L'activité symbolique

Entretien avec Jean Chevalier


Dans l'entretien qu'il nous a accordé, Jean Chevalier, professeur de philosophie, ancien directeur à l'UNESCO (1), définit l'activité symbolique comme une interaction entre l'extérieur et notre être dans sa totalité, à travers une image, objet, parole ou geste qui fait office de lien : le symbole.

La pratique d'une activité symbolique commune et consciente, à partir des grands symboles des différentes traditions, peut être le moyen, dans un monde où cette activité s'est appauvrie, de retrouver, par-delà les différences, ce qui réunit les hommes au niveau le plus élevé et de redonner à chaque tradition une pureté parfois perdue.

 

 

Marie-Françoise Touret : Pouvez-vous définir l'activité symbolique ?

 

Jean Chevalier : Le mot même de symbole est déjà très significatif. Il désigne une relation entre quelque chose d'extérieur à nous-mêmes et quelque chose d'intérieur. C'est une relation vivante entre une image ou une parole et notre réaction à l'image qui nous frappe, à la parole que nous entendons ou au geste que nous apercevons.

 

A l'origine c'était simplement le partage, entre deux personnes, d'un objet qui avait été brisé et dont les morceaux, lorsque ces personnes se rencontreraient à nouveau, seraient des symboles, significatifs d'une réalité sur laquelle elles étaient d'avance tombées d'accord. Mais le symbole a pris dans l'histoire, et partout depuis des siècles, la signification de cette relation polyvalente de l'image extérieure et de l'intériorité psychique. Autrement dit, de l'influence d'un objet sur nous-même et de l'interprétation que nous en donnons. En somme, c'est une sorte de duo. On est ensemble. Sym-bole : lancer ou aller ensemble.

 

M.F.T. : La résonnance intérieure du symbole varie selon les individus et les cultures ?

 

J.C. : Elle est essentiellement variable étant donné précisément que c'est une forme d'interaction entre nous et ce qui nous frappe, c'est-à-dire l'objet extérieur et ce qui existe en nous et qui réagit. Or, les réactions ne sont pas toutes les mêmes par rapport à l'image ou à la parole, elles sont extrêmement variables. Selon votre sensibilité, la culture, le milieu culturel, la tradition auxquels vous appartenez, vous aurez bien entendu tendance à interpréter l'image dans un sens plutôt que dans un autre ; selon que vous appartenez, par exemple, à la civilisation juive, chrétienne, musulmane, hindoue, etc... Mais il se peut qu'il y ait aussi une interprétation de cette relation qui dépasse l'individu.

 

M.F.T. : Quelle est la fonction du symbole ?

 

J.C. : Le symbole a une fonction fondamentale, celle de nous révéler à nous-même. Pour certains psychologues, c'est tout simplement une manifestation de notre inconscient. Pour d'autres, et j'irais plutôt dans ce sens, ce n'est pas simplement une réaction, une montée de l'inconscient, frappé par un choc, mais un dialogue entre une influence extérieure et une réponse de l'intérieur.

 

Je crois que l'inconscient, le subconscient et le conscient sont en perpétuelle interaction. Et, dans l'interprétation que l'on donne d'une image, qui est le point de départ du symbole, il y a ce triple facteur unifié (conscient, subconscient et inconscient) qui intervient. C'est pourquoi toutes les interprétations dites symboliques sont au fond très individualisées. Quand on veut traduire ce que l'on vit symboliquement, on a presque toujours un langage, une sensibilité différents, des nuances. Il peut cependant y avoir convergence de ces perceptions.

 

Le symbole n'est pas un objet scientifique, ce n'est pas une logique, c'est une interaction entre une influence extérieure et notre réaction intérieure. C'est ce qui en fait la valeur fondamentale.

 

M.F.T. : Il y a cependant des symboles qui font résonnance chez tous.

