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Aristote et le bonheur contemplatif


par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


Les philosophes de l’Antiquité ont lié de façon essentielle la recherche du bonheur à la moralité. D’où le nom d’eudémonisme (du terme grec eudaimonia, bon – puissance divine, destin) donné au bonheur, à la félicité. Cette conception fait de la vie bonne à la fois la vie heureuse et une vie moralement accomplie.

La thèse philosophique de l’eudémonisme, selon laquelle l’homme vertueux accède à la seule source du bonheur humain, les philosophes antiques l’ont défendue contre les objections fortes qui leur étaient opposées. Polos et Calliclès, sophistes, interlocuteurs de Socrate dans le Gorgias de Platon, sont les avocats les plus ardents de la vision selon laquelle les tyrans et les hommes méchants sont les plus heureux des hommes. En revanche, pour ces mêmes Sophistes, un homme juste, refusant de commettre la moindre action coupable, verrait sa réputation détruite, ses biens confisqués ; ils veulent prouver qu’il est très improbable que la vie vertueuse soit une vie heureuse.

Si on quitte à présent les philosophes eudémonistes et si on renonce à l’idée qu’il existe une forme d’identité entre la poursuite du bonheur et la visée morale, il n’en demeure pas moins que la recherche du bonheur est le ressort évident de l’action humaine. C’est pour cette raison que le bonheur joue un rôle essentiel en philosophie de l’action : le bonheur est la fin ultime dont il est superflu de demander le pourquoi.

Mais la question décisive, où il n’y a plus d’unanimité, est de savoir si le fait d’être la fin dernière de toutes les actions humaines confère au bonheur la moindre valeur morale. Le clivage, selon que l’on répond oui ou non, donne lieu à deux orientations majeures bien définies dans l’histoire de la philosophie.

 

Le bonheur est une notion qu’Aristote étudie notamment dans les livres I et X de l’Éthique à Nicomaque, l'une des œuvres les plus influentes de l'histoire de la philosophie.

Aristote cherche à répondre à travers cette œuvre à des questions fondamentales : quel est le sens de la vie, comment vivre en tant qu’être humain, quel est le sommet de l’activité humaine ?

 

I - Le bien suprême, le bonheur, est la finalité ultime

 

Pour Aristote, le bonheur est la fin suprême de la vie. Le livre I de l’Éthique à Nicomaque commence ainsi :

« Tout art et toute recherche , de même que toute action et toute délibération réfléchie, tendent, semble-t-il, vers quelque bien. Aussi a-t-on eu parfaitement raison de définir le bien : ce à quoi on tend en toutes circonstances. »

 

Aristote dit qu'il y a nécessairement une fin à toutes les activités de l'homme. Sinon nous agirions sans jamais rien vouloir, sans tendre vers quelque chose, ce qui serait absurde.

 

« Toutefois, il paraît bien qu’il y a une différence entre les fins. Tantôt ce sont des activités qui se déploient pour elles-mêmes ; d’autres fois, en plus de ces activités, il résulte des actes. Dans ce cas où on constate certaines fins, en plus des actes, les résultats de l’action se trouvent être naturellement plus importants que les activités elles-mêmes. »

 

ll y a donc finalité et finalité. Toutes ne sont pas sur le même plan. Les fins sont multiples : la santé est la fin de la médecine ; le navire, la fin de la construction navale ;  la victoire, la fin de la stratégie ;  la richesse, la fin de la science économique etc.

 

Pour Aristote, deux sortes de fins existent : les fins que l'on veut en vue d'autre chose (fins secondaires) et la fin que l'on veut pour elle-même, la fin ultime.

 

« S’il est exact qu’il y ait quelque fin de nos actes que nous voulons pour elle-même, tandis que les autres fins ne sont recherchées que pour cette première fin même, s’il est vrai aussi que nous ne nous déterminons pas à agir en toutes circonstances en remontant d’une fin particulière à une autre – car on se perdrait dans l’infini et nos tendances se videraient de leur contenu et deviendraient sans effet – il est évident que cette fin dernière peut être le bien et même le bien suprême ».

