Les philosophes Sceptiques, l'art du doute

 

 

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


Le mot sceptique vient du grec skepsis, qui signifie examen. Le mot scepticisme vient du grec skepothomai : observer, examiner.

 

- Le scepticisme est un courant philosophique important, qui va durer plusieurs siècles, et qui prendra des colorations différentes selon les philosophes qui vont le représenter. Il ne va pas s’appeler tout de suite scepticisme ; c’est le pyrrhonisme qui va précéder le scepticisme.

 

- On le connaît par des écrits tardifs, plusieurs siècles après sa fondation

- On connaît peu de choses de ses représentants et il ne reste que des fragments de leurs écrits

- il y a eu des interprétations très variées des écrits des Sceptiques.

 

Par contre, une chose est communément admise :

Les Sceptiques anciens reconnaissent expressément Pyrrhon pour leur maître, et leur doctrine a longtemps conservé le nom de pyrrhonisme, avant de prendre celui de Scepticisme.

 

Certains auteurs se sont demandés s’il n’y avait pas eu d’éléments de scepticisme avant Pyrrhon, chez Socrate, Platon, Diogène ou les Stoïciens. Bien sûr, on peut trouver des éléments de prudence dans le jugement chez ces auteurs, on voit poindre chez les philosophes antérieurs quelques-uns des arguments dont les sceptiques se serviront ; on y découvre les linéaments de leur doctrine.

 

Mais, outre que ces arguments n’y sont qu’à l’état d’ébauche, ils ne sont pas encore groupés sous une idée commune, et systématisés en vue d’une même conclusion. Donc, si on prend le mot scepticisme dans un sens précis, on peut dire qu’il n’y a pas eu de scepticisme avant Pyrrhon. Le pyrrhonisme est une théorie originale, une vue nouvelle introduite en philosophie.

 

1. Le pyrrhonisme originel

Il est très difficile de retrouver le Pyrrhon originel au-delà des interprétations qui en ont été faites. L’un des acquis les plus sûrs de la recherche récente sur la philosophie hellénistique est, grâce notamment aux travaux de Marcel Conche, d’avoir différencié clairement le pyrrhonisme originel, élaboré à la fin du IVème siècle avant JC du néo-pyrrhonisme élaboré par Aenésidème trois siècles plus tard (80-130).

 

Pyrrhon d’Elis (environ 360-270) et son disciple Timon de Phlionte

Nous ne savons à peu près rien de sa vie, et les renseignements dont nous disposons ne s'accordent pas toujours.

Originaire d’Elis, petite ville du Péloponnèse, il a pour maitre Anaxarque, qui le familiarise avec les grands thèmes de la philosophie cynique et de celle de Démocrite. Mais cette formation n’aurait probablement pas abouti au pyrrhonisme sans l’expérience exceptionnelle que fut la participation de Pyrrhon avec son Maître à l’expédition d’Alexandre le Grand.

Lors de cette expédition qui va jusqu’aux rives de l’Indus, Pyrrhon entre en contact avec les sages de l’Inde, que les Grecs appelaient gymnosophistes (les sages nus).

 

Ces gymnosophistes étaient probablement des ascètes jaïns, qui respectent une doctrine de nécessaire pluralité de points de vue, ou des ascètes shivaïtes pratiquant une nudité liée au vœu de non-possession.

 

Une anecdote rapportée par Diogène Laërce semble révélatrice de l’importance de cette influence sur son comportement. Pyrrhon se retirait dans la solitude parce qu’il avait entendu un sage indien réprimander Anaxarque en lui demandant comment il prétendait enseigner aux autres la vertu, alors qu’il était un familier de la cour royale. Sur ce point, la conduite de Pyrrhon fut déterminée non par l’enseignement reçu de son maitre philosophe, mais par l’enseignement que ce philosophe avait lui-même reçu d’un homme d’une autre culture.

 

L’évaluation de l’influence des sages de l’Inde dans la formation du pyrrhonisme est au centre de controverses érudites. On ne peut pour autant contester qu’elle ait été réelle.

A son retour en Grèce, Pyrrhon se retire dans sa ville natale et y vit en solitaire.

 

Pyrrhon n'est connu que par le témoignage de ses disciples, en particulier Timon de Phlionte.

A l'exception d'un poème dédié à Alexandre, il n'a rien écrit.

 

Aristoclès, philosophe aristotélicien du 2ème siècle formule en ces termes la doctrine de Pyrrhon :

 

«  Pyrrhon d’Elis n’a  laissé aucun écrit, mais Timon, son disciple, dit que celui qui veut être heureux doit considérer ces trois points. Premièrement, quelle est la véritable nature des choses (ou que sont les choses en elles-mêmes) ?