 

J.C. : Il y a une certaine préparation un peu convenue, un peu conventionnelle, à l'interprétation du symbole. Mais ce qui compte, quand il y a véritablement relation symbolique, ce n'est pas de savoir que telle image est interprétée de telle façon dans telle culture ou dans telle religion. Il y a véritablement réalisation d'une vie symbolique quand vous l'interprétez vous-même selon ce que vous vivez. C'est-à-dire quand vous donnez l'interprétation de l'effet qu'a l'image sur votre inconscient et votre conscient. C'est cela la véritable réalisation symbolique en vous. Je dirai, en allant peut-être à l'extrême, qu'il faut se méfier du conventionnel, de l'historique, car la véritable relation symbolique est la relation vécue. Il m'est arrivé d'organiser des réunions avec un petit nombre de participants. Chacun méditait en silence sur un même thème, une sonate universellement connue, ancienne ou moderne, Schubert par exemple, ou bien un tableau, puis disait comment il avait perçu cette sensation musicale ou visuelle. J'ai constaté qu'il y avait de considérables différences. L'impact de cette image sur notre être même, sur notre complexité intérieure, avait fait réagir chacun différemment. Chacun avait fait un voyage avec l'image et il y avait eu là une véritable relation symbolique. La fonction de l'activité symbolique est d'être révélatrice et, parfois, régulatrice de nous-même.

 

M.F.T. : Tout objet est-il symbolique ?

 

J.C. : Tout objet peut susciter une réaction symbolique. Parce que tout objet entre en nous par l'image, par cette relation, je ne dirai pas mystérieuse mais intime, qu'est la sensation. Le symbole est ainsi révélateur de notre être en profondeur. A partir de cette révélation de l'être, vous pouvez essayer d'agir sur vous-même. Certaines des personnes qui ont vécu ce psycho-symbolisme ont trouvé là un moyen de transformation et de développement intérieurs, provoqués par cette relation vivante entre l'objet et le sujet. Il faut pour cela se mettre dans un état de totale disponibilité, sans préjugé et sans influence des interprétations courantes. Car sa fonction essentielle est de vous révéler à vous-même. Les interprétations classiques vous ont déjà plus ou moins influencés, préparés à une interprétation. C'est là que se joue le problème fondamental du psychisme : êtes-vous esclave de votre milieu culturel ou, dans le cadre de ce milieu culturel, avez-vous trouvé le moyen de découvrir ce qui vous distingue intimement et peut vous aider, en touchant à vos profondeurs, à vous transformer ?

 

M.F.T. : Est-ce que le symbole n'est pas aussi le moyen de vivre une dimension collective ?

 

J.C. : La dimension collective, qui existe, est très souvent passive. Autrement dit, c'est le milieu qui agit sur vous, comme la forme collective de réaction qu'on voit dans telles ou telles ethnies. Il y a une interprétation traditionnelle qui vient de leur culture, de leur religion, de leur milieu. Mais ce qui importe, c'est essayer de découvrir sous ce fonds commun la note personnelle. Alors seulement, il y a véritablement symbole entre l'individu et l'image ou l'événement. Autrement, la réaction est d'ordre collectif, voire ethnique ou partisane et non pas personnelle.

 

M.F.T. : La réaction personnelle et la dimension collective ne peuvent-elles pas s'enrichir mutuellement ?

 

J.C. : Elles peuvent s'enrichir mais aussi se contrarier. Si vous êtes entièrement et d'emblée soumis à la tradition collective d'interprétation d'un symbole, la relation symbolique sera vécue par vous, en tant que membre ou sujet de cette influence ethnique (qui n'est pas à critiquer, elle existe, c'est un fait) ; mais ce ne sera pas la relation symbolique tout à fait personnelle. Il y a des niveaux de symbolisation, de confrontation, entre l'objet qui agit sur nous et l'effet qu'il produit en nous, toute notre complexité psychique intervenant dans cette relation.

 

M.F.T. : Quelle différence faites-vous entre conscient, inconscient et subconscient ?

 

J.C. : L'inconscient est comme un centre énergétique que nous n'avons pas voulu dans notre psychisme, un dépôt vivant auquel nous ne pouvons pas toujours commander. Le subconscient, intermédiaire entre la conscience et l'inconscient, est une source ou un réceptacle d'influences dont nous n'avons pas une claire conscience et qui s'exercent sur l'inconscient aussi bien que sur la conscience. C'est une phase intermédiaire où le psychisme n'est pas totalement libre et clair, où il n'est pas non plus totalement asservi à l'inconscient. Par conscient, j'entends une capacité de connaître et de décider entièrement libre, qui reflète à la fois la formation reçue et les transformations subies, recherchées ou voulues, au cours de l'existence.

