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Le Livre des morts tibétain ou Bardo Thodol

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


Le Bardo Thodol est un texte - trésor du bouddhisme tibétain, un ouvrage unique en son genre.

 

Il est en réalité beaucoup plus large qu’un livre pour les morts, car BARDO signifie tout état intermédiaire ; donc état entre la mort et la renaissance mais de manière beaucoup plus générale, tout état de conscience intermédiaire entre deux états ( veille et rêve, veille et libération, entre deux pensées discontinues ….)

C’est donc un guide pour les VIVANTS axé sur la notion de LIBÉRATION et d'EVEIL SPIRITUEL. Son fondement philosophique est la loi du KARMA.

 

Le Bardo Thodol raconte la pérégrination de l’âme ou principe conscient dans l’au-delà. Il décrit de manière très précise trois bardos, qui durent au total 49 jours  :

Chikhai Bardo : du moment de la mort

Chonyid Bardo : état transitoire de la réalité

Sidpa Bardo : de la renaissance

 

Ainsi que les rituels funéraires adéquats pour chaque étape.

 

La provenance de ce livre n’est pas réellement connue car il s’agit vraisemblablement d’une adaptation bouddhiste d’une tradition tibétaine antérieure. Compilé au temps de Padmasambhava au VIIIème siècle. Perdu pendant plusieurs siècles, puis retrouvé

 

Bardo Thodöl signifie, en tibétain, Libération par ENTENDEMENT dans le plan suivant la mort. Il s’agit donc de savoir ce qu’il nous faut entendre/comprendre pour atteindre la libération.

 

Le Bardo Thödol décrit avec précision les états par lesquels passe le Principe Conscient de l’homme après la mort, lorsqu’il traverse les 3 états « intermédiaires ou d’incertitude ». Chacun de ces états intermédiaires est à son tour subdivsé en 2 parties très distinctes, ce qui nous fait 6 étapes, comme les 6 mondes ou lokas déjà étudiés.

 

* Chikkhai Bardo : état intermédiaire ou d’incertitude au moment de la mort :

1. le moment de la mort (environ 40')

2. la vision de la Claire Lumière primordiale, suivie de la Claire Lumière secondaire.

 

Chönyid Bardo : état intermédiaire ou d’incertitude de Réalité : le mandala des Divinités Paisibles et le mandala des Divinités courroucées ;

 

* Sidpa Bardo : état intermédiaire ou d’incertitude de la remontée du courant de l’existence samsarique lorsque le « Connaisseur » ou Principe Conscient cherche la renaissance : le jugement de l'âme et la recherche d'une matrice pour retourner dans le monde samsarique.

 

Les visions du Bardo ne sont que la manifestation des « formes-pensées » nées dans le mental de celui qui les perçoit. Ce sont les formes que prennent les impulsions intellectuelles et émotionelles humaines sur le plan psychologique. Ce que les hommes pensent ils le deviennent : les pensées sont la source de toute action. Ce qui a été semé sera récolté. Ces formes pensées sont illusoires et ne sont que notre propre reflet. Il n'y a pas lieu d'en être effrayés ni fascinés.

 

Dans cet état intermédiaire du Bardo, tout progrès est impossible : les actions s’accomplissent sur terre et donnent leurs fruits dans le Bardo, pour celles qui n’ont pas eu le temps de les donner du temps du vivant. Dans le Bardo, le défunt passe en revue tout ce qu’il a ressenti et pensé.

 

Les formes-pensées donneront, en fonction de la culture, la vision des déités bouddhistes, hindoues, du paradis de Mahomet, du ciel chrétien ou de Yahvé et le matérialiste athée aura des visions aussi vides de déités que dans sa conception terrestre.

