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L'interprétation des rêves selon Jung

Par Graciela PIOTON-CIMETTI

 

Le rêve est pour Jung la "voie royale" menant à l'inconscient. Jung professe le plus grand respect à l'égard du songe et de son message. Il révèle à ses yeux l'existence d'un psychisme objectif, d'une sagesse naturelle qui tend à l'autorégulation de la psyché et dont il est la voix. Graciela Pioton-Cimetti nous explique les méthodes de l'interprétation jungienne des rêves et leur spécificité par rapport à l'approche freudienne.

Freud fut le premier à étudier les rêves avec des critères scientifiques ; il dut, pour ce faire, se démarquer des deux dogmes alors tout puissants en ce domaine. Le premier, propre au sentiment populaire - puisant sans doute dans une pensée archaïque - faisait l'hypothèse que le rêve est une manifestation bénéfique ou hostile émanant de pouvoirs supraterrestres, démoniaques ou divins ; le second, dont se réclamait l'immense majorité des médecins et des profanes cultivés, prétendait que les rêves étaient "provoqués exclusivement par des stimuli sensoriels ou physiques, agissant de l'extérieur sur le rêveur ou surgissant par hasard au niveau des organes internes". Selon ce point ce vue, le rêve est considéré comme dépourvu de sens et de signification, et comparable à une série de sons que les doigts d'un profane arracheraient au piano en parcourant le clavier au hasard ; les rêves constituent alors un "processus physique totalement inutile et bien souvent pathologique" et toutes les particularités de la vie onirique s'expliquent par le travail incohérent que des organes isolés ou des groupes de cellules cérébrales réaliseraient en obéissant à des stimuli physiologiques.

Freud réagit contre ces interprétations et ouvrit le chemin de son étude psychologique et clinique. "Le rêve est un phénomène psychique qui, par opposition aux autres faits de la conscience, par sa forme et son contenu signifiant, se situe en marge du constant devenir des faits conscients. En tout état de cause, le rêve en général semble faire partie intégrante de la vie consciente de l'âme ou plutôt en constitue une expérience externe et apparemment occasionnelle. Les circonstances particulières de la formation du rêve conditionnent sa situation exceptionnelle ; en d'autres termes, le rêve ne provient pas, comme d'autres contenus de la conscience, d'une continuité totalement logique ou purement émotionnelle des événements de la vie mais constitue le résidu d'une étrange activité psychique développée pendant le sommeil. Cette origine donne sa particularité propre au contenu du rêve, lequel contraste étonnamment avec la pensée consciente."

 

 

LES REVES ET L'EQUILIBRE

La fonction générale des rêves est de tenter de rétablir notre équilibre psychologique en produisant un matériel onirique qui restaure de manière subtile tout l'équilibre psychique. Le rêve compense les déficiences de la personnalité et, en même temps, avertit le sujet des dangers de sa vie présente. Celui qui néglige les avertissements contenus dans les rêves peut ainsi être l'objet de réels accidents.

La plupart des crises de notre vie possèdent une longue histoire inconsciente. Nous avançons vers elles pas à pas, sans nous rendre compte des dangers qui s'accumulent. Ce que nous ne parvenons pas à voir consciemment, notre inconscient le perçoit et nous en transmet l'information au moyen des rêves. Rappelons un cas typique : une femme mariée rêve que son mari la voit sortir d'un hôtel avec un homme. Elle ne fait pas cas de l'avertissement ; les faits se produisent quelque temps après ; son mari ne la voit pas sortir mais entrer dans un hôtel où un ami abusant de sa confiance l'avait emmenée, ce qui provoque une véritable crise au sein du ménage et de terribles complexes de culpabilité chez la femme.

Si les rêves peuvent très souvent constituer un signal d'alarme, il s'avère également qu'il n'en est pas toujours ainsi. Ils agissent fréquemment comme l'oracle de Delphes qui prédit au roi Crésus que s'il traversait le fleuve Halis, il détruirait un grand royaume. Et ce n'est que lorsqu'il se trouva totalement vaincu après avoir traversé le fleuve Halis qu'il comprit que le royaume en question était le sien.

Nous ne pouvons nous permettre de traiter les rêves à la légère. Ils ne naissent pas d'un esprit complètement "humain", mais plutôt d'une nature déchaînée peuplée de belles déesses généreuses, cruelles aussi, plus proche de l'esprit des mythologies antiques ou des fables des forêts primitives que de la conscience de l'homme moderne.