 

Il faut penser le bien comme ce qui, pour chaque activité, en est la fin. Il y a des biens secondaires, intermédiaires, qui aident l’individu à se procurer un bien supérieur. Ces biens sont des instruments, des étapes, qu’il est parfois nécessaire de parcourir pour atteindre le bien absolu. Il doit donc exister un but que l'on ne veut que pour ce qu'il est, et qui englobe toutes les autres fins que l'homme veut atteindre, un souverain bien. S'il y a un unique bien en vue duquel on cherche tous les autres biens, et qu'on ne cherche pas lui-même en vue d'autre chose, ce bien est nommé le « Bien Suprême ».

 

«  Et quel est le souverain bien de notre activité ? Sur son nom du moins, il y a assentiment presque général : c’est le bonheur, qui suppose que bien vivre et réussir sont synonymes de vie heureuse ; mais sur la nature même du bonheur, on ne s’entend plus et les explications des sages et de la foule sont en désaccord ».

 

« Les uns jugent que c’est un bien évident et visible, tel que le plaisir, la richesse, les honneurs ; pour d’autres, la réponse est différente ; et souvent, pour le même individu, elle varie : par exemple, malade il donne la préférence à la santé, pauvre à la richesse. »

 

Le bien suprême existe, et ce bien est le bonheur, même si sa définition varie. Ce qui intéresse Aristote est un bien humain, c'est à dire quelque chose que l'homme puisse atteindre. Le bonheur est désirable en soi et il n'existe pas de fin supérieure. Il possède alors un caractère définitif, parfait et complet, permettant ainsi de justifier toutes les actions. Autrement dit, le bonheur est autonome, il se suffit à lui-même.

 

Ce point est important car il va ainsi opérer l'indépendance du souverain bien, et donc de la vie du sage, car être heureux, c'est se suffire à soi-même.

 

Ce qu'Aristote remarque ensuite, c’est que sur la nature du bonheur, le sage et l’homme du peuple ne sont pas d’accord.

Selon Aristote, ces différences sont le fruit de modes de vie différents. En effet, le bonheur est en relation étroite avec le genre de vie que chacun mène. Aristote distingue pour cela trois types de vie, et donc trois types de biens, chacun d'eux favorisant une inclination vers une manière particulière d’entendre le bonheur : la vie des jouissances matérielles, la vie politique et la vie intellectuelle.

 

Les trois types de vie

 

Tout d'abord, « pour la masse et les gens les plus grossiers, c'est le plaisir ». La satisfaction des sens est vue comme un but en soi que cette catégorie d’hommes s’efforce d’atteindre, ne connaissant pas de valeurs plus hautes. Cependant, penser les jouissances matérielles comme le souverain bien est incomplet et même faux, car celles-ci ne représentent un but que dans la mesure où elles sont un moyen pour atteindre une fin supérieure. Le plaisir dépend de quelque chose d'extérieur qui n'est pas nécessairement un bien en soi. Néanmoins, ces possessions matérielles ne sont pas à condamner entièrement. Aristote reconnaît en effet que le bonheur est très difficile à acquérir pour celui à qui il manque quelques données essentielles comme la richesse, le succès politique, une famille « noble », la beauté, etc. C’est pourquoi Aristote ne condamne pas la richesse, pour cela même qu’elle facilite l’accès au bonheur.

 

Ensuite, il y a « les esprits distingués et vraiment actifs qui placent le bonheur dans la gloire ». L’honneur est, pour ceux qui mènent une vie active dans la cité, la récompense rêvée et la cause des actions et faits dignes d'éloge. Mais, par rapport à cette conception du bonheur, Aristote observe que les honneurs sont accordés, ce qui va à l'encontre de l'idée que c'est un acquis personnel, dépendant uniquement de la personne qui le possède. Aussi cette gloire tant désirée paraît-elle plutôt une preuve des capacités de quelqu’un, donnée à la communauté pour qu’elle lui reconnaisse le mérite ; c’est un parcours orienté vers l’extérieur pour confirmer ses vertus.