 

Selon le Bardo Thödol, les expériences post-mortem sont entièrement dépendantes du contenu mental de chaque personne. L’état bardique ressemble à un état de rêve, enfantés par la mentalité du rêveur. Le Bardo Thödol explique que toute vision, sans aucune exception, est purement illusoire. Il faut comprendre cela pour atteindre la Libération. Tout l’enseignement du Bardo tend à éveiller le Connaisseur, le Principe Conscient à la Réalité. S’il y parvient, à n’importe quel moment, dans n’importe lequel des deux premiers Bardo, le Principe conscient peut connaître la Libération.

 

 

« Il est suffisant pour toi (le défunt qui les perçoit) de savoir que ces apparitions sont les réflexions de tes propres formes-pensées ». La reconnaissance complète de cette vérité par le défunt le libère et le fait entrer dans la Réalité.

 

 

LE BARDO DU MOMENT DE LA MORT ou CHIKKHAI BARDO

 

Le moment de la mort offre une occasion exceptionnellement puissante de purifier le karma. Mais la moindre provocation suffit à faire émerger nos réactions instinctives habituelles. C’est pourquoi notre état d’esprit à ce moment est d’une importance capitale. La condition idéale pour mourir est qu'il y  ait le moins possible d’envie, de désir et d’attachement auquel l’esprit puisse se raccrocher.

 

La première partie de ce Bardo dure environ quarante minutes, vingt minutes avant et vingt minutes après la mort. Il est vécu différemment selon les individus : ceux qui ont atteint un haut degré spirituel sont délivrés dès qu'ils voient la Claire Lumière Primordiale qui est l'état même du Dharma-Dhatu. Pour les autres, il faut que les prières de l'officiant les aident dans leur passage.

 

"Quand la respiration est sur le point de cesser (...), il faut prononcer ces paroles : O noble fils, (un tel), le temps est venu pour toi de chercher le Sentier. Ton souffle va cesser. Ton guru t'a placé face à face avec la Claire Lumière. Et maintenant, tu vas la connaître dans sa Réalité, dans l'état du Bardo où toutes choses sont comme le ciel vide et sans nuage, et où l'intelligence nue et sans tache est comme une vacuité, transparente, sans circonférence ni centre. A ce moment, connais-toi toi-même et demeure dans cet état." (5)

 

Ceci est répété plusieurs fois pour l'imprimer dans l'esprit du mourant. On prend soin d'éviter que le sommeil ne vienne car le passage doit se faire en état conscient du "Connaisseur".

 

"Les trois principaux symptômes de la mort (...) sont : 1° une sensation physique de pression, "la terre sombrant dans l'eau" ; 2° une sensation physique de froid comme si le corps était plongé dans l'eau, qui se change graduellement en une chaleur fiévreuse, "l'eau sombrant dans le feu" ; 3° la sensation d'explosion des atomes du corps, "le feu sombrant dans l'air." (6)

 

Alors on dit au défunt : "O noble fils, ne laisse pas ton esprit se distraire.(...) O noble fils, ce que l'on appelle la mort étant venu pour toi, maintenant prends cette résolution : ceci est l'heure de ma mort. En prenant avantage de cette mort, j'agirai pour le bien de tous les êtres conscients qui peuplent les immensités illimitées des cieux afin d'obtenir l'état parfait de Bouddha par l'amour et la compassion que j'enverrai vers eux en dirigeant mon effort concentré vers la seule Perfection." (7)

 

C'est alors que la confrontation à la Claire Lumière se fait, et l'on dira :

 

"O noble fils (un tel) écoute. Maintenant tu subis la radiation de la Claire Lumière de Pure Réalité. Reconnais-la. (...) Ton intelligence elle-même est non entravée, brillante, universelle et heureuse, c'est la conscience même : le Bouddha universellement bon." (8)

 

"Ta propre conscience, brillante, vide et inséparable du Grand Corps de Splendeur, n'a ni naissance ni mort et est l'immuable Lumière Amitabha Bouddha. Cette Connaissance suffit. Reconnaître le vide de ta propre intelligence comme l'état de Bouddha et le considérer comme ta propre conscience, c'est te garder dans l'esprit divin de Bouddha." (9)

"Ainsi que les rayons du soleil dissipent les ténèbres, la Claire Lumière dissipe la puissance du karma." (10)

 

Si la Claire Lumière Primordiale a été reconnue, cela fait atteindre la libération. Mais si on la craint, alors c'est la Claire Lumière secondaire qui fait son apparition.