Bien que la méthode d'exposition présente certains inconvénients, il est presque indispensable de commencer par Freud lorsqu'on étudie les théories et pratiques jungiennes, car à notre sens Jung prolonge, approfondit et donne un caractère universel à la psychanalyse freudienne en la faisant passer d'une technique de traitement des névroses à une voie de construction de la personnalité.

 

 

DE FREUD A JUNG

Freud avait observé que le rêve était une "voie royale" pour percer les secrets de l'inconscient. Jung, à son tour, privilégia cette méthode d'analyse des rêves, pour lui irremplaçable, en y adjoignant cependant les "illusions" constituées par les "visions" et les "fantasmes", pour leur valeur semi-logique. Freud et ses disciples tirèrent leurs conclusions sur le matériel onirique à partir de la seule méthode des "libres associations" qui consiste principalement à laisser parler le patient sur le contenu de son rêve. L'analyste divise d'abord le rêve en autant de parties que nécessaire pour ensuite amener le patient à préciser ce que lui suggèrent ces différentes parties.

Jung adopte la même technique tout en préférant cependant des associations moins libres, moins souples, dans tous les sens du terme, et davantage axées sur le contenu du rêve. Jung parle ainsi du contexte du rêve, et de la "méthode d'amplification" de celui-ci. Jung estime que si la méthode freudienne des "libres associations" débouche certes sur des complexes, le monologue du patient ne peut jamais garantir qu'il s'agit précisément du complexe même qui éclairera le sens du rêve.

Ainsi, Jung est amené à intervenir dans le libre jeu des associations du patient, lesquelles acquièrent une signification réelle lorsqu'elles sont reliées à l'inconscient collectif. En effet, lorsque le sujet reçoit en rêve des images collectives, l'analyste jungien se sent alors en terrain commun et s'attribue le droit d'enchaîner. En réalité, il s'agit moins pour l'analyste de s'associer que de fournir au patient le matériel qu'il a rassemblé dans sa recherche de l'inconscient collectif et de pratiquer ainsi des rapprochements objectifs.

Cet aspect du traitement jungien peut être dangereux, comme le souligne un des disciples mêmes de Jung, le Docteur Roland Cahen,  qui ne le recommande qu'en dernier recours. A l'inverse, le silence extrême que s'imposent les analystes freudiens n'est pas non plus exempt de danger car la pratique d'un long monologue peut décourager le patient.

 

 

L'ORIGINALITE DE JUNG

Jung a avancé de manière décisive dans l'étude des rêves en distinguant, à partir d'un principe heuristique fécond et original, deux niveaux d'interprétation aussi valables et possibles l'un que l'autre pour un même matériel onirique : l'un appartenant au "plan de l'objet", l'autre au "plan du sujet". Soit un exemple, de Jung lui-même : une patiente désire traverser une rivière lorsqu'elle se voit retenue par le pied par un crabe. Cette malade vit une relation homosexuelle avec une amie et, par association, en vient à penser que les pinces du crabe représentent l'affection accaparante de son amie. Il s'agit là de l'interprétation depuis le plan de l'objet mais cette interprétation n'épuise pas le matériel par rapport au sujet lui-même, car le crabe est un animal qui avance à reculons (preuve d'une disposition régressive), et qui est associé au cancer, ce qui donne à penser que la racine de l'homosexualité est terriblement dangereuse.

La différence d'interprétation entre Freud et Jung est capitale ; cependant, une observation attentive permet de déceler de nombreux points de convergence. En ce qui concerne Freud, nous avons:

1 - le "contenu manifesté" constitué par les images oniriques dont nous nous souvenons au réveil ;

2 - le "contenu latent" formé par les pensées qui tentent d'arriver à la conscience et qui constituent le véritable motif du rêve ;

3 - la "censure", action du"super moi", qui interdit l'accès au plan de la conscience du contenu latent et le transforme en images anodines.

Les artifices utilisés par les contenus oniriques pour détourner la censure sont les suivants:

1 - la dramatisation : dans le rêve ne figure aucune idée abstraite mais des images concrètes, sans souci de traduction logique ;

2 - la condensation : elle apparaît dans le "contenu manifesté" et consiste à réunir dans une seule personne plusieurs personnages ou éléments leur appartenant ;

3 - le dédoublement (ou multiplication): il s'agit du phénomène inverse de celui de la condensation ; ici par exemple, le caractère d'un ami se retrouve chez un autre, sa voix chez un troisième, ses occupations chez un quatrième, etc…

4 - le déplacement : c'est le processus le plus important de la déformation du rêve qui consiste à substituer une image du contenu manifesté par une image du contenu latent. Par exemple, si une personne hait profondément une autre, par déplacement celle qui haïra ne sera plus le rêveur, mais une tierce personne, sans aucun rapport avec lui ;