Deuxièmement, quelle doit être notre disposition d’âme relativement à elles ?

Enfin, que résultera-t-il pour nous de ces dispositions ?

Les choses sont toutes sans différence entre elles, également incertaines et indiscernables. Aussi nos sensations et nos jugements ne nous apprennent-ils ni le vrai ni le faux. Par suite, nous ne devons nous fier ni aux sens, ni à la raison, mais demeurer sans opinion, sans incliner ni d’un côté ni de l’autre, impassibles. Quelle que soit la chose dont il s’agisse, nous dirons qu’il faut l’affirmer et la nier à la fois, ou bien qu’il ne faut ni l’affirmer ni la nier. Si nous sommes dans ces dispositions, dit Timon, nous atteindrons d’abord l’aphasie (c'est-à-dire que nous n'affirmerons rien), puis l'ataraxie (c’est-à-dire que nous ne connaîtrons aucun trouble)".

 

Pyrrhon est le premier philosophe hellénistique, avant Epicure : 340-270 et Zénon, le fondateur du stoïcisme  335-263). Il les devance d’une vingtaine d’années. C’est un fait dont l’importance n’est pas suffisamment soulignée.

 

Du point de vue de l’éthique, on trouve déjà chez lui le double aspect qui caractérise les morales de cette époque :

. d’une part, on fixe comme fin à l’homme un bien en relation avec la nature des choses (physique – éthique), une perfection intérieure définie par un concept ;

. d’autre part, on définit une voie moyenne ou provisoire qui prend en compte la difficulté d’accéder à cette fin, dont la réalisation est présentée comme très difficile.

 

On peut dire que la vision de Pyrrhon revêt les 2 caractères essentiels de la philosophie hellénistique et que partagent le stoïcisme et l’épicurisme, à savoir l’individualisme et le pragmatisme.

 

Individualisme :

Privé du cadre politique de la cité qui a volé en éclats par rapport à la période classique, l'individu est obligé de se redéfinir.

L’âge classique a été celui du citoyen, mais à l'âge hellénistique, l'individu se substitue au citoyen. C'est le moment où la liberté de l'homme qui, jusque-là se confondait avec l'exercice des droits civiques, se transforme en liberté intérieure. Certains se tournent vers la religion qui est alors pénétrée de mysticisme, entraînée par le développement des cultes orientaux (cultes d'Isis, mystères d'Eleusis, cultes de Cybèle ou de Dionysos...), d'autres demandent à la philosophie de leurs enseigner une sagesse pratique.

 

Pragmatisme :

La philosophie hellénistique devient moins métaphysique. Il faut trouver des réponses pratiques, des règles de conduite et une sagesse du quotidien. Ce qui compte désormais, c'est l'organisation de l'existence terrestre. La philosophie devient résolument pragmatique : elle vise l'utile dans le champ de la vie et tout l’aspect théorique est subordonné à l'action.

Mais revenons à Pyrrhon.

Pour lui, l’essence des choses est de ne pas avoir d’essence, d’être indéterminables, et à ce titre indicibles. A ceux qui ont compris cela, Timon, son disciple, assure qu’ils connaîtront l’aphasie, qui est le fait de ne rien avoir à dire sur les choses.

 

En effet, la conscience que les jugements contraires ont exactement la même force conduit le pyrrhonien à l’absence totale d’opinion. La conscience de l’indifférence absolue des choses provoque en lui l’absence d’inclination et son corollaire, l’ataraxie.

 

Mais nous savons par d’autres témoignages que le terme ultime de l’éthique pyrrhonienne était non l’ataraxie, mais l’apathie, une indifférence si radicale qu’elle constitue une « extase blanche, vide de tout contenu représentatif ».

 

Le concept d’ataraxie évoque le trouble, le conflit des contraires dont il est le dépassement.

L’apathie est plus radicale, puisqu’elle se définit comme l’abolition de l’existence humaine jusque dans ce qu’elle a de plus élémentaire, jusque dans ce qui préexiste à la parole-raisonnement.

 

Le pyrrhonien recherche ce qui est en-deçà ou au-delà de la sensation, une sorte de vacuité, et une parole qui exprime cet en-deçà. C’est pourquoi la parole la plus adéquate est : je ne sais rien.

 

L’originalité du pyrrhonisme originel est d’éviter toute stratégie dialectique et de présenter comme une vérité le discours qui dit l’indifférence des choses et des conduites humaines.

 

Pyrrhon se propose de parvenir à l’indifférence absolue et il explique ses propres échecs dans ce domaine en les considérant comme d’inévitables faux pas sur une voie ardue.