 

Ce Bardo dure environ 4 jours. Conseils de ne pas bouger le corps du défunt pendant ce Bardo. Le Principe du défunt n'est pas conscient de la mort.

 

 

 

LE DEUXIEME BARDO de l'expérience de la Réalité, CHÖNYID BARDO

 

Lors de cette étape, le mort voit que sa part de repas est mise de côté, que son corps est dépouillé de ses vêtements. Il entend pleurs et gémissements, mais il n'est pas entendu en retour.

 

L'officiant récite : "O noble fils, ce qu'on appelle la mort est venu maintenant. Tu quittes ce monde, mais tu n'es pas le seul ; la mort vient pour tous. Ne reste pas attaché à cette vie par sentiment et par faiblesse." (11)

Dès à présent, il expérimente la réalité sous la forme de visions diverses mais il faut qu'il reconnaisse que toute apparition est une projection de sa propre conscience :

"Si tu ne reconnais pas tes propres formes-pensées malgré les méditations ou dévotions faites par toi dans le monde humain (...) les lueurs te subjugueront, les sons te rempliront de crainte, les rayons te terrifieront." (12)

 

Les sept jours d'apparition des Divinités Paisibles sont suivis des sept jours d'apparition des Divinités Irritées.

 

Toutes les visions des dieux, démons, cieux ou enfers, sont des projections des formes-pensées constituant la personnalité. De jour en jour, les visions du Bardo changent, en concordance avec l'irruption des formes-pensées de celui qui les perçoit, jusqu'à ce que la force karmique conductrice s'épuise d'elle-même.

 

Les divinités paisibles du premier au septième jour :

 

Les déités paisibles apparaissent successivement, constituant, au sixième jour, un mandala avec quarante-deux divinités. La description du premier jour est la suivante :

 

"Alors du Royaume Central appelé "la force projective de la semence", le Bhagavan Vairochana, de couleur blanche, assis sur le trône du Lion, portant dans sa main la roue à huit rayons et enlacé par la Mère de l'Espace du Ciel, se manifestera à toi. (...)

Par la puissance du mauvais karma, la splendide lumière bleue de sagesse du Dharma-Dhatu produira en toi peur et terreur, et tu la fuiras. Tu sentiras une préférence pour la terne lumière blanche des dévas. A ce moment, tu ne dois pas être effrayé par la divine lumière bleue qui apparaîtra brillante, éblouissante, splendide, tu ne dois pas être surpris par elle. Elle est la lumière du Tathagata, appelée la Lumière de la Sagesse du Dharma-Dhatu." (13)

 

Et ainsi continuent les visions, avec Vajra-Sattva , Akshobya, Ratna-Sambhava, Amitabha et Amoga-Siddhi, dans les jours qui suivent, en rapport avec chaque point cardinal, chaque lumière et chaque agrégat, conduisant le mort depuis les plans supérieurs vers les plans inférieurs de manifestation. La libération est toujours possible à condition de ne pas céder à la terreur ni même à la peur.

 

Le sixième jour, apparaît le mandala des Déités Paisibles qui constituent le mandala issu du centre du cœur.

