Dialogue socratique, l'éveil de l'âme

 

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

 

Qu’il soit oral ou écrit, l’enseignement de Platon est fondamental dans la formation philosophique. Le dialogue oral est propice à l’éveil de l’âme, il nous permet de nous rapprocher de la vérité et de dévoiler à la conscience des pans entiers de nous-mêmes.


Une interprétation nouvelle de Platon a été proposée à la fin des années cinquante par l’École de Tübingen (1). La nouveauté était de refuser de considérer les enseignements non écrits de Platon comme un phénomène tardif et secondaire, mais au contraire à reconnaître en eux l’essentiel de sa pensée. L’enseignement oral aurait donc constitué pour Platon le cœur de sa transmission.

 

Enseignement écrit ou oral ?

 

L’École de Tübingen se fonde, entre autres, sur la menace que représente l’écrit pour la pratique de la philosophie, énoncée par Platon lui-même dans le Phèdre : «C’est que l’écriture, Phèdre, a un grave inconvénient, tout comme la peinture. Les produits de la peinture sont comme s’ils étaient vivants ; mais pose-leur une question, ils gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits […] L’homme qui a la science du juste, du beau et du bien ne le sèmera pas avec l’encre et la plume en des discours incapables de parler pour se défendre eux-mêmes, incapables même d’enseigner suffisamment la vérité.» (2)

De ce point de vue, les dialogues écrits n’expriment la pensée de Platon que d’une manière allusive et imparfaite car ils auraient eu surtout le rôle d’exhorter et d’encourager le plus grand nombre à la pratique philosophique. Sans peut-être aller aussi loin, il semble évident que Platon a délivré un enseignement oral dans le cadre de l’Académie, l’École de philosophie qu’il a créée à Athènes. En tant que Maître d’École, il a probablement donné bien des cours de manière orale et directe à ses élèves et disciples. Et cet enseignement oral complétait sans doute les éléments contenus dans les dialogues écrits destinés à une plus large diffusion. Les dialogues écrits de Platon encouragent surtout à philosopher, en s’efforçant d’imiter la parole vivante, et de donner au lecteur l’impression de participer au dialogue. Un disciple d’Aristote écrit effectivement que «grâce à l’influence de son activité littéraire, Platon a encouragé par ses livres beaucoup d’absents à ne pas tenir compte personnellement de l’opinion des bavards (probablement les sophistes).» (3) Il ne faut pas oublier que dans toute l’Antiquité, l’œuvre écrite est toujours étroitement liée à l’oralité. Le livre est, presque toujours, l’écho d’une parole et il est destiné à redevenir parole, lu à haute voix, soit par l’auteur lui-même lors d’une lecture publique, soit par le lecteur, soit encore par un esclave qui fait la lecture à son maître, comme nous le voyons dans le dialogue Théétète de Platon.

 

L'oralité, une magie irremplaçable

 

La philosophie antique propose en priorité de former des hommes et de transformer des âmes. C’est pourquoi l’enseignement philosophique était donné avant tout sous forme orale, parce que seule la parole vivante, dans des dialogues, dans des entretiens longtemps poursuivis, peut réaliser une telle transformation. Il n’est donc pas étonnant que Platon écrive sous forme de dialogues ou de conversations, qui, même s’ils sont couchés par écrit, gardent encore la magie de l’oralité. Les œuvres de Platon ne prennent leur sens que dans la pratique vivante dont elles émanent ou à laquelle elles sont destinées. Elles ne peuvent se comprendre en elles-mêmes sans tenir compte des discussions, dialogues et enseignements, qui se pratiquaient au sein de son École. Cette domination de l’oral sur l’écrit, est une nécessité historique en même temps qu’une exigence intérieure. Une nécessité historique car, dans une civilisation où le discours politique joue un rôle majeur, il faut former des hommes maîtrisant la parole. Une exigence intérieure, car à la différence des sophistes, Platon veut fonder le discours politique sur une science mathématique et surtout dialectique. Les philosophes doivent devenir capables de parler et d’agir conformément à l’Idée du Bien, mesure de toutes choses. Précisément, dans l’École de Platon, cette dialectique se pratique au moyen d’une discussion vivante, dans un dialogue oral.