5 - l'inversion chronologique : présentation sans ordre temporel réel ;

6 - la représentation de l'opposé : apparaît lorsqu'une personne, désirant par exemple être aimée, rêve que la personne aimée lui est indifférente ;

7 - la représentation par le détail : dans ce cas, un acte intensément désiré, comme par exemple déshabiller une femme, est remplacé dans le rêve par celui de lui enlever une boucle d'oreille ;

8 - la représentation symbolique : nous abordons là une des différences essentielles entre Freud et Jung. Pour Freud, le symbole est, selon Angel Garma, "une forme spéciale du déplacement, c'est-à-dire qu'un objet ou un acte n'apparaît pas dans le contenu manifesté comme tel, mais représenté au moyen d'un symbole. " Le symbole ne serait alors, pour Freud, qu'un "signe" ou un symptôme.

Cette interprétation nous conduit à considérer les rêves sous l'angle d'un système à deux pôles ; un signifiant et un signifié, et l'essentiel de l'interprétation consiste à remplacer l'un par l'autre. Cependant, les choses ne sont pas aussi simples et Freud lui-même a été le premier à signaler la complexité du problème, notamment au sujet du phénomène de la "condensation" dans lequel les images sont en général composées à partir d'éléments divers et mélangés. Freud progressa dans la compréhension du problème en révélant le principe psychologique général de la "surdétermination" où il reconnut implicitement que le symbole n'était pas simplement un système fondé sur deux termes mais sur plusieurs et dont la signification n'était pas univoque mais polyphonique. C'est à ce niveau d'analyse que débuta le travail d'approfondissement de Jung. Ce dernier développa le phénomène de la "surdétermination" et le fit progresser considérablement en explorant des zones totalement inconnues de Freud.

 

 

L'INTERPRETATION JUNGIENNE

Les différences essentielles entre Freud et Jung concernant les rêves sont les suivantes :

1 - Jung nie que le rêve ne soit qu'une "façade", comme le prétend Freud, et se plaît à répéter qu'il constitue une "construction parfaitement achevée".

2 - Jung par ailleurs insiste sur le fait qu'un rêve seul est peu significatif et qu'il convient d'analyser une série de rêves.

3 - Loin de considérer que le rêve est le "gardien du sommeil,"  comme l'affirme Freud, Jung estime que son action est fondamentalement "compensatrice" de l'activité consciente. L'inconscient manifeste par le rêve son activité régulatrice et compensatrice de l'attitude consciente. Parce que le rêve apparaît comme un phénomène d'équilibre, il est en même temps correcteur.

Les contenus inconscients ne peuvent être "standardisés" dans leur contenu symbolique parce que ces contenus peuvent recevoir des significations multiples et personnelles en fonction d'abord de la situation vitale et spirituelle du sujet.

Dans son ouvrage Psychologie et Alchimie, Jung affirme : "La conscience se laisse domestiquer comme un perroquet tandis que l'inconscient s'y refuse ; si l'analyste et le patient concordent sur une même interprétation mais se trompent ensemble, ils seront avec le temps corrigés rigoureusement et inexorablement par l'inconscient qui agit continuellement de manière autonome sur le processus."

Les rêves ont leurs racines à la fois dans les contenus conscients et inconscients et peuvent avoir une origine somatique. Les rêves ne se répètent jamais sauf en ce qui concerne les rêves "choc" ou les rêves "réaction" qui se reproduisent jusqu'à épuisement du stimulus traumatique qui les a produits et ensuite cessent. Dans les rêves, il peut arriver :

a/ qu'une situation consciente succède à un rêve en réaction ou compensation, ce qui n'aurait pas eu lieu si le fait n'était pas remonté à la conscience ;

b/ que le rêve ne corresponde pas à un événement conscient mais plutôt à une spontanéité inconsciente - le rêve aurait alors une fonction d'équilibre - ou que l'apport du matériel inconscient soit plus important que le conscient. Dans ces cas, les rêves signifiants peuvent modifier et même infléchir le comportement conscient ;

c/ que tout le matériel et toute l'activité oniriques aient une origine inconsciente et provoquent des rêves particuliers et difficiles mais importants de par leur caractère dominateur, leur condition archétypale et leur particularité à se manifester avant l'apparition de maladies mentales.

 

 

LES ETAPES DE L'INTERPRETATION

Il est indispensable de connaître l'ambiance et la psychologie du rêveur. Le rêve possède une fonction à la fois compensatrice et prospective. La première régule, la seconde anticipe les possibilités. L'analyse conduit généralement "au pays de l'enfance" où la conscience rationnelle du présent ne s'est pas encore séparée de l'âme historique et de l'inconscient collectif. Ces incursions répugnent à la conscience et l'invitent à la répression, laquelle accroît l'isolement de la psyché primitive et provoque dans des cas extrêmes le manque d'instinct.

