Qu'est devenue la Vertu ?

Par Isabelle Ohmann

 

Si l’on en croit les médias, l’affaire la plus importante de l’année écoulée serait celle de la vie amoureuse du président des Etats-Unis. Ce fut, en tous cas, l’occasion de reparler de la vertu des hommes publics.

Le mot grec arétè - vertu - signifie excellence. La vertu d’un être c’est ce qui fait sa valeur. Pour Aristote, comme pour Spinoza, la vertu est l’accomplissement de la fonction propre de l’homme : vivre selon la raison. Platon, quant à lui, définit quatre vertus essentielles : la tempérance, le courage, la sagesse et la justice, fruit des trois précédentes. L’âme humaine est, selon lui, composé de trois parties. L’une d’entre elles, la concupiscente, pleine de désirs et d’appétits, doit être surveillée par les deux autres, “de peur que, se rassasiant des prétendus plaisirs du corps, elle ne s’accroisse, ne prenne vigueur, et au lieu de s’occuper de sa propre tâche, ne tente de les asservir et de les gouverner” (1). L’homme deviendrait alors esclave de ses désirs.

Plus que tous, selon Platon, l’homme public doit être vertueux. En effet, comment créer une cité juste orientée vers le bien commun, si ceux qui la gouvernent n’ont pas créé la justice en eux-mêmes et, par la pratique des trois vertus, acquis un savoir-faire le bien qui est le propre du philosophe ? Le projet de l’Académie platonicienne était de former des philosophes, c’est-à-dire des hommes sages, afin qu’ils devinssent des gouvernants.

Pour Montesquieu, même s’il considère la vertu (comprise comme le bien agir) comme le pilier des sociétés démocratiques, elle perd sa valeur face à l’Etat : “Les lois tiennent la place de toutes ces vertus dont on n’a aucun besoin ; l’Etat vous en dispense” (2).Louis Althusser, quant à lui, écrit que la vertu politique consiste à opérer “une véritable conversion de l’homme privé dans l’homme public”. En conséquence, “toute la vie privée de l’homme consiste à être un homme public, les lois étant le perpétuel rappel de son exigence”. (3)

La question est donc la suivante : la loi est-elle la vertu de l’homme public ? Si les lois définissent notre savoir-vivre ensemble dans la société, elles ne peuvent se substituer à ce qui fait le propre de l’homme : sa conscience. Sauf dans un régime totalitaire, les lois ne sauraient prétendre tout régir. A chaque instant de sa vie, l’homme a besoin de faire appel à sa conscience pour distinguer le bien du mal. Il doit ainsi développer sa propre loi morale intérieure (l’impératif catégorique kantien) et les comportements qui l’honorent. C’est pour cela qu’il se fera un devoir de respecter les lois sociales, y compris celles qui lui pèsent. C’est, comme le disait Platon, la vertu intérieure qui rend l’homme public apte à servir le bien commun.

(1) “République”, livre IV puis livre IX

(2) “De l’esprit des lois”, livre III

(3) cité dans Le Monde, 20/21 septembre 1998