"O noble fils, ces royaumes ne sont pas venus d'un point extérieur. Ils viennent des quatre divisions de ton cœur qui, en y comprenant le centre, fait les cinq directions. Ils sortent de ton cœur et brillent sur toi." (14)

 

Le septième jour, les dix "Divinités qui tiennent le Savoir" apparaissent à leur tour. Elles constituent un mandala issu du centre de la gorge. Le Bardo Thödol dit :

 

"Concentre ton esprit sur les déités 'Conquérants détenteurs du Savoir'.Pense uniquement ceci : "Les Déités qui tiennent le Savoir, les Héros et les Dakinis sont venus des saints royaumes des paradis pour me recevoir. Je les supplie tous.(...) Puissent les Déités qui tiennent le Savoir ne pas me laisser aller plus bas qu'ici, mais qu'elles me saisissent par le crochet de leur compassion et me conduisent aux saints paradis." (15)

 

Les divinités irritées du huitième au quatorzième jour

 

Alors commence le Bardo des Divinités Irritées (ce sont en fait les mêmes divinités que celles apparues précédemment, mais cette fois, sous un aspect farouche et terrible).

 

L'intellect devient encore plus craintif. On dit que même ceux qui sont érudits, s'ils n'ont pas été préparés de leur vivant à affronter les épreuves de la crainte et de la terreur, seront terrassés de peur et tomberont en conséquence dans des mondes inférieurs. Le Bardo Thödol explique clairement que la simple connaissance intellectuelle ne suffit pas et qu'il faut avoir expérimenté, dépassé et réalisé de son vivant la juste concentration pour se préparer aux épreuves de l'au-delà.

 

Au huitième jour, arrivent les Divinités Irritées, buveuses de sang. En voici la première description :

 

"O noble fils, le Grand Glorieux Bouddha Heruka, de couleur brun foncé avec trois têtes, six mains et quatre pieds, solidement appuyés; sa face de droite blanche, celle de gauche rouge et celle du centre brun foncé ; son corps émettant des flammes brillantes, ses neuf yeux grand ouverts d'une fixité terrifiante, ses sourcils tremblants comme l'éclair ; ses dents découvertes, serrées et brillantes, proférant des cris sonores de "a-la-la" et "ha-ha" et des sifflements perçants ; ses cheveux jaune roux dressés et émettant des rayons ; ses têtes ornées de crânes (humains) séchés et des emblèmes du soleil et de la lune ; des serpents noirs et des têtes (humaines) fraîchement coupées formant des guirlandes autour de lui ; (...) son corps enlacé par la mère Bouddha-Krotishaurima qui, de la main droite, tient son cou et de la gauche porte à sa bouche une coquille (emplie de sang) ; elle pousse des cris fracassants, des cris déchirants et des grognements comme le tonnerre. (...) Ne les crains pas. Ne sois pas effrayé. Reconnais cela pour être une forme corporelle de ton intellect. (...)  N'aie pas peur, car c'est en réalité le Bhagavan Vairochana, le Père-Mère." (16)

 

Ainsi apparaîtront dans les jours suivants :

- au neuvième jour : Vajra-Heruka, forme de Akshobya ;

- au dixième jour : Ratna-Heruka, forme de Ratna-Sambhava ;

- au onzième jour : Padma-Heruka, forme de Amitabha ;

- au douzième jour : Karma-Heruka, forme de Amoga- siddhi ;

- au treizième jour : apparaissent les huit Kerimas et les huit Htamenmas, Déités des cimetières ;

- au quatorzième jour, les quatre Gardiennes des Portes et les vingt-huit Déités à Têtes d'Animaux.

 

Le mandala du centre du cerveau finit par se réaliser :

 

"A ce moment, quand les cinquante-huit Déités Buveuses de sang sortant de ton cerveau même viendront briller sur toi, si tu les reconnais comme étant les radiations de ta propre intelligence, tu te fondras en union instantanée dans le corps de ces Buveurs de sang et tu obtiendras l'état de Bouddha.(...) Si tu ne sais pas cela, les Déités Buveuses de sang te faisant peur, tu seras fasciné, terrifié, tu t'évanouiras. Tes propres formes-pensées se tourneront en apparences illusoires et tu erreras dans le Samsara." (17)

 

Chaque Déité s'élevant d'un centre physique déterminé, elle représente l'éveil de l'activité karmique de l'impulsion ou de la passion correspondante.