 

« Il est difficile de se dépouiller de l’homme », dit-il un jour qu’il s’était mis en colère contre sa sœur.

 

On a souvent dit que le pyrrhonisme contient en lui-même les éléments de sa réfutation. L’une des anecdotes les plus révélatrices des apories du pyrrhonisme est celle dans laquelle on voit Pyrrhon répondre à quelqu’un qui lui demandait pourquoi, s’il n’existait aucune différence entre la vie et la mort, il ne se donnait pas la mort : « parce qu’il n’y a aucune différence ».

 

Belle expression de l’indifférence pyrrhonienne, avec cette difficulté cependant que l’apathie prônée par Pyrrhon ne peut aboutir qu’à la mort, si elle est poussée à ses conséquences ultimes.

 

Il arrivait au philosophe de mettre en scène ce que pouvait être un comportement apathique, insensible aux représentations, et il ne faisait rien alors pour éviter les chiens, les précipices ou les chariots qu’il rencontrait.

 

Et alors, ceux qui le côtoyaient racontaient, non sans malice, qu’il était sauvé  par ceux qui l’accompagnaient. Apparemment, l’attention des amis de Pyrrhon pendant ces épisodes apathiques a du être sans faille, puisqu’on nous dit qu’il vécut vieux !

 

Pyrrhon va définir une règle de vie pour pouvoir s’installer dans la vie : comme il considère avant Epicure que vouloir changer l’ordre politique et social est l’une des grandes causes de trouble dans la vie, Pyrrhon se comporte en conservateur respectueux des institutions de sa cité. Il jouit à ce point de la considération de ses concitoyens qu’il fut élu grand-prêtre et que sa cité décida même en son honneur d’exempter d’impôts tous les philosophes !

 

Le pyrrhonisme originel ne survécut que très peu à son fondateur, sans doute parce que l’idéal de sérénité parfaite qu’il exprimait fut repris après lui par des philosophes qui veulent réintégrer cette pulsion de vie que Pyrrhon avait prétendu abolir.

 

C’est alors que naît le scepticisme, dont nous devons l’élaboration aux philosophes de la Nouvelle Académie platonicienne, différent du pyrrhonisme originel.

 

2. Le scepticisme de la Nouvelle Académie


C’est dans la Nouvelle Académie que se sont forgés la plupart des thèmes et des concepts que nous considérons aujourd’hui comme essentiels au scepticisme, et en premier lieu, celui d’épochè, la suspension du jugement.

 

Ce qu’on appelle la nouvelle Académie, c’est le renouveau de l’Ecole platonicienne à partir de 270 avant J.-C.(date de la mort de Pyrrhon)  jusqu’aux environs de 100 avant J.-C.

De nombreux scholarques successifs vont donner des colorations différentes …. En réaction contre un certain dogmatisme de l’Ancienne Académie, c’est un retour à l’esprit aporétique de Socrate.

 

L’épisode sceptique de la Nouvelle Académie, du au philosophe Carnéade, est peut-être du à l’influence de Pyrrhon, ou peut-être à une réaction au stoïcisme.

 

Alors que pour Pyrrhon, le monde est parfaitement indifférent, dans la représentation de l’Académie, il est couvert d’épaisses ténèbres qui empêchent d’en percevoir le sens. Comment agir dans une telle incertitude ?

Il s’agit surtout de ne pas s’engager dans un assentiment erroné, et donc de préférer la suspension du jugement.

 

 

Carnéade ( 214-129 avant J.-C.)

On connaît peu de choses de sa vie, sauf qu’il meurt âgé.

Cicéron : il avait une vivacité d’esprit incroyable, une promptitude et une sûreté sans pareille ; jamais il ne soutint une thèse sans la faire triompher. Ses adversaires fuyaient son approche.

Carnéade scandalise les Romains, lors de l’ambassade dite des philosophes qu’il mène à Rome, vers 155, pour le compte des Athéniens avec deux autres philosophes, le stoïcien Diogène et le péripatéticien Critolaos, en tenant volontairement à deux jours d’intervalle, des discours opposés sur le thème de la justice. L’un deux loue la justice comme fondement de la vie civile, l’autre blâme la faillibilité de la justice dans les changements selon les époques et les peuples.

 

Cet exercice scolaire, d’ailleurs très traditionnel, dans lequel on disserte successivement pour et contre correspond à l’esprit de la Nouvelle Académie. (sera repris par les théologiens chrétiens, pro et contra…)

 

Toutefois, Carnéade ne pense pas que toutes les opinions sont équivalentes. Il admet que certaines sont plus vraisemblables que d’autres et il distingue des degrés de probabilité. Il aurait introduit la notion de probabilisme dans l’Académie.