 

Le dialogue formateur et transformateur

 

Pour Platon, l’œuvre écrite n’engendre chez son lecteur qu’un savoir superficiel, une vérité toute faite. Seul le dialogue vivant est formateur, car il apporte au disciple la possibilité de se rapprocher par lui-même de la Vérité grâce à de longues discussions, grâce à une longue «agriculture» qui se poursuit pendant toute une vie et qui est bien différente des éphémères «jardins d’Adonis» (4) qui poussent dans les livres (Phèdre et Lettre VII). C’est dans les âmes, et non dans les livres, qu’il faut semer à l’aide de la parole et c’est par le dialogue que Socrate, mis en scène par Platon, pratique la maïeutique, l’accouchement des âmes. Un général athénien du nom de Nicias témoigne, dans le dialogue Lachès, de ses rencontres avec Socrate : «C’est que tu me parais ignorer que tout homme qui est en contact avec Socrate et s’approche de lui pour causer, quel que soit d’ailleurs le sujet qu’il ait mis sur le tapis, se voit infailliblement amené par le tour que prend la conversation à lui faire des confidences sur lui-même, sur son genre de vie actuel et sur sa vie passée, et, une fois qu’il en est arrivé là, il peut être sûr que Socrate ne le lâchera pas qu’il n’ait bien et dûment passé au crible tout ce qu’il lui aura dit. […]

En tout cas, ce n’est pour moi ni une nouveauté ni un désagrément d’être mis à l’épreuve par Socrate, et je savais presque d’avance que, lui présent, ce ne serait pas sur les jeunes gens que porterait la discussion, mais sur nous-mêmes.» (5) Le dialogue avec Socrate est comme «un corps à corps», mais avec un homme digne de confiance. Platon, via Socrate, emploie lui-même le terme de «corps à corps» car le dialogue est une véritable confrontation qui déstabilise l’interlocuteur et l’on comprend que Socrate ne se soit pas fait que des amis à Athènes !

 

Mais Pierre Hadot nous dit, dans son Éloge de Socrate que Socrate reste bienveillant, même dans son ironie : «Le lecteur se trouve lui aussi dans la situation de l’interlocuteur de Socrate, parce qu’il ne sait pas où les questions de Socrate vont le mener. Le masque de Socrate, déroutant et insaisissable, jette le trouble dans l’âme du lecteur et la conduit à une prise de conscience qui peut aller jusqu’à la conversion philosophique. Dans presque tous les dialogues socratiques de Platon, il survient un moment de crise où le découragement s’empare des interlocuteurs. Ils n’ont plus confiance dans la possibilité de continuer la discussion, le dialogue risque de se rompre. Alors Socrate intervient : il prend sur lui le trouble, le doute, l’angoisse des autres, les risques de l’aventure dialectique ; il renverse ainsi les rôles. S’il y a un échec, ce sera son affaire à lui…» (6)

 

Les dialogues menés par Socrate il y a plus de 2400 ans n’ont rien perdu de leur efficacité ni de leur valeur transformatrice. Ils sont plus que jamais actuels, et aujourd’hui comme hier, ils conduisent ceux qui empruntent cette discipline du dialogue à une profonde transformation d’eux-mêmes. Le rôle pratique du dialogue reste donc une question d’actualité pour tous ceux qui veulent faire de la philosophie un élément de leur quotidien, et surtout devenir plus philosophes dans la vie.

 

Notes

(1) Deux philosophes en sont les fondateurs, Hans Joachim Krämer et K.Gaiser, dont les ouvrages parus en 1959 et 1963 firent grand bruit

(2) Phèdre, Garnier-Flammarion, pages 166-167

(3) Dicéarque, Vie de Platon

(4) Dans la tradition grecque, jardins cultivés en l’honneur d’Adonis avec des cultures sans fruits, stériles, qui n’arrivent pas à maturité

(5) Lachès, Garnier-Flammarion, page 237

(6) Éloge de Socrate, Editions Allia, Pierre Hadot, pages 14-15