L'art, unité, lumière et beauté

 

par Pierre POULAIN, philosophe et photographe, auteur du livre La Sagesse au travers de l'objectif.


 

Qu’est-ce que l’art ? Certains y voient la qualité d’une expression personnelle mais l’art ne serait-il pas plutôt une expression de l’universel à travers le filtre du personnel ?

 

En partant de la définition traditionnelle de la philosophie comme «amour de la Sagesse», cette Sagesse, cette Vérité est à la fois le moteur, l’essence et la finalité de la quête philosophique, et elle n’est en rien personnelle. Elle est universelle, et le philosophe n’est pas à la recherche d’une opinion, c’est-à-dire d’une vérité relative, variable selon les individus et qui évolue chez une même personne au cours du temps.

 

Vérité et lumière

 

La sagesse «est», que l’on ait acquis les moyens de la percevoir ou non. Si, comme le dit le proverbe «la nuit, tous les chats sont gris», il se peut que l’on ne soit pas capable de distinguer de nuit les nuances subtiles de couleurs de la robe d’un chat mais notre limitation à percevoir ce qui est, ne change en rien la réalité des faits : ces nuances existent, même si nous sommes incapables de les reconnaître. De même que les couleurs de la robe du chat existent indépendamment de notre opinion, la vérité existe indépendamment de nos conceptions, réflexions et visions du monde. Il s’agit d’une vérité archétypale. L’archétype (1) est ce que les philosophes nomment la Sagesse mais il est également ce que les Politiques nomment le Juste, ce que les Mystiques voient en Dieu, ce que les amants de tout temps trouvent dans l’Amour et ce que les artistes perçoivent dans la Beauté.

Lorsque la Lumière, qu’elle soit intellectuelle ou physique nous touche, elle nous permet d’approcher la Beauté. La géométrie des formes, le rythme et l’équilibre des sons, les relations d’opposition et de complémentarité des couleurs entre elles, sont autant de révélateurs d’harmonie, laquelle est le principe conducteur de la Beauté. L’artiste est donc celui qui, par son œuvre, rend visible l’invisible. Il révèle la Beauté en mettant généreusement son inspiration et son talent au service de tous ceux qui ne peuvent pas en percevoir directement la lumière dans leur cœur. Le Juste, le Vrai, le Bon et le Beau ne sont pas des concepts différents, sinon des voies différentes d’expression du même archétype, un et universel. La capacité de reconnaissance de celui-ci est inhérente à la conscience humaine. Il n’y a pas un être humain qui ne soit potentiellement capable de le reconnaître au travers de l’un de ses moyens d’expression : le Juste, le Vrai, le Bon ou le Beau. La quête philosophique est accessible à tous mais avant que chacun puisse entamer sa propre marche sur le sentier, il faut auparavant en ressentir la nécessité, être capable de sacrifier le confort de son ignorance et assumer sa propre responsabilité dans le labyrinthe de la vie. C’est une étape, un passage obligé sur le  sentier de l’élévation de la conscience. Nous sommes tous passés ou nous passerons tous un jour, par cette étape.

 

L'autre et le Beau

 

Bien que l’archétype semble se manifester à parts égales à travers ses différentes expressions, il semble qu’il soit plus aisé à une majorité d’entre nous de percevoir cette essence lorsqu’elle se manifeste en tant que Beauté plutôt que par le canal du Juste. Potentiellement accessible à tous, la perception du Beau est un moyen naturel pour unir les personnes. L’identification au Beau permet la reconnaissance de l’autre – c’est-à-dire de tous ceux qui réalisent la même identification - tout en respectant les différences. Prendre conscience du Beau permet aux hommes issus de cultures différentes de partager l’essentiel et de se reconnaître eux-mêmes «beaux» car, approcher un archétype, quel que soit le canal choisi, exige de se transformer suffisamment pour participer de la nature de l’archétype. C’est le prix de la contemplation que nous devons tous payer, et il implique que la vision du Juste nous rende capables de mieux nous éduquer et d’éduquer les autres, que celle de la Beauté nous rende lumineux et que celle de la Sagesse nous transforme en Philosophe.

L’archétype ne bouge ni ne change. Ce n’est jamais lui qui descendra vers nous comme je ne sais quelle grâce divine. C’est à l’homme d’emprunter le sentier vertical qui lui permettra, une fois arrivé dans les hauteurs et ayant dépassé les nuages, de contempler la lumière «qui est» et de se savoir intimement frère de tous ceux qui partagent la même humanité.

La Beauté est toujours une variante de la lumière, de la transparence et de la simplicité. Une pensée est belle si elle est simplement exprimée, et donc aisément perçue et comprise. Lorsqu’une œuvre artistique paraît trop complexe pour irradier la beauté, ce n’est en réalité pas sa complexité qui est un masque mais son manque d’unité, c’est-à-dire le manque de relations harmoniques entre les parties.

 

L'éducation artistique

 

L’art n’est pas fonction du support choisi pour l’exprimer mais de la capacité de l’artiste à transmettre l’unité primordiale sous son aspect de «Beauté». Pour pouvoir transmettre cette unité, l’artiste doit l’avoir préalablement réalisée en lui. Personne ne peut transmettre ce qu’il ne possède pas, et comme il ne s’agit pas ici de possession - car la beauté n’appartient à personne - il serait plus juste de dire que personne ne peut transmettre ce qu’il n’est pas.