 

Enfin il  y a ceux qui mènent une vie intellectuelle ou contemplative, dédiée à la recherche de la vérité et à la science ; alors, le bonheur réside dans la « vision des principes ». Ce mode de vie est celui des sages, difficilement accessible au commun des mortels.

 

Aristote s'attacher à montrer en quoi cette vie contemplative est supérieure aux deux autres modes de vie possibles. La vie contemplative se distingue des deux précédentes car elle possède un caractère permanent, continu, et indépendant. C’est la seule à pouvoir procurer le bonheur.

 

L’essence propre de l’homme

 

Pour démontrer la supériorité de cette vie, Aristote s'interroge sur ce qui constitue l'essence propre de l'homme. Tout d'abord, pour connaître la fin suprême d'un être, il faut connaître sa fonction spécifique. Par exemple, la fin dernière de l’œil est de bien voir. La fonction propre d'un être est le fait de réaliser excellemment sa nature. Il faut ainsi trouver ce qui chez l'homme fait sa spécificité. C'est la réalisation de cette fonction qui va permettre d'atteindre le bonheur.

 

A partir de là, nous pouvons conclure que le bonheur ne peut pas être dans le plaisir, en tant que les sensations sont des affects corporels partagés avec tous les animaux. Pour Aristote, ce qui distingue l'humain des autres êtres vivants, c’est « la vie active de l’être doué de raison ». La différence spécifique entre l'homme et les autres êtres vivants provient donc de l'âme rationnelle de l'homme, ce que ne possèdent pas les autres animaux. La fin suprême de l'homme est donc l'activité rationnelle.

 

Néanmoins, pour atteindre le bonheur, il ne suffit pas de penser. En effet, ce serait considérer le bonheur uniquement comme un état, et bonheur serait alors la même chose que sagesse. Le bonheur n'est pas seulement un état, mais l'actualisation de cet état, la réalisation de la fonction propre. Il ne suffit donc pas de posséder la raison, qui est en chaque homme, mais l’homme doit agir selon la raison. Aristote affirme effectivement que ce n'est pas une simple disposition, car cela ne donnerait l'occasion d'accomplir aucun bien. Le bonheur serait alors en puissance. L'auteur prend pour cela l'exemple des jeux olympiques. Ce ne sont pas les personnes les plus belles et les plus fortes qui gagnent la couronne, mais dans un premier temps celles qui prennent part à la compétition. Il en est de même pour le bonheur : il est atteint par ceux qui agissent dans la vie conformément à leur fonction propre.

 

L'activité rationnelle a un caractère divin. Il faut chercher à s'approcher du divin car se comporter en immortel l'emporte en valeur sur toutes les autres actions. Le bonheur achevé se situe ainsi dans l'activité contemplative et dans la perfection de l'acte. C'est la raison pour laquelle l'homme doit agir de manière rationnelle mais aussi conformément à la vertu.

 

Le rôle de la vertu dans l'accès au bonheur

 

Qu'est-ce que la vertu ? Pour définir le rôle de la vertu dans l'accès au bonheur, il faut d'abord constater que celle-ci est un acte. La vertu est une disposition naturelle en l'homme qu'il a besoin d'exercer pour la posséder réellement. La vertu n'est ni une pure connaissance, ni une action isolée, mais une habitude, une disposition stable et durable de la volonté, acquise par l'exercice à bien agir. C'est donc uniquement en exerçant sa vertu à travers ses actions que l'homme peut devenir vertueux. Elle n'est en effet pas naturelle, et la preuve en est le constat de la possible existence chez l'homme de son contraire, le vice.