 

Mais il n'y a pas de différence organique, d'autant moins, à mon avis, que notre être est une réalité complexe. Il n'y a pas une seule action, quelque soit son origine, qui ne soit en corrélation avec tout l'être. Mais une influence est plus ou moins prédominante en chacun dans telle ou telle circonstance. Ce qui l'emporte dans notre psychisme, c'est une force complexe elle aussi. Cette notion d'unité complexe est largement développée par la plupart des penseurs d'aujourd'hui.

 

M.F.T. : Y a-t-il pour vous un lien entre la vie spirituelle et l'activité symbolique ?

 

J.C. : Oui, dans la mesure où l'une et l'autre sont réellement vécues. Je crois qu'il n'y a guère de lien avec la symbolique si vous pratiquez votre religion uniquement en fonction de la foi, du dogme, des rites et de la morale. Il y a véritable vie religieuse, à mon avis, dans la mesure où il y a une relation active de coexistence entre la conscience du croyant et le Dieu de sa foi. Dans ce cas-là, il y a symbolisation, au sens le plus fort du terme, entre le Dieu de la foi et le croyant en son Dieu : ils "vont ensemble". Dans le conventionnel, il n'y a pas de relation symbolique vécue. Celle-ci part des images et des mots pour relier ou opposer des formes d'être. N'est vraiment religieux que ce que nous actualisons nous-même, par exemple, dans notre relation avec l'Etre que l'image évoque en nous.

 

M.F.T. : Peut-il y avoir vie spirituelle sans activité symbolique ?

 

J.C. : La question est délicate. Je crois que non, étant donné que dans la vie spirituelle, à mon avis, règne une grande liberté. Ce n'est vraiment humain et je dirais vraiment religieux, que si la pensée, la croyance du fidèle voient dans les signes extérieurs de la religion l'offre et la réalisation d'une relation vivante avec Dieu. Entre les signes et la réalité s'opère le symbole actif de l'union désirée avec Dieu.

 

M.F.T. : Est-ce l'activité symbolique qui actualise ?

 

J.C. : C'est par l'activité symbolique, comme le mot l'indique, qu'on est avec. On tourne, on bouge, on s'émeut, on pense, on vit ensemble, en image d'un côté, en réalité de l'autre, ne serait-ce que l'espace d'une brève relation. Quand on prend un dogme uniquement comme une notion, une idée, au lieu qu'il soit une lumière et une force directrice, quand on prend la morale uniquement comme une obligation, dont on n'est pas convaincu, alors que ce devrait être une force dirigeante de l'être, à ce moment-là, je dirais que ce n'est ni symbolique ni effectivement religieux. Comme dans la psychologie la plus avancée, je pense que ce qu'il faut mettre en avant, beaucoup plus que le langage, beaucoup plus que le passé, c'est l'actualité du vécu, dans une rencontre, avec des informations intelligentes sur le passé ou le présent, avec des images, avec peut-être des personnes. Mais cela n'a valeur vivante, n'est symbole, mouvement, action commune que dans l'actualité du vécu.

 

M.F.T. : C'est l'activité symbolique qui permet d'actualiser la forme du passé ?

 