 

Comme dans un mystère d'initiation, les acteurs apparaissent chaque jour du Bardo sur la scène de l'esprit du défunt qui est leur seul spectateur, et dont le metteur en scène est le karma.

 

L'élément le plus haut, le plus près du divin dans le principe conscient du défunt, brille d'abord dans toute sa gloire de Claire Lumière Primordiale, et ensuite, leur gloire diminuant, les visions sont de moins en moins heureuses. Les Déités Paisibles du centre du cœur, puis du centre de la gorge se fondent dans les Déités Irritées du centre du cerveau. En dernier lieu, les tendances purement humaines ou brutales, personnifiées par les plus terribles des Déités Irritées, viennent dans le champ de la vision mentale, produisant des hallucinations spectrales et des impressions d'horreur.

 

En les percevant, le mort s'enfuit loin d'elles - bien que ce soit ses propres pensées -, se faisant ainsi le jouet de Maya et l'esclave de l'ignorance. En d'autres termes, en analogie avec le corps du plan terrestre qui grandit jusqu'à sa maturité, puis tombe en décrépitude et se désintègre après la mort, le corps mental du Bardo passe des jours célestes de l'enfance aux jours moins parfaits de la maturité, puis se flétrit et meurt dans l'état intermédiaire lorsque le "Connaisseur" l'ayant abandonné, renaît.

 

 

LE BARDO DU DEVENIR ou SIDPA BARDO

 

Le mot Sidpa est traduit par « devenir », mais il signifie également « possibilité ", « existence ».

 

La naissance dans l'état intermédiaire a produit un "corps (semblant) sans chair (ressemblant) au précédent et à celui qui sera produit". (18) Il est doué des facultés des sens, du pouvoir du mouvement libre et mentalement très lucide. "Ce corps (né) du désir est une hallucination de forme-pensée dans l'état intermédiaire et est appelé le corps du désir." (19)

 

On verra encore ses amis, ses parents, et on leur parlera sans recevoir de réponses. Aussi ressent-on à ce moment une grande souffrance.

 

Le corps de désir erre sans cesse et involontairement à travers ce monde intermédiaire."Il y aura une lumière grise de crépuscule, la nuit, le jour, à tous moments. Dans cette sorte d'état intermédiaire, tu demeureras : une, deux, trois, quatre, cinq, six ou sept semaines jusqu'au quarante-neuvième jour.(...) O noble fils, vers ce moment, le terrible vent du karma, terrifiant, pénible à endurer, te poussera par derrière par rafales. Ne le crains pas. Ceci est ta propre illusion. Une épaisse et terrifiante obscurité sera continuellement devant toi, de laquelle sortiront des cris effrayants comme "frappe, tue" et autres menaces. Ne les crains pas." (20)

 

Ballotté dans tous les sens, le "Connaisseur" sera terne par moments, fuyant et incohérent. Il ressentira chagrin et misère ainsi qu'un froid glacial, se demandant "Que vais-je devenir ?".

 

"Tels sont les errements du corps mental dans le Sidpa Bardo. A ce moment, la joie et la peine dépendront du karma. Tu verras ta maison, tes serviteurs, ta famille et ton corps, et tu penseras 'Maintenant je suis mort, que ferai-je ?' et oppressé par un grand chagrin, tu auras cette pensée  :'O que ne donnerais-je pas pour avoir un corps'. Et pensant cela, tu erreras de-ci de-là cherchant un corps." (21)

 

C'est alors que vient le moment de se présenter devant les Seigneurs de la Mort. L'instant du jugement est arrivé, et un Bon Génie compte les cailloux blancs des bonnes actions tandis qu'un Mauvais Génie compte les cailloux noirs des mauvaises. Le corps de désir essaie de se justifier en disant : "Je n'ai commis aucune mauvaise action".