 

L’enseignement de Carnéade, autant que nous pouvons en juger, portait sur 3 points principaux : la théorie de la certitude, l’existence des dieux, le souverain bien.

 

Ses successeurs : Philon de Larisse, Antiochus d’Ascalon vont abandonner l’un et l’autre le tournant sceptique pris par l’Académie.

 

 

3. Le néo-pyrrhonisme

Aenésidème, au 1er siècle avant JC, donne à la pensée sceptique un certain nombre de réflexions et de textes.  Il s’éloigne du doute de l’Académie et prend Pyrrhon comme figure tutélaire d’un scepticisme rénové. Il nous est surtout connu par Sextus Empiricus.

 

Le médecin Sextus Empiricus (2ème moitié IIème – début IIIème siècle)

Philosophe et médecin sceptique grec. Son surnom est déjà donné à son époque, car il est médecin du courant empirique, les empiriques étant d’ailleurs parfois synonyme de médecins. Son œuvre la plus connue est Les Hypotyposes (ou Esquisses) pyrrhoniennes en six livres. Intéressants exposés de la doctrine sceptique.

 

Selon Sextus, la doctrine sceptique consiste à atteindre la suspension du jugement (épochê) et la quiétude de l’âme (ataraxia), en acceptant les représentations sensibles (phantasiai) telles qu’elles sont, sans rien affirmer sur l’essence de la représentation.

 

Sextus souligne notamment la liaison qui existe entre l’école de médecins appelée « méthodisme » et le scepticisme. La méthodisme s’en tient aux maladies telles qu’elles se présentent, sans se prononcer sur leurs causes cachées : les phénomènes pathologiques fournissent par eux-mêmes des indices suffisants pour le choix de tel ou tel remède.

Il rapporte les 10 modes selon lesquels on peut réaliser la suspension du jugement.

 

Sextus se présente comme médecin des corps et de l’âme : C’est par amour de l’humanité qu’il cherche à guérir par la puissance de son argumentation la présomption et la précipitation des dogmatiques, toutes deux causes d’un fort trouble intellectuel ayant des répercussions sur la vie passionnelle. Conduire à la suspension, c’est permettre à l’autre de renouer avec la tranquillité en matière d’opinion.

Après Sextus Empiricus, le scepticisme antique disparaît pour ne réapparaitre qu’à la Renaissance, avec notamment la redécouverte des œuvres de Sextus Empiricus, et c’est Montaigne qu’on va trouver comme représentant de ce courant, avec son Apologie de Raymond Sebond.

 

 

 

LES ELEMENTS FONDAMENTAUX DU SCEPTICISME

 

1. La singularité des phénomènes et leur relativité

 

Les Sceptiques enseignent que tout est toujours différent, ni vrai, ni faux car seules nous sont connues les représentations relatives à la situation qui est la nôtre, c’est-à-dire les phénomènes que les sens concourent à engendrer.

 

Pyrrhon est donc à sa manière un disciple convaincu de Protagoras (l’homme est la mesure de toutes choses) et construit sa doctrine sur la même physique de la perception.

 

Toutes les choses sont relatives : nous ne sommes pas capables de dire ce qu’est chaque objet en soi, mais seulement ce qu’en est la représentation relative.

Les opinions que nous formons à leur endroit ne peuvent, pour ces raisons, nous révéler

ni le vrai ni le faux. De ceci découle que des raisonnements construits à partir de sensations peuvent être tenus, avec une force égale, pour ou contre chaque opinion.

 

Rappelons la phrase de Platon dans le Cratyle : "Telles les choses me paraissent, telles elles me sont, telles les choses te paraissent, telles elles te sont".

 

Les Grecs ont très tôt mis en doute la valeur du témoignage des sens comme fondement de la connaissance. L’allégorie de la Caverne en reste à cet égard le plus magnifique exemple. C'est cette conviction que Pyrrhon développe.

 

Mais Platon avait expliqué que les choses bénéficiaient d’un certain être permanent, cette recherche de l'essence des choses l'amenant progressivement à la théorie du monde intelligible et des Idées supérieures.

 

Les Sceptiques, comme les Cyniques, refusent la théorie platonicienne. La conséquence s'impose alors : si la connaissance de 1’homme est relative à la perception qu'il a des choses et que nous avons la certitude de ne pouvoir atteindre 1'essence des choses, l'homme doit donc être sans opinions ni sans penchants et abandonner toute croyance pour que disparaissent en lui les raisons de trouble. Il s'ensuit qu'il faut suspendre son jugement sur la nature effective des objets.