J.C. : Absolument. C'est une relation symbolique entre l'apport du passé et notre façon de le vivre. Nous pouvons alors très bien vivre certains préceptes du passé autrement qu'ils n'étaient vécus jadis. La même image, le même événement, le même langage prennent un autre sens. Mais c'est la même fidélité en profondeur. Lorsque Yahvé, par exemple, demande à Abraham de sacrifier son fils, le patriarche se met en route pour accomplir ce sacrifice par obéissance et en témoignage, peut-être, d'amour pour son Dieu, quelle que soit la douleur qu'il éprouve. Qu'un même ordre soit donné aujourd'hui, c'est inimaginable : aucun de nous ne le comprendrait. Car aucun de nous ne pourrait l'attribuer à son Dieu, ne fût-il émis que pour éprouver un sentiment d'obéissance et de confiance. Entre le sens accordé à une parole qui remonte à près de quatre mille ans en arrière, et le sens qui lui est donné à présent, il y a des différences de sentiment, de jugement, d'interprétation. La relation symbolique, qui résulte aujourd'hui de cette évocation du passé, prend un sens nouveau et une nouvelle portée : Dieu a changé, en apparence, de comportement ; nous aussi nous changeons. Ce qui fait la force du symbole, c'est le mouvement intérieur qu'il déclenche. S'il y a seulement communication d'images, entre celles de l'objet et celles de l'imagination, entre l'être extérieur et l'être intérieur, il n'y a pas de relation symbolique vécue. La plupart des livres disent comment il est convenu d'interpréter telles images. S'en tenir à ces conventions, ce n'est pas vivre réellement la relation symbolique. A travers les millénaires, les mêmes images, les mêmes mots ne provoquent plus les mêmes relations, les mêmes idées, les mêmes actes ; mais ils gardent un pouvoir d'influence, même si le sens s'est modifié. A nous de renouveler la relation profonde.

 

M.F.T. : Est-ce qu'il existe des pathologies de l'activité symbolique ?

 

J.C. : Bien sûr. Il y a une force de l'image, de la sensation, de l'interprétation. On peut s'abandonner à l'image et à ce qu'elle évoque. Ce n'est pas la force symbolique qui est à condamner mais ce qui en nous réagit mal à cette force. Il peut y avoir des réactions néfastes.

 

M.F.T. : Pouvez-vous donner un exemple ?

 

J.C. : Prenons le portrait d'une femme nue sur un tableau de maître. Selon vos dispositions, vous pourrez le sentir et l'interpréter comme une excitation du désir sexuel ou, au contraire, dans le sens d'une pure beauté, une admiration de la forme, d'un équilibre, du jeu des couleurs, etc. La relation symbolique ne sera évidemment pas la même. Le symbole n'est pas uniquement dans l'image, il naît d'une relation. Et c'est ce qui fait l'intérêt et l'importance de la relation symbolique. C'est un échange entre "l'autre" et nous-même. Le symbole rompt la solitude.

 

M.F.T. : Parmi les pathologies de l'activité symbolique, y en a-t-il qui sont particulièrement marquées à notre époque ?

 

J.C. : Je crois que oui. La capacité de relation symbolique diminue dans la mesure où on est assujetti à des idéologies, à des rites, à du conventionnel. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas embrasser certaines idéologies ni obéir à certains rites. Mais si on veut tout interpréter, tout juger, tout faire en fonction d'une idéologie ou d'un rite extérieur, la relation n'est plus symbolique. Ce n'est plus avec nous qu'elle se forme. C'est avec quelque chose en nous qui n'est pas nous-même ou qui n'en est qu'un artifice, qu'une illusion à prétention dominatrice.

 

Il peut se produire une sorte d'aliénation de soi dans des idées acquises, des idées de surface, des idées impératives, qui ne sortent pas vraiment de notre liberté, de nos évidences, de notre vécu en profondeur. Beaucoup d'idéologies sont vécues en surface ou, parfois, par intérêt. De même, si vous répétez indéfiniment des rites, quand ils ne sont plus vécus mais simplement observés par tradition, la symbolique du rite n'agit plus sur vous en profondeur.

 

M.F.T. : Le rite, pour rester vivant, doit être respecté intérieurement ?

 

J.C. : Il n'est vivant que dans ce cas-là. Le rite a reçu un sens dans notre tradition. Il est porteur d'une tradition qui se propose d'orienter notre action. Mais si cette tradition n'est pas adoptée, si on l'accepte par routine ou par autorité, on ne peut pas dire que ce soit une relation symbolique. Il est vivant si nous entrons, sans nous en tenir aux seules apparences, dans le sens de l'interprétation donnée traditionnellement à telle image ou à tel geste. Il y a des apparences qui paralysent la relation symbolique par le poids de la tradition. C'est alors la tradition figée qu'on suit et non pas le sens, c'est-à-dire la relation entre ce qui est dit ou le geste qui est commandé et ce qu'on vit intérieurement, si bien que la relation que l'on croit religieuse devient une relation très superficielle, avec le passé plus qu'avec l'avenir.