La technique de l'interprétation comprend plusieurs étapes :

a/ description de la situation actuelle de la conscience;

b/ description des événements antérieurs ;

c/ réception du contexte subjectif ;

d/ recherche des parallèles mythologiques dans les motivations archaïques ;

e/ dans les cas complexes, information par un tiers.

Les contenus de l'inconscient parviennent à la conscience en effectuant le chemin suivant :

a/ abaissement du seuil de la conscience pour que s'évadent les contenus inconscients ;

b/ remontée de ces contenus à travers rêves et visions ;

c/ perception et fixation par la conscience de ces contenus ;

d/ recherche sur la signification de ces contenus ;

e/ insertion du résultat obtenu dans la psyché du patient ;

f/ incorporation et élaboration de la signification trouvée par l'individu ;

g/ intégration de la signification pour la transformer en connaissances instinctives.

 

 

LE REVE ET SA STRUCTURATION DRAMATIQUE

Jung perçoit dans le rêve la structure du drame antique avec les éléments suivants :

a/ lieu, temps, personnes ;

b/ exposition thématique ;

c/ péripéties (moëlle épinière du rêve) ;

d/ solution. Tout rêve doit comporter une solution.

A défaut, il exprime une évolution négative du rêveur. Rappelons-nous que Jung utilise au niveau de l'interprétation le concept et la méthodologie du conditionnalisme ainsi que la méthode de l'amplification et non celle de la réduction. La dynamique du rêve fait ressortir sa finalité en soulignant des faits que le sujet ignore ou désire ignorer et qui sont par conséquent allégoriques, c'est-à-dire référentiels.

L'amplification personnelle apporte la signification individuelle et subjective tandis que l'amplification objective transmet par le matériel symbolique la signification collective. Les rêves où abondent détails et éléments divers expriment avant tout des problèmes individuels ; ceux qui mettent en scène des détails et des images simples expriment plutôt une connaissance de type universel. Dans le premier cas, les longues images archétypales ainsi que la multiplicité des détails laissent soupçonner l'emprise d'un inconscient non encore différencié, alors que dans le second cas, il s'agit d'une conscience superdifférenciée qui a acquis son autonomie.

Il existe deux niveaux d'interprétation, l'un subjectif et l'autre objectif. Dans le premier, l'interprétation est symbolique et s'effectue à partir des données internes auxquelles le rêve fait allusion; dans le second, l'interprétation est concrète et recueille les images telles qu'elles apparaissent et pour ce qu'elles sont, en considérant qu'elles représentent les configurations de l'attitude du rêveur vers l'extérieur.

Dans son ouvrage Psychologie et alchimie, Jung affirme, en se référant au mécanisme de la projection, particulièrement révélateur : "La projection ne se produit jamais mais elle survient". Dans Types psychologiques, il la définit comme "la transformation d'un phénomène subjectif dans un objet". Il s'agit du phénomène inverse de l'introjection que Jung décrit également dans cette même étude comme "l'assimilation de l'objet au sujet" ; il rejoint en cela les concepts et la nomenclature de Freud et considère que les images du rêve constituent des modalités de l'énergie psychique.

 

 

 

GRACIELA PIOTON-CIMETTI

Née en 1934 à Buenos-Aires, Graciela Pioton-Cimetti est psychothérapeute jungienne. Docteur en psychologie clinique et sociale, licenciée en sociologie, diplômée de l'Université de Belgrano  (Buenos-Aires). A travaillé de 1958 à 1963 avec le Dr Mario Augusto PESAGNO ESPORA, médecin psychiatre de l'Ecole jungienne à Buenos-Aires. De 1963 à 1972, a fait une analyse didactique jungienne avec le Dr Elen KATZ, élève directe de Jung. Depuis 1978, travaille avec le Dr Roland CAHEN et participe à ses séminaires depuis 1980. Elle est depuis 1984 Présidente d'honneur de l'Institut Jung d'Uruguay et didacticienne à l'Institut Jung de Buenos-Aires où elle fait, chaque année, des séminaires durant deux mois. A soutenu en 1976 une thèse sur Quelques aspects psycho-sociaux de la psychologie de C.G.JUNG. A participé à de très nombreux Congrès de psychothérapie à Barcelone, Rome, Berlin et Zürich. Exerce depuis 25 ans l'analyse en Argentine et en France.