 

C'est la raison pour laquelle le bonheur n'est pas un simple état de sagesse mais se développe à travers l'action vertueuse.

 

Cette vertu est composée de deux éléments :

 

.  la vertu morale qui s'acquiert par l'habitude à agir de manière vertueuse. Elle est volontaire et détermine le but. Elle a une dimension pratique car elle permet de perfectionner nos désirs en vue de l'action.

. la vertu intellectuelle, qui permet de connaître les moyens à employer pour atteindre un but. C'est une vertu théorique car elle permet le perfectionnement de l'intelligence en vue de la contemplation. Elle s'acquiert par l'éducation.

La vertu est définie dans l'Éthique à Nicomaque comme le juste milieu déterminé par l'homme prudent. Cependant, il ne faut pas voir la vertu simplement comme une moyenne mais plutôt comme un « sommet » supérieur à tout le reste, que l’homme n’atteint que rarement. Le mot grec correspondant à la vertu est « arétè », qui signifie l'excellence.

 

Il y a donc une égalité entre l’essence de l'homme, le fonctionnement de la raison dans l’âme et l'excellence de l'homme, sa vertu.

 

La vertu propre de l'être humain étant de bien penser, seul un être intellectuellement actif et vertueux peut donc accéder au bonheur.

L'homme, même face à l'infortune, peut agir de manière vertueuse, rien ne le contraignant à agir de telle ou telle manière. Quelles que soient les circonstances, l'homme peut toujours agir de la meilleure manière possible, et donc être heureux, le bonheur étant l'activité de l'âme conforme à la vertu.

L'homme est maître de son action : c'est donc lui le seul responsable de son bonheur, le vrai bonheur ne pouvant disparaître par les seules circonstances. L'homme, pour être heureux, doit agir conformément à sa nature raisonnable et de manière vertueuse. En tant que cause première de son bonheur à travers son action, l'homme ne peut donc exiger que le pouvoir politique, de nos jours l’État, le rende heureux.

 

L’eudaimonia est le bonheur propre à l’homme ; il est donc une activité menée conformément à la raison et en accord avec la vertu.

 

Les vertus de tempérance, courage, sagesse et justice (vues chez Platon) sont des dispositions stables à agir, mais elles sont sous la dépendance de la sagesse pratique ou prudence (phronèsis). Dans la mesure où le bonheur est une activité, celle-ci a besoin d’un temps minimal, le temps d’une vie humaine complète pour s’exercer.

 

C’est pourquoi Aristote parle du bonheur « dans une vie accomplie selon son terme, car une hirondelle ne fait pas le printemps, non plus qu’une seule journée de soleil ; de même ce n’est ni un seul jour ni un court intervalle de temps qui font la félicité et le bonheur ».

 

Le rôle du plaisir

Le plaisir a également un rôle important dans la constitution du bonheur. Il est inhérent à l'activité qui permet à l'homme de réaliser son humanité. L'homme doit éprouver du plaisir à travers son action. L'homme vertueux en effet n'est pas contraint à bien agir mais ressent du plaisir en agissant bien.

 

Dans la première partie du livre X, Aristote opère une analyse de ce qu'est le plaisir : le plaisir comporte en lui-même sa propre plénitude. Il ne résulte pas d'un manque, à la différence de l'idée que défend Platon, mais il est l'expression de la perfection de l'acte. Dès qu'une activité est pleinement réalisée, celle-ci s'accompagne de plaisir. Le plaisir est pour cela le couronnement de l'activité parfaite, et il exprime un sentiment de complétude. De cette manière, le plaisir et l'activité se renforcent mutuellement en tant que le perfectionnement de l'activité produit du plaisir et que le plaisir renforce le perfectionnement.