 

Mais, le Seigneur de la Mort consulte le Miroir du Karma où sont inscrites les actions du défunt. Aucun mensonge ne peut s'y cacher. Alors, on voit un bourreau-furie du Seigneur de la Mort infliger des tortures au corps du défunt, lui coupant la tête, lui arrachant le cœur, lui mangeant la chair, lui rongeant les os. Mais ce corps mental est incapable de mourir, même découpé en morceaux. Aussi, dit le Bardo Thödol : "Ces supplices répétés te causeront une douleur et une torture intenses. Même au moment où les cailloux seront comptés, ne soit pas effrayé ni terrifié ; ne mens pas et ne crains pas le Seigneur de la Mort. Ton corps étant un corps mental est incapable de mourir, même décapité ou dépecé. En réalité, ton corps est de la nature du vide. Tu n'as pas besoin de craindre. Les Seigneurs de la Mort sont tes propres hallucinations." (22)

 

Ces tortures symbolisent les affres de la conscience ; le jugement décrit ici symbolise le bon Génie se dressant contre le mauvais, le juge étant la conscience elle-même dans son aspect rigoureux d'impartialité et d'amour de la justice. Le miroir symbolise la mémoire. Un élément purement humain de la conscience du mort s'avance et, offrant de pauvres excuses, cherche, en se justifiant, à atténuer le châtiment. Et l'unique issue pour le "Connaisseur" est de bien entendre et comprendre ces paroles du Bardo Thödol :

 

"Ton corps de désir est un corps de tendances et de vide. Le vide ne peut blesser le vide ; ce qui est sans qualité ne peut blesser ce qui est sans qualité. En dehors de ses hallucinations personnelles, il n'existe en vérité nulles choses au dehors de soi-même telles que : Seigneur de la Mort , ou Dieu , ou Démon, ou Esprit de la Mort à tête de Taureau. Agis de telle sorte que tu reconnaisses cela." (23)

 

Le Bouddhisme enseigne d'autre part qu'au moment du jugement, Yama, Dieu de la Mort, demande : "As-tu vu mes messagers de ton vivant ?"

Ces messagers sont : un enfant qui ne marche pas encore ; un vieillard décrépi ; un malade souffrant atrocement ; un voleur dans les tortures de son châtiment et un cadavre en décomposition. Voir ces messagers de son vivant implique d'accomplir des actions nobles pour la libération de tous les êtres, en comprenant que le Samsara est douleur et ignorance. Ne pas les avoir vus signifie avoir agi par égoïsme et séparativité et c'est cela qui détermine les châtiments, c'est-à-dire le karma qui atteint chacun, en fonction de son mérite et jamais de façon arbitraire.

 

Après le Jugement du mort, il lui est donné de se trouver face aux six Lumières issues des six Lokas ou plans de manifestation du Cercle de l'Existence samsarique.

 

"Si tu désires savoir quelles sont ces six Lumières, elles sont : une terne lueur blanche du monde-Déva, une terne lueur verte du monde-Asura, une terne lueur jaune du monde-Humain, une terne lueur bleue du monde-Brute, une terne lueur rouge du monde-Preta, une terne lueur gris-fumée du monde-Enfer. A ce moment, par la force du karma, ton corps prendra la couleur de la Lumière du monde où tu devras renaître." (24)

 

Le Lama Kazi Dawa Samdup l'explique ainsi :

