Les anges à travers les âges

Laura Winckler

 

Lorsqu’un silence soudain se fait au milieu d’un repas, il n’est pas rare d’entendre dire : “Un ange passe”. Ce que l’on sait moins, c’est que les anciens Grecs disaient en pareil cas : “Hermès passe”...

 

Les anges, messagers de l’invisible, habitants des cieux, êtres de lumière et de légèreté, mais parfois aussi de feu et de puissance guerrière, sont présents dans l’esprit humain depuis la nuit des temps. Et il n’est pas de civilisation qui n’ait, aux côtés des règnes visibles, reconnu des êtres invisibles, voire communiqué avec eux. Génies, anges ou démons - peu importe leur dénomination - ils sont présents partout. Ne pouvant pas en faire ici un inventaire exhaustif, nous n’en évoquerons que quelques-uns.

 

Les génies d’Egypte et d’Afrique

 

En Egypte, le Démiurge fait émerger la création du Noun, chaos et réservoir de toute potentialité de vie. Ainsi, les forces du chaos menacent-elles toujours la création et c’est par Maât, garante de l’harmonie des contraires, que l’ordre se renouvelle à chaque instant. Des myriades de génies contribuent à cet ordre dans la nature et dans la vie de l’homme. Il est des génies à vocation économique, tel celui de la crue du Nil, Hapy, qui assure la prospérité du pays, mais il en est aussi qui régissent les provinces et d’autres qui président aux tâches de production. Il existe également des génies des arbres, d’autres encore associés aux phénomènes météorologiques, certains qui président à la destinée, et les Kas, forces mystérieuses et bienfaitrices. Le destin, au service de Dieu, envoie les “sept Hathor” se pencher sur le berceau du nouveau-né pour le combler de ses dons et fixer sa destinée. Il y a enfin des génies émissaires, des génies protecteurs et d’autres encore auxiliaires du créateur.

 

En Afrique, le culte des esprits est largement répandu de même que la croyance en l’existence d’un jumeau invisible qui accompagne chaque être vivant.

 

Le surnaturel en Asie

 

En Chine, dans les coutumes locales, la relation avec le surnaturel se traduit par une multitude de cultes particuliers, organisés autour de médiums et que le taoïsme essaye de sublimer. Dans le taoïsme mystique, on rencontre l’équivalent des anges. Les écrits canoniques permettent d’invoquer les “noms divins qui ébranlent les cieux”. Il y a des “esprits ministrants”, semblables aux anges gardiens, des anges messagers, rôles dévolus aux “personnes réalisées”, qui rendent visite au visionnaire lui annonçant la voie du salut. Les prêtres parviennent à maîtriser un certain nombre de génies qui deviennent “fonctionnaires du Tao” et tous ceux qui ne sont pas maîtrisés constituent les cohortes de démons, porteurs des forces de dissolution ou du chaos. C’est par un travail de maîtrise de soi que le prêtre taoïste contrôle ses “souffles” et met sa puissance au service de la collectivité et de l’harmonie mouvante du monde.

 

Au Japon, le shinto veille à la purification de l’homme pour lui permettre d’entrer en contact avec la force du sacré présente dans toute la nature à travers les êtres et les puissances nommés kami.  Ces innombrables génies habitent les trois mondes, céleste, terrestre et souterrain. Le but des rites shintoïstes est d’apprendre à communiquer et à bien vivre avec eux.

 

En Inde, l’univers est perçu comme une hiérarchie de forces agissantes, angéliques et démoniaques, divines et héroïques. Cet Univers se compose de sept plans ou lokas qui se succèdent depuis l’origine invisible jusqu’à la manifestation concrète, et il est habité par des myriades de dieux, d’anges, de démons qui concourent, par leur effort, à servir le dharma, ou loi universelle, à travers les méandres du karma, la loi d’action et de réaction. Parmi les génies qui pourraient nous rappeler les anges, on trouve les Gandharva, musiciens célestes qui chantent l’harmonie du monde, les Apsara, belles nymphes inspiratrices, les Naga, génies serpentiformes des eaux qui président aux richesses de la création. Les forces du chaos se manifestent à travers les démons, les Rakshasa ou encore les Asura contre lesquels les dieux engagent de féroces combats. La Bhagavad Gita dit : “Ceux qui sont bons sacrifient aux dieux, ceux qui sont passionnés servent les génies (Yaksha) et les démons (Rakshasa) ; quant aux autres, hommes des ténèbres, ils rendent un culte aux fantômes (Preta) et à d’autres troupes démoniaques [hantant] les cimetières”. (B.G., 17, 4)

Par son progrès spirituel, l’homme peut se dégager des ténèbres de l’erreur, abandonner les pratiques de sorcellerie et s’élever jusqu’aux formes les plus hautes de la création, plaçant pour finir sa confiance dans les dieux de lumière.