 

2. Le problème de la perception et de la fiabilité des sensations

 

L'importance conférée par le scepticisme au concept de phénomène se mesure à la parole de Timon : "le phénomène l'emporte sur tout partout où il se trouve ".

 

Par phénomène, on entend une réalité physique, une image faite d'air et de lumière qui joue dans le processus de la vision un rôle déterminant.

L'objet émet ou réfléchit de la lumière en même temps que l'œil émet un rayonnement qui part à la rencontre de celui que l'objet émet.

 

De cette concurrence de deux flux, naît un objet qui porte le nom de phénomène, désignant la nature lumineuse de la représentation.

 

Cette théorie de la perception a deux conséquences :

 

. l'objet n'est jamais appréhendé selon sa nature propre ou tel qu'il est en lui même, mais toujours à travers le filtre de l’image qu’on en a

. autant d’individus, autant de phénomènes différents. Toute puissance de la subjectivité.

 

La réalité empirique n'est pas une réalité en soi saisissable, il faut affirmer ou bien qu'il n'y a pas de science possible ou bien que la science porte sur une réalité intelligible et telle est la dernière solution envisagée par Platon.

 

Par conséquent, le scepticisme n'est pas le refus de la science ou du savoir mais le reflet d'une théorie de la perception débouchant sur la contestation du caractère absolu de la connaissance sensible.

 

Le fait de constater que les choses ne se manifestent que phénoménalement mais qu'elles échappent à la certitude qui prétend les connaître dans leur absolu permet de demeurer sans opinion, d'échapper à tout ébranlement et de nous borner à dire de chaque chose qu'elle n'est pas plus ceci que cela, ce qui conduit à l'aphasie et à l'ataraxie, la quiétude de l’âme.

 

 

LES APPLICATIONS PRATIQUES DU SCEPTICISME

 

1. l’examen :

- processus d’éveil philosophique à la complexité du réel, fondé sur une ouverture du regard permettant de s’orienter vers la suspension du jugement.

 

Sextus décrit l’examen de la manière suivante :

« c’est la faculté de mettre face à face les choses qui apparaissent aussi bien que celles qui sont pensées, capacité par laquelle, du fait de la force égale qu’il y a dans les raisonnements opposés, nous arrivons d’abord à la suspension du jugement, et après cela à la tranquillité. »

 

L’examen est ainsi présenté comme un processus comportant plusieurs phases successives, une fois que l’opposition a été créée entre plusieurs représentations.

L’examen permet d’éviter la précipitation et la négligence du dogmatique.

 

Examiner, c’est donc prendre le temps de regarder autour de soi pour prendre acte de la bigarrure du réel, c’est regarder les choses comme elles apparaissent, au lieu de leur faire violence en les découpant.

 

2. l’indifférence (adiaphorie) :

 

Etat d’équilibre entre plaisir et déplaisir, attraction et répulsion. Parfois pratiquée par les Stoïciens. Cette ascèse est souvent interprétée comme l’influence des gymnosophistes que Pyrrhon a rencontré lors des campagnes d’Alexandre.

 

3. l’isosthénie : Egalité de force persuasive entre deux représentations mises en opposition, empêchant de valider l’une ou l’autre comme vraie.

 

 

4. la suspension du jugement (épokhê)

 

Arrêt de la pensée, interruption de toute élaboration intellectuelle, subie au sein de l’examen, liée à l’état d’équilibre, lorsqu’on est confronté à une objection suffisamment forte. Une étape de l’aporie socratique.

 

5. la tranquillité, l’absence de tourment (ataraxie)

 

Absence de tourment et calme de l’âme qui suit la suspension du jugement. L’espoir de l’obtenir est le principe causal de l’exercice sceptique.

Ce n’est pas la disparition de tout type de trouble, mais seulement d’une tranquillité en matière d’opinion. Etre imperturbable.

 

 

 

En résumé :

Le pyrrhonisme, puis le scepticisme est une réaction au dogmatisme et aux excès d’intellectualisme, d’affirmations péremptoires sur des choses obscures.

 

Il est intéressant par le fait de faire réfléchir, de prendre du recul, de proposer un examen, un recul toujours salutaire par rapport au monde de l’opinion.

 

Ne serait-ce pas un « passage obligé » de l’attitude philosophique ?

 

Des philosophes modernes vont reprendre ces éléments comme Hume ou Kant, en l’intégrant dans leurs visions. Car le scepticisme est difficile à appliquer en tant que tel, dans la vie courante, faite d’actions et de décisions. Même s’il est beaucoup plus mesuré que le pyrrhonisme originel.