Devenir un artiste, c’est faire de notre personnalité un canal, et accepter que passe dans ce canal une lumière qui n’est pas la nôtre. L’ambition de l’artiste se limite donc - et c’est déjà beaucoup - à recréer sans cesse un support (l’œuvre d’art) le plus transparent possible pour laisser passer la lumière, afin de rendre visible l’invisible et manifester la beauté archétypale. L’éducation artistique suit donc dans son essence l’éducation philosophique. Tout comme le politicien sort de la caverne du mythe de Platon par l’initiation philosophique avant d’y retourner pour transmettre le Juste à ceux qui y demeurent encore enchaînés, l’artiste doit se libérer des mêmes chaînes, suivre le même cheminement, avant de revenir dans la  caverne pour y transmettre le Beau. Tous deux sont, d’abord et avant tout, des amoureux de la Sagesse. Quant à l’éducation philosophique elle-même, elle consiste essentiellement à permettre la réunion entre les amants, - le philosophe et l’objet de son amour : la Sagesse, qui ne sont séparés que par l’ignorance qui, tel un gouffre qui paraît sans fond, empêche la réunion naturelle entre le chercheur et la lumière de la Sagesse. Il faut donc enseigner au chercheur à combattre l’ignorance pour que les deux rives puissent se réunir et ne faire qu’un. C’est alors que le chercheur devient l’objet même de sa quête.

 

Apprendre à oser et oser vivre

 

Le premier pas consiste à ressentir profondément en soi la nécessité de cette quête, à prêter une oreille attentive au murmure lointain de notre voie intérieure avec laquelle nous entamons un dialogue intime, et à vaincre les doutes qui tentent de nous endormir en nous susurrant que nous n’avons rien à gagner ni à prouver, en cherchant à être différents des autres et à chercher notre bonheur hors de la caverne. Il faut résister, accepter d’être différents, uniques. Ne jamais renoncer à nos rêves, même si, lors de cette étape, le candidat qui s’apprête à marcher sur le Sentier est souvent plus conscient de ce qu’il ne veut pas être que de ce qu’il recherche vraiment.

Le second pas consiste à avoir le courage d’affronter ses proches, ses amis et compagnons dans la caverne, tous ceux pour lesquels contempler le succès d’un individu qui fait l’effort de se rapprocher de la lumière ravive cruellement leur propre échec et leur rappelle le courage qui leur a fait défaut.

 

Si personne ne brise les chaînes de l’ignorance, il est facile au grand nombre de jouer le jeu de règles implicites et à chacun de se persuader qu’il est impossible de briser l’illusion de l’enchaînement, donnant par là même à cette illusion une force d’une amplitude magistrale.

C’est justement parce que personne ne met en doute l’impossibilité de sortir de la caverne que cette impossibilité acquiert sa réalité  et sa puissance. Ainsi, lorsqu’un être prouve être capable du contraire, au lieu d’être salué comme le Prométhée (2) potentiel qu’il incarne, il est accusé de détruire le confort dû à la complaisance dans l’ignorance et devient un homme à abattre.

Le troisième pas consiste à apprendre à vivre avec cet affrontement permanent contre nos propres doutes toujours présents et contre les opinions mondaines toujours changeantes. Cette lutte qui ne se terminera jamais est l’essentiel du sentier philosophique. Quelle que soit notre avance sur le sentier et notre identification au sentier, il y aura toujours des ténèbres à dissiper et une lumière à irradier. Pour le philosophe, le combat est l’essence et le sens de la Vie, et l’éducation philosophique est absolument indispensable pour préparer le candidat aux affrontements à venir. Aucun chevalier n’est jamais parti affronter les dragons sans préparer ses armes, et les armes du philosophe sont ses vertus et qualités qu’il doit apprendre à trouver, développer et aiguiser. L’Éthique est son bouclier.

C’est le manque d’éducation philosophique qui nous a conduits à la dégradation actuelle de l’Art et de la Politique. Loin de manifester un archétype universel, ceux-ci ne servent plus que des intérêts personnels et égoïstes, et c’est justement parce que cela est devenu un fait commun  que les politiciens comme les artistes tombent en disgrâce.

 

Croire à la puissance des rêves

 

Les nouvelles générations redécouvrent la force de la solidarité, expression de la générosité importante aussi bien en art qu’en politique, et combattent avec raison un système qui a trahi l’essence de l’humanité. Même si elles ne le nomment pas ainsi, elles combattent la Caverne (3) mais leur manière de la combattre est souvent naïve.

L’Éthique est le bouclier du philosophe, et ce bouclier le protège du plus grand ennemi que chacun découvre un jour ou l’autre sur le chemin : soi-même. Seule l’Éthique est capable de protéger l’artiste et le politicien de la corruption de l’argent, de la reconnaissance mondaine et du pouvoir, et c’est pour cela qu’il est nécessaire de s’armer et de s’entraîner à utiliser ses armes avant de faire les premiers pas sur le sentier de la politique... ou de l’art.

Cela fait trop longtemps que l’humanité, prisonnière de la Caverne, a mis une croix sur ses rêves et s’est résignée à survivre. Récupérons maintenant l’Aphrodite d’Or, la jeunesse éternelle des anciens mythes et croyons de nouveau à la force et à la puissance des rêves et des espoirs. Soyons rebelles. Soyons Humain. Soyons Vivant.

 

Notes

(1) Modèle exemplaire qui réside dans le plan transcendant des Idées, voire au-delà, et qui imprègne toutes les réalités du monde sensible

(2) Un des sept Titans, que l’on dit créateur de la race humaine, qui a dérobé le feu des dieux pour l’apporter aux humains. Zeus courroucé décida de punir Prométhée en l’attachant à une colonne dans la montagnes du Caucase où il fut condamné à se faire dévorer le foie durant la journée par un aigle et son foie se reconstituait pendant la nuit. Héraklès le délivra dans le cadre d’un de ses douze travaux

(3) Se réfère à l’allégorie de la caverne exposée par Platon dans le Livre VII de La République.