 

L’Iran, l’ancienne Perse, berceau du mazdéisme, est une terre d’élection de l’angélologie et de la démonologie. Autour d’Ahura Mazda, le démiurge, se trouvent les sept Amenta Spenta, “bienfaisants immortels” qui patronnent la création et contre lesquels se battent les puissances négatives au service d’Ahriman, vaincu à la fin des temps.

 

En Mésopotamie, les démons sont des puissances divinisées. On les associe parfois à la notion de “souffle”. On trouve de longues listes détaillées de démons. Ainsi, les démons mauvais, fils du couple Ciel -Terre, habitent dans le monde souterrain. Il y a aussi les démons-maladies, les démons de la nuit, les démons ailés. D’autre part, il y a les génies protecteurs (les shedu et les lamassu, génies masculins et féminins), les génies du temple et aussi les protecteurs des individus. Une prière dit : “Que mon dieu se tienne à ma droite, que ma déesse se tienne à ma gauche et que les génies protecteurs shedu et lamassu soient toujours avec moi”. Mépriser son dieu personnel, négliger sa déesse est une faute rituelle qui détourne de l’homme ses protecteurs. Le dieu protecteur, équivalent du daimôn, assure le bien-être de l’individu.

 

Du daïmon grec aux numina romains

 

En Grèce, c’est la pensée de Platon qui explique le mieux les démons, placés au rang intermédiaire entre les dieux et les héros. Ce sont des médiateurs actifs entre les dieux et les hommes. Génies tutélaires, âmes situées entre le mortel et l’immortel, entre l’humain et le divin, entre le sensible et l’intelligible, ces êtres vivent dans le sillage des dieux, aiment la vérité et sont enclins au bonheur.

 

Pour Platon, dans tout homme de bien, bon et sage, vivant ou mort, réside un daimôn. C’est par ses vertus que les ancêtres deviennent sources d’inspiration et de dévotion. Après la mort, l’âme est conduite par un daimôn jusqu’au lieu du jugement (daimônos topos). C’est là qu’en présence de la déesse Lachesis, chaque âme choisit son daimôn. Le moment de la renaissance venu, c’est la même déesse qui donne à chaque âme son daimôn pour qu’il soit le gardien de sa vie et pour l’aider à assumer ses choix. C’est ainsi que pendant toute sa vie, chaque homme est accompagné d’un daimôn, équivalent à l’ange gardien des chrétiens, inspirateur des pensées, des sentiments et des actions élevés. Le rôle des démons est de transmettre aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux, prières et sacrifices des uns, ordonnances et rétributions des autres. Ils sont le lien qui relie le Tout et ses parties.

 

Parmi tous les dieux, c’est bien Hermès qui assume cette fonction de messager céleste, intermédiaire entre les hautes sphères de Zeus et le monde souterrain d’Hadès, reliant en permanence le visible et l’invisible, ailé, léger, lumineux, porteur des messages, dispensateur des oracles et des contemplations.

 

A Rome, les anciens dieux rustiques et domestiques étaient nommés collectivement des numina, les porteurs de la puissance de l’invisible. On y trouve, entre autres, les Mânes, génies funéraires, les Lares, protecteurs des familles, Vesta, le feu du foyer, Janus, la porte. Les cultes domestiques permettaient de se purifier et se relier avec cet invisible pourtant si quotidien. A chaque anniversaire, on célébrait en grande pompe le génie tutélaire de la personne concernée, son ange gardien en quelque sorte. Le génie tutélaire de l’Empereur était censé protéger Rome, car il était porteur de la déesse Fortuna, donc de la santé et de la richesse de l’Empire tout entier.

 

Dans les traditions germanique et scandinave, on rencontre aussi des génies collectifs et des esprits tutélaires. Les ancêtres sont les archétypes des héros et les Nornes ont la charge d’écrire le destin de chaque mortel.

 

Dans les religions du Livre : l’Un soumet le multiple

 

Dans l’Islam, on retrouve une angélologie très élaborée. Vainqueur du panthéon céleste, Allah a refoulé du Ciel et jusqu’aux confins de la terre ceux des dieux qui ont refusé de reconnaître son omnipotence. Il a créé l’homme pour en faire son adorateur et a confié à Iblis, l’adversaire, ou shaytân, la mission d’éprouver la fidélité des hommes envers leur Créateur. Mais l’Homme est aidé par les anges, messagers du bien qui le préservent des assauts du démon et l’instruisent de la volonté de son Créateur. L’angélologie musulmane est une théophanie permanente dans tout l’univers créé, réalisée à travers des êtres voués au service du Créateur, dépouillés de toute pesanteur susceptible de les écarter de leur pôle d’attraction mais non dépourvus de volonté ni de liberté. Leurs mérites sont récompensés par l’octroi de plus de force pour obéir et de plus d’application pour accomplir le culte qu’ils doivent à Dieu.

 

Dans l’Ancien Testament, les anges apparaissent comme des messagers actifs, des adorateurs de Dieu. Le Talmud (1) cherche à dominer l’environnement physique par la magie, à travers les invocations et les rites d’exorcisme. Philon d’Alexandrie décrit en détail les hiérarchies intelligibles dont les anges font partie.

 

Dans le Nouveau Testament, on retrouve l’héritage biblique mais aussi des conceptions helléniques ainsi que des idées nouvelles. Les anges sont au service de Dieu et des hommes. Ils constituent l’armée céleste ; ils représentent le monde céleste et sont mentionnés, à côté de Dieu et du Christ, comme les êtres de la sphère divine. Ils se tiennent à la disposition de Dieu et de Jésus depuis l’Annonciation jusqu’à la Résurrection.

Les missions assurées par les anges sont le service de Dieu et de son dessein : fonctions liturgiques, ministères de messagers, de hérauts, d’interprètes, de combattants. Des Pères de l’Eglise, comme Irénée de Lyon et Denys l’Aréopagite, en établiront la hiérarchie et préciseront leur rôle respectif dans la liturgie céleste de laquelle découle, comme en écho, la liturgie terrestre. L’efficacité des anges n’est point mise en doute et l’angélologie permet de canaliser l’ancienne magie sous forme de théurgie.

La démonologie, quant à elle, s’inspire des traditions bibliques pour souligner la transcendance de Dieu. Les êtres démoniaques sont des puissances qui refusent Dieu et tentent les hommes. La dénonciation de leur imposture est influencée par les circonstances historiques : paganisme, culte impérial, persécutions. Satan est mensonge, errance, fascination du néant. Le rôle du Christ sera d’anéantir l’œuvre de Satan.

 

Ces quelques exemples attestent de la présence de tous ces êtres intermédiaires, anges, démons et génies, entre le Créateur suprême et l’homme depuis la nuit des temps.

La particularité des religions du Livre a été de s’approprier ces anciens êtres et de les subordonner clairement à un Etre suprême unique qu’ils sont censés servir. L’apparition du mal comme indépendant du bien est une problématique qui s’amplifiera avec le temps - comme nous verrons dans les articles suivants - car, dans un premier temps, les ténèbres faisaient partie de la création et les démons eux-mêmes étaient des agents du démiurge primordial. Avec le temps, le dualisme finira par engendrer des doctrines d’exclusion par excès d’asceptisation ou par refus d’intégrer et d’assumer la dualité de la vie et de la mort dans une synthèse transfiguratrice.

 

(1) Compilation de commentaires sur la loi mosaïque fixant l’enseignement des écoles rabbiniques.

 

Bibliographie

 

Génies, Anges et Démons, vol. VIII, Sources Orientales, Editions du Seuil, Paris, 1971.

Anges et Démons, Homo Religiosus, Louvain-la-Neuve, 1989.

D.-P. Walker, La magie spirituelle et angélique de Ficin à Campanella, Albin Michel, Paris, 1988.

Jean-Marc Fombonne et Marie d’Assignies, Des anges et des hommes, Le Chêne, Paris, 1995.

Laurent Guyénot, Dieu, l’homme et l’ange, Guy Trédaniel, Paris, 1995.

Pierre Jovanovic, Enquête sur l’existence des anges gardiens, Editions Filipacchi, Paris, 1994.

Nancy Grubb, Angels, Abbeville Press Publishers, Nancy, 1995.