 

Le bonheur est le bien souverain qui n'a besoin de rien pour être complet, qui se suffit entièrement à lui-même et qui s'acquiert par l'exercice de l'activité qui exprime le mieux l'essence de l'homme. Cet acte est essentiellement la contemplation, la theoria. Mais quand on dit connaissance pure, n'oublions pas qu'il ne s'agit pas d'une activité intellectuelle froide, abstraite et désinvestie. Au contraire, c'est une activité agréable par elle-même et qui constitue une jouissance. Le plus humain des plaisirs est par conséquent lié à l'activité de l'âme sous sa forme rationnelle.

 

C'est seulement l'activité intellectuelle qui peut procurer un plaisir continu. Le plaisir éprouvé par l'activité intellectuelle est le plus stable et le plus fort. L'autosuffisance est un caractère fondamental du plaisir intellectuel en tant qu'il n'a besoin de rien d'autre que de lui-même pour exister. Ainsi, si l'activité est accompagnée de plaisir, la vie de l'homme vertueux sera agréable et heureuse.

 

Tous les autres plaisirs doivent être compatibles avec cette activité. Aristote ne condamne donc pas ce vers quoi tend le corps, comme bien manger ou bien boire, mais cela doit se faire sans excès et dans les limites de la tempérance.

 

 

Quelles sont les activités qui vont permettre à l'homme d'exercer sa fonction propre, en accord avec la vertu ?

 

Pour atteindre le bonheur, l'homme vertueux doit donc réaliser sa fonction propre qui est l'activité de la raison. Mais qu'est-ce que l'activité de la raison ? Aristote expose deux manières de l'exercer :

 

. soit la raison se livre à une pure connaissance, c'est la dimension théorique de l'activité rationnelle ;

. soit la raison se réalise en réglant l'action de l'homme dans le monde, ce qui correspond à sa dimension pratique. Dans la dimension pratique, l'action elle-même se divise soit en production (poiesis) telle que dans les arts techniques, soit en action pure (praxis) plus noble et qui a sa fin en elle-même. L’amitié est l’exemple le plus élevé de cette action pure.

 

Le bonheur consiste donc essentiellement en 2 versants : la contemplation du vrai, et l'action pure réglée par la raison, se manifestant dans l'amitié.

 

 

a) L'amitié

 

C'est tout d'abord à travers l'amitié que l'homme peut exercer sa faculté rationnelle tout en étant bon. L'amitié en tant que condition nécessaire au bonheur est une thèse fondamentale dans l’Éthique à Nicomaque, développée notamment au livre IX. L'homme est un animal politique, comme le définit Aristote : cela signifie que l'homme, par sa nature même, est un être sociable et social, et il ne saurait trouver son bonheur en contraignant sa nature.

 

Pour Aristote, l'accomplissement de la vie morale se fait dans la relation avec autrui. Il définit l'amitié comme une relation d'affection réciproque entre deux adultes égaux et similaires où chacun se réjouit mutuellement de la vertu de l'autre. L'amitié se fonde sur l'idée de passer du temps ensemble pour partager des pensées et des perceptions. On doit vivre avec ses amis car on accomplit avec eux des tâches qui sont propres à la réalisation de la spécificité de l'être humain. L'homme en effet ne se suffit pas à lui-même mais c'est avec ses amis qu'il peut atteindre une sorte de complétude. En effet, la vertu ne peut s'exprimer par un simple rapport à soi mais il y a besoin d'autrui.

 

Aristote en conclut donc, au livre IX, que « L'amitié est absolument indispensable à la vie : sans amis, nul ne voudrait vivre ». L'amitié est donc une condition nécessaire au bonheur.

 

 

b) La contemplation du vrai

 

La seconde manière d'atteindre le bonheur est à travers la contemplation du vrai. C'est le bonheur le plus solide car il est garanti contre toutes les inconstances et les médiocrités de la vie. La contemplation du vrai est donc le genre de vie du sage et celui qui se rapproche le plus de la divinité.

 

Dans le livre X de l’Éthique à Nicomaque, Aristote précise que le bonheur réside dans la contemplation (theoria), qui est la plus haute activité et qui permet à ce qu'il y a de plus haut dans l'homme, l'intellect (noûs), d'atteindre la connaissance.