 

M.F.T. : Le rite, s'il est vécu de façon impliquée, est-il un moyen d'enrichir la relation symbolique ?

 

J.C. : Tout à fait. Il est un stimulant de cette interaction, de cette compénétration, qui caractérisent le symbole.

 

M.F.T. : Quelles différences faites-vous entre les notions de religion, religieux, spiritualité et symbole ?

 

J.C. : La religion est un ensemble qui implique un dogme, des rites, un culte, une prière et une morale, reliés à une foi en un Dieu tout-puissant. Le religieux désigne un comportement dans l'action et la pensée qui résulte d'une foi. C'est l'implication profonde dans laquelle se met un croyant qui vit vraiment sa foi. Un acte devient vraiment religieux, non pas uniquement parce qu'il est un acte de foi mais parce que tout un psychisme est entraîné à faire de cet acte de foi une relation vivante avec le Dieu adoré. Le religieux a plus de force psychique et réelle que la religion.

 

La spiritualité, c'est le passage du religieux au niveau le plus élevé de l'âme. Il y a une sorte d'aliénation dans l'abandon à l'habitude. Une libération apparaît dans la relation vécue intensément de l'intérieur avec l'idée, l'image ou l'être. Ce n'est plus simplement une tradition que l'on concrétise mais une tradition que l'on incarne, une relation vraiment intime entre notre être et Dieu.

 

Le symbole joue un rôle infiniment plus dynamique selon le niveau auquel on se situe. Je peux connaître telle ou telle religion. Pour que cela devienne religieux, il faut que je m'y conforme. Pour que cela devienne spirituel, il faut que mon âme s'en imprègne. Et lorsqu'il y a une relation réelle, vécue entre tout ce qui était forme extérieure, forme étrangère, touchant à notre sensibilité, à notre intelligence, que la relation est vécue dans l'âme, dans tout notre être, à ce moment-là le symbole joue pleinement son rôle. Car ce que nous vivons, ce n'est évidemment pas la crucifixion du Christ, mais ce que la crucifixion signifie pour nous. Ce que nous vivons avec Bouddha, ce n'est pas son histoire mais l'esprit dans lequel il vivait et qui l'imprégnait. C'est cet esprit qui s'imprime en nous et constitue la relation symbolique.

 

M.F.T. : Quelle différence faites-vous entre une religion et une secte ?

 

J.C. : Par rapport à une religion, une secte est une rupture (rompre, sectionner). C'est la rupture avec un groupe pour en former un autre, l'abandon d'une maîtrise pour en accepter une autre. Il y a donc de la religion à la secte comme une cassure et, du côté de la secte, reconstruction d'un caractère religieux avec un autre maître.

 

Il y a un phénomène symbolique de rupture dans la mesure où une religion perd son influence énergétique sur le croyant et ce qu'elle lui apportait ; autrement dit, si elle est devenue purement verbale ou trop autoritaire. Alors, le sujet est prédisposé à rejoindre une secte, où le même jeu risquerait de se reproduire. Cette relation vivante qui fait vraiment le religieux deviendrait une sorte de soumisssion plus ou moins grande aux autorités de la secte.

 

M.F.T. : Faites-vous une différence entre une secte et un mouvement spirituel ?

 

J.C. : Oui et non. Dans telle ou telle secte, il peut y avoir un mouvement religieux. On utilise l'appellation de secte par rapport à quelque chose : la secte constitue une adhésion en même temps qu'une rupture. Mais si ce changement récupère des éléments qui se trouvaient dans ce que la religion avait de meilleur, si cette rupture avec un ensemble social garde et même amplifie ce qu'il a de meilleur, je n'appellerai pas ce mouvement sectaire ; il est en train, non pas de former une secte, mais de reconstituer ce qui lui semblait manquant ou perdu dans les autres mouvements qui étaient qualifiés de religion. Le jugement doit toujours rester prudent.

 

M.F.T. : Comment s'explique le fait que les gens soient si facilement la proie des sectes ?

