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Le LYCÉE d'Aristote

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Cette conférence est l'occasion d'évoquer l'œuvre d'Aristote, ses différences avec Platon et d'étudier quelles étaient les activités pratiquées dans le Lycée.

 

C'est vers 335-334, à la mort de Philippe de Macédoine, qu'Aristote revient à Athènes (il a 50 ans …) où il fonde le Lycée ou Peripatos, sorte de péristyle où l'on se promène en discutant.

Il exerce treize ans durant son enseignement à Athènes. A la mort d’Alexandre, il fut, lui aussi, comme Anaxagore, comme Socrate, accusé d'impiété. Sur le point d'être traîné en justice, il se réfugie à Chalcis où il meurt en 322 avant J-C.

 

La représentation habituelle que l'on se fait de la philosophie d'Aristote semble contredire la thèse selon laquelle la philosophie grecque antique a été conçue comme un mode de vie autant que comme un discours.

En effet, Aristote affirme que le savoir le plus haut est celui qui est choisi pour lui-même, donc apparemment sans aucun rapport avec le mode de vie de celui qui sait.

Et pourtant, ceci doit être revu par rapport au but qu'Aristote assigne à son Ecole.

 

Aristote a été membre de l’Académie de Platon pendant vingt ans, ce qui veut dire qu’il a longtemps participé au mode de vie platonicien. Lorsqu’il fonde sa propre école philosophique, en 335, à Athènes, dans le cadre du gymnase appelé le Lycée, il est probablement influencé par le modèle de l’Académie, même s’il désire proposer à son école des objectifs différents de ceux de l’école de Platon.

 

. On peut déceler à l’origine de l’école d’Aristote, comme à l'origine de l’Académie, la même volonté de créer une institution durable. Le choix du successeur d'Aristote se fait par élection et nous savons aussi que l'un des membres de l'école était chargé de l'administration matérielle de l'institution, ce qui suppose une certaine vie commune.

 

. Comme dans l’Académie, il y a deux sortes de membres, les anciens qui participent à l’enseignement, et les jeunes. Il y a, comme dans l'Académie, une certaine égalité entre les anciens, par exemple, Aristote, Théophraste, Aristoxène et Dicéarque. L’accès à l’école est également entièrement libre.

 

. Mais il y a une profonde différence entre le projet de l’école d’Aristote et le projet platonicien.

Nous avons vu que l'Académie de Platon a une finalité essentiellement politique, même si elle est le lieu d’une intense activité de recherche mathématique et de dialogue philosophique. Platon considère qu'il faut être philosophe pour pouvoir diriger la cité ; à ses yeux, il y a donc unité entre philosophie et politique. Au contