, de façon incontrôlée, chaotique, dangereuse. Dans un monde désenchanté et absurde, croissent et se multiplient les pathologies du spirituel : intégrismes, sectarismes, recherches de paradis artificiels, pseudo-mystiques confusionnelles, sans oublier l’exploitation commerciale du besoin spirituel.

 

La fonction du sacré et la dimension spirituelle sont constitutives de la nature humaine. C’est pourquoi il ne s’agit pas de promouvoir une "nouvelle" spiritualité au détriment d’une "ancienne" spiritualité qui serait à rejeter. Mais de permettre des expressions diverses de la spiritualité, dont l’appréhension concrète varie en fonction du contexte, géographique, historique, culturel, etc. Et aucune forme de spiritualité ne peut prétendre couvrir toutes les voies d’accès au sacré. C’est aussi pourquoi la dimension spirituelle peut seule donner son véritable sens à l’humanisme qu’on ne peut réduire à une doctrine sociale ou économique.

 

Le passage de la Modernité à la post-Modernité met au défi l’ensemble de nos moyens de compréhension du monde, car il nous faut aujourd’hui, pour comprendre une réalité, plusieurs regards. On découvre que le monde n’est pas simplement un, comme le veut la Modernité, mais en même temps multiple. Les idéologies modernes, devenues incapables d’expliquer, de légitimer et de prédire le monde, sont disqualifiées. Le modèle collectif n’est plus apte à contrôler les événements, la rationalité collective et disciplinaire est frappée de discrédit. On veut l’expression des préférences personnelles qui peut améliorer la qualité de la vie. Enfin, le dogme même du progrès, jusqu’alors intouchable, est remis en cause. Tant par la bioéthique, par exemple, qui se demande s’il ne faut pas mettre fin à un certain nombre de recherches, que dans le domaine de l’écologie, par rapport à l’environnement et à certaines pratiques industrielles et agricoles.

 

En conséquence, toute forme de religion et de théologie - même d’une grande qualité mystique et spirituelle - homogénéisante, dogmatique, sectaire, de repli ou de retour au passé, est désormais inadaptée et caduque. On ne peut plus, dans le contexte actuel post-moderne, aborder les problèmes comme auparavant. Et la question se pose de savoir si nous n’arrivons pas à la fin des monothéismes, dans leur dimension exclusiviste.

 

Il y avait, au Moyen Age, Dieu et le diable, il y eut ensuite l’Est et l’Ouest. Aujourd’hui, multiple, incertain, contradictoire, paradoxal, le monde n’a plus la simplicité d’antan. C’est pourquoi il est si difficile de définir ce qu’est une secte, car cela ne peut plus se faire à la lumière d’une conception dualiste et manichéenne du monde. Au niveau formel, il n’y a pas de distinction claire, comme l’explique le professeur Jacques Gagey (voir L’empire des sectes). Il faudrait se pencher sur les intentions et les finalités, ce qui n’apparaît pas comme le souci ni le besoin de ceux qui s’intéressent aujourd’hui à la question. La difficulté actuelle à distinguer le bien du mal sollicite fortement la capacité de discernement et d’autonomie de l’individu. Elle exige des repères puissants à une époque où la crise est liée à leur effondrement : le défi est énorme. Le goulag et autres systèmes répressifs ont prouvé que ces repères ne peuvent se construire à coups de dogmes, ni être imposés de l’extérieur. Ils ne peuvent s’élaborer que de l’intérieur. C’est ce qui fait l’intérêt des démarches ésotériques, traditionnelles, initiatiques, de la redécouverte du symbolisme.

 

Il importe d’apporter les éléments qui permettent de se réapproprier l’activité symbolique, mais aussi de repérer leur détournement et la manipulation, de façon à se libérer de la peur et à acquérir la liberté qui permette le choix. La diabolisation de l’ésotérisme comme du symbolisme est particulièrement dangereuse puisqu’elle revient à évacuer une fois de plus l’imagination et l’affectivité au profit d’une seule partie de nous-même et à nous priver d’autres voies d’accès à la réalité.

 

Interdire l’intériorité ne peut qu’engendrer une catastrophe métaphysique plus importante encore que l’incompréhension qui s’est instaurée entre l’Eglise et la Science. Car l’incompréhension se situerait entre les religions et l’intériorité humaine. Ce serait une situation proprement suicidaire pour l’être humain.

 

Tel est le défi que nous autres, hommes d’aujourd’hui, devons relever dans un monde qui n’a valorisé que la dimension intellectuelle et matérielle de l’activité humaine et a dévalorisé sa dimension spirituelle. Devant un tel enjeu, quelle autre solution que d’affronter la situation, en rassemblant tous ceux, individus ou groupes de bonne volonté, qui veulent en sortir. En évitant la confusion comme l’exclusion et l’anathème - qui répondent à un besoin compréhensible mais dangereux de se sécuriser.

 

L’activité spirituelle revalorisée, l’être humain reconnu dans son intégralité pourra, réconcilié avec lui-même, avec l’humanité et avec l’univers, emprunter les multiples voies d’accès au sacré et habiter à nouveau un monde enchanté, foisonnant de vie et imprégné de sens.