 

J.C. : La réponse est relativement facile : soit les grandes forces sociales qui ont nourri certaines activités d'ordre spirituel ou religieux se sont affaiblies ; soit ces forces sont restées tributaires de formulations dogmatiques qui ont perdu leur sens. Il y a en tout être un attachement plus ou moins inconscient à une tradition, à une forme de vie. Cette inconscience entraîne un certain comportement. Car ce que nous faisons n'est pas toujours entièrement libre mais souvent commandé par l'inconscient d'une tradition. Dans ces conditions, si on s'aperçoit que la société dans laquelle on vit ne répond plus à cette attente, il y a comme une sorte de choc révélateur qui fait passer à la recherche d'une nouvelle force. Il y a effectivement dans la naissance des sectes le double sentiment d'une rupture avec les forces d'autrefois, et celui d'un attrait vers l'existence de forces nouvelles qui répondent mieux à une profonde attente.

 

Certaines religions, à un moment de leur histoire, quels que soient leurs mérites, n'exercent plus cette puissance symbolique dont elles pouvaient rayonner autrefois, parce qu'elles ont perdu une partie de leur lumière dans une dogmatique et une pratique qui ne sont plus très sûres d'elles-mêmes. Il y a là quelque chose qui s'est refroidi et obscurci. Or, dans tout être humain subsiste une sorte d'aspiration, de besoin d'une règle. Et, aujourd'hui, on voit naître, non seulement des sectes mais un appel à une éthique. Dans tous les métiers, on cherche une éthique. L'appel aux sectes sur le plan religieux est comparable à cette quête d'une éthique sur le plan social. C'est le désir d'une force directive qui nous manque. Une énergie de cet ordre semble avoir disparu à l'heure actuelle de toute l'activité sociale, qu'elle soit économique, politique, culturelle, etc... On ne peut plus se référer à une morale ; alors on en appelle à une éthique. De même, devant certains affaiblissements des autorités religieuses, apparaissent des sectes qui prétendent s'y substituer ou les rénover.

 

M.F.T. : Notre époque a besoin d'un renouveau ?

 

J.C. : Je crois que, de fait, nous avons besoin de revenir à ce que j'appellerais le contact avec la plénitude de notre être, c'est-à-dire avec notre conscience, notre liberté, notre aspiration à un absolu. On peut trouver des supports symboliques dans les phénomènes de l'histoire, dans certaines croyances, dans certaines philosophies. Mais la philosophie aussi s'est complètement effondrée depuis un demi-siècle. Les philosophes, comme les théologiens, comme les juristes, sont effectivement en pleine recherche. La raison commence à comprendre qu'elle a ses limites. C'est la relation symbolique avec un au-delà des limites qui sera déterminante.

 

M.F.T. : Comment pouvons-nous aider à ce retour aux sources ou à ce contact avec les profondeurs de nous-mêmes ?

 

J.C. : On peut l'apprendre au cours de réunions avec des musulmans, des juifs et des chrétiens, ou avec des disciples d'autres religions, africaines ou orientales, comme l'hindouisme ou le bouddhisme. Ce qu'il faut, et c'est le symbole qui nous permettra d'y arriver, c'est admettre parfaitement les différences mais sentir que ces différences ne portent pas sur la totalité de la vie, de l'existence, de l'être absolu. Il y a quelque chose, dans la vie terrestre elle-même, qui dépasse l'objet de ces différences. Et c'est ce qui fait l'unité de l'être humain. Il faut admettre les différences et en chercher le dépassement. Cela les atténue et complète la connaissance et le respect de l'humain. La valeur symbolique d'une Fatima ou, sur un autre plan, d'une Mère Térésa, devrait entraîner à l'heure actuelle, par exemple, un respect de la femme dans toutes les parties du monde. Chacun peut remonter à ses sources qu'illustrent des symboles. Des valeurs symboliques s'en détachent et nous entraînent dans les hauteurs symboliques. Le culte de Fatima, sur certains points, rejoindrait le culte d'Anne, la prophétesse, celui de Sara, l'épouse d'Abraham, de Rabia, la Marie-Madeleine de l'islam. L'histoire abonde de faits et de personnes qui prennent valeur de symboles, avec toutes leurs différences. Il y a donc une possibilité, grâce à cette dimension symbolique, d'aller au-delà, au-dessus des différences.