 

Theorein, cʼest regarder « attentivement ».

Theoria a donné deux adjectifs : théorique (abstrait, spéculatif, que l'on oppose généralement à  pratique, concret, actif) et théorétique, moins connu, qui est celui employé par Aristote.

La traduction de « theoria » par contemplation peut induire en erreur...Il ne sʼagit pas dʼun ravissement mystique mais dʼune connaissance intellectuelle...La « theoria » est toujours la connaissance scientifique et rationnellle.

Il utilise cet adjectif pour désigner

. le mode de connaissance qui a pour but le savoir pour le savoir et non pas une fin extérieure à lui ;

.  le mode de vie qui consiste à consacrer sa vie à ce mode de connaissance.

 

Dans ce dernier sens, théorétique ne s'oppose pas à pratique, autrement dit, théorétique peut s'appliquer à une philosophie pratiquée, vécue, qui apporte le bonheur.

 

Cet activité possède son plaisir en elle-même, indépendamment de toute autre chose, et son plaisir est le plus fort. Mais, selon Aristote, cette activité contemplative n’est souvent qu'un idéal que l'homme cherche à atteindre.

 

Le sommet du bonheur philosophique réside dans l'activité de l'esprit, c'est-à-dire dans la contemplation de l'Intellect divin, mais il est accessible à l'homme que dans de rares moments, car c'est le propre de la condition humaine de ne pas pouvoir être en acte d'une manière continue.

Aristote laisse entendre que le modèle de cette action contemplative, c'est Dieu lui-même qui n'exerce aucune action tournée vers l'extérieur, mais se prend lui-même pour objet de son action. Le modèle d'une connaissance qui ne recherche aucun autre but qu'elle-même, c'est l'Intellect divin, la Pensée qui se pense, qui n'a ni d'autre objet ni d'autre fin qu'elle-même, et qui n'est pas intéressée à autre chose.

 

C'est une éthique du désintéressement et de l'objectivité : ne choisir aucune autre fin que la connaissance, vouloir la connaissance pour elle-même sans poursuivre aucun autre intérêt particulier et égoïste qui serait étranger à la connaissance.

 

Au livre X de lʼEthique à Nicomaque, Aristote écrit :

« Que ce soit donc lʼintellect ou quelque autre faculté qui soit regardé comme possédant par nature le commandement et la direction et comme ayant la connaissance des réalités belles et divines, quʼau surplus cet élément soit lui-même divin ou seulement la partie la plus divine de nous-mêmes, cʼest lʼacte de cette partie selon la vertu qui lui est propre et qui sera le bonheur parfait. ».

Cette vie contemplative est vie de lʼintellect en acte. Elle est « joie de connaître » « selon la vertu ».

Elle nʼest pas la vie du chercheur plongé dans les abstractions livresques et les théories fumeuses. Elle est bien celle de lʼhomme qui connaît, qui sait et qui a trouvé. Elle est donc vie de lʼhomme sage qui «garde la capacité de contempler et qui est dʼautant plus sage quʼil contemple dans cet état davantage », exercice de la partie rationnelle de lʼhomme, celle par laquelle il contemple « ces sortes dʼêtres dont les principes ne peuvent être autrement quʼils ne sont ».

Conclusion

La conception du bonheur d’Aristote s’inspire en les critiquant des visions socratique et platonicienne.

. Pour Socrate, l’homme le plus heureux est celui dont l’âme est exempte de mal. La vertu est considérée comme la condition nécessaire et suffisante du bonheur.

. Chez Platon, la vertu est une forme de savoir, accessible au terme d’un effort de remémoration de l’âme, où elle finit par saisir les réalités intelligibles en même temps qu’elle-même dans sa propre nature. La vertu doit être choisie pour elle-même, sans égard au bonheur ou à la question de savoir si la personne vertue