"Les quarante-neuf jours du  Bardo symbolisent des âges, soit d'évolution, soit de dégénérescence. Les intellects capables de saisir la Vérité ne tombent pas dans les plus basses conditions de l'existence. La doctrine de la transmigration de l'humain au sous-humain s'applique seulement aux constituants les plus bas ou les plus brutaux du principe de conscience humain, car le "Connaisseur" lui-même ne s'incarne ni ne se réincarne, il est le spectateur. Dans le Bardo Thödol, le défunt est représenté comme rétrogradant pas à pas dans des états de conscience de plus en plus bas. Chaque pas descendant est précédé par un évanouissement dans l'inconscience, et il est possible que ce qui constitue sa mentalité dans les niveaux inférieurs du Bardo soit quelque élément mental, ou composé d'éléments faisant primitivement partie de sa conscience du plan terrestre et séparés pendant l'évanouissement des éléments plus spirituellement éclairés de cette conscience." (25)

 

La fin du Sidpa Bardo consiste dans le choix de la matrice pour la renaissance. Après de longues épreuves et de nombreux avertissements, les derniers conseils sont donnés pour que le choix de la matrice soit fait avec un certain discernement et que la progression spirituelle de la conscience puisse se poursuivre.

 

"Si la naissance doit se faire sur le monceau d'impuretés, une sensation d'odeur agréable t'attirera vers cette masse impure et tu obtiendras la naissance ainsi. De quelque façon que t'apparaissent (les matrices ou les visions) ne les regarde pas comme elles sont (ou paraissent être) et, ne te sentant ni attiré, ni repoussé, tu pourras choisir un bon germe. En ceci aussi, comme il est important de diriger le souhait, dirige-le ainsi : 'Ah, je dois prendre naissance comme un grand empereur, ou un Brahmane, ou comme le fils d'un adepte des puissances siddhiques, ou dans une famille sans taches dans sa lignée, ou dans un homme de caste plein de foi (religieuse), et étant né ainsi, je dois être doté de grand mérite pour être capable de servir tous les êtres humains'.

Pensant cela, dirige ton souhait et entre dans le germe. Au même moment, émets tes ondes de dons (de grâce et de bon vouloir) sur le sein où tu entres (le transformant ainsi) en demeure céleste. Et dans la croyance que les Conquérants et leurs Fils (Boddhisattvas) des Dix Directions et les déités tutélaires, spécialement le Grand Compatissant, vont le doter de leur puissance, prie-les et entre dans le germe." (26)

 

Ainsi, le point commun entre la naissance dans le Bardo et la renaissance dans le monde visible est : "Sois conscient, ne te distrais pas. Garde mémoire des Origines et oriente tes pensées, tes paroles et tes actes dans la direction du Bouddha Primordial." (27)

 

 

LE BARDO AU QUOTIDIEN

 

Se préparer de son vivant à la mort par l’apprentissage du détachement : affronter sa propre réalité sans peur ni désir (fascination). Chaque vision est une opportunité de libération. La mort est l’ultime occasion de libération. Le terme « bardo » est communément utilisé pour désigner l’état intermédiaire entre la mort et la renaissance, mais en réalité, les bardos se produisent continuellement, aussi bien durant la vie que durant la mort : ce sont des moments de passage où la possibilité d’éveil, se trouve considérablement accrue. Mais le plus puissant et le plus significatif de ces moments demeure celui de la mort. Au moment de la mort, en effet, l’esprit ordinaire et ses illusions meurent et, dans la brèche ainsi ouverte, se révèle la nature illimitée de notre esprit.

 

Les Bardos sont des périodes de profonde incertitude : c’est là une de leurs caractéristiques essentielles. L’incertitude qui imprègne actuellement notre vie entière deviendra encore plus intense et plus accentuée après notre mort : notre clarté ou notre confusion , disent les Maîtres, seront alors « multipliés par sept ».

 

Pourquoi le moment de la mort est-il si riche de possibilités ? Parce que la nature essentielle de l’esprit, la Luminosité fondamentale ou Claire Lumière Primordiale, se manifeste alors spontanément, dans toute sa splendeur.  Si nous pouvons reconnaître la Lumière fondamentale à cet instant crucial, nous atteindrons la Libération. Mais cela n’est possible que si nous pouvons développer l’état d’esprit adéquat tant que nous sommes en vie.