 

M.F.T. : Tout en les respectant ?

 

J.C. : En les respectant, dans la mesure où elles ne s'entre-détruisent pas. L'idée de droit peut obnubiler celle de devoir. Quand on parle de la Déclaration universelle des droits de l'homme, il faut ajouter que l'obligation de se conformer à des devoirs limite ou conditionne les droits, car il n'y a pas de droit sans le devoir de les respecter vis-à-vis de ses semblables. C'est un effort d'éducation morale, éthique, que l'on doit faire aujourd'hui, au-dessus des différences. La puissance de la relation symbolique y contribue.

 

M.F.T. : Que pourrait-on faire au niveau de l'éducation ?

 

J.C. : Il faudrait justement faire une analyse de ces différences. Respectueuse, mais en montrant que, parmi elles, il en est qu'il convient de part et d'autre d'abolir. On ne symbolise qu'avec ce qu'il y a de plus haut dans le christianisme, comme dans toute autre religion, comme dans l'histoire. Et c'est cette relation symbolique avec ce qui dépasse la différence qui peut entraîner une élévation des rapports entre tous les hommes jusqu'à une transformation de l'existence.

 

Il faudrait donc partir de l'analyse des différences. Quelles sont celles qui, surpassées, nous feraient vibrer ensemble. La relation symbolique qui s'établit alors est révélatrice de ce qui s'accorde ou non, en chacun de nous, avec la force de l'image. Car on ne peut pas ne pas sentir, au mouvement de répulsion ou d'attirance qui l'accompagne, qu'il y a un bien ou un mal pour l'être humain, quelque chose qui l'élève ou l'avilit. Poussé jusqu'à ces problèmes d'ordre psychique, parfois jusqu'au niveau spirituel le plus élevé, le symbole révèle sa puissance énergétique.

 

Utilisons, par exemple, un symbole comme celui de la main. Ouverte, la paume tournée vers le haut, elle est comme un appel à une force spirituelle, à une force d'en haut. Fermée, elle est un appel au refus, à la violence. Serrée sur une autre, le signe du don et de l'amitié. Prenons des exemples symboliques dans telle ou telle ethnie d'Afrique, d'Asie, d'Amérique du Sud, dans telle ou telle population européenne. Et disons-nous : "Réfléchissons. Ne rejetons pas. Qu'est-ce qui est significatif pour nous ? Qu'est-ce qui vibre en nous devant cette image ?" A ce moment-là, quelles que soient nos différences d'origine, nous sentirons la possibilité d'une convergence ou d'une divergence. La force du symbole nous révèlera à nous-mêmes. Chacun peut passer par là. C'est ce qu'on appellerait le psycho-symbolisme. Il peut transformer une existence en aidant à percevoir le sens profond de telle image, son effet sur chacun de nous, et la puissance révélatrice qu'elle recèle.

 

M.F.T. : Sans doute cette forme de symbolisme comparé pourrait-elle passionner même les enfants et être une source d'ouverture ?

 

J.C. : Cela pourrait éveiller en eux une relation avec le réel qui n'est pas celle de la rue, ni celle de la télévision, ni celle d'un seul peuple. Il ne s'agit pas de faire des leçons de morale mais de déterminer une relation de tout notre être avec l'être même de l'autre. Je ne dis pas une relation physique, ni une relation métaphysique, ni une relation sociale et morale, mais une relation de l'être des profondeurs, qui doit inspirer l'être humain.

 

M.F.T. : Une mise en relation globale à la fois entre les différences de l'histoire et la communauté du destin ?

 

J.C. : Absolument. Et cela permet à l'extérieur, à l'étranger lui-même, d'entrer en relation avec notre vie intérieure, si tout le monde accepte cette relation symbolique avec ce qu'il y a de plus beau dans le monde, la recherche de l'éternel à travers les vicissitudes du temporel.

 

 

Propos recueillis par Marie-Françoise TOURET

 

(1) Jean Chevalier est l'auteur, entre autres livres, du Dictionnaire  des symboles (Laffont) et de Le soufisme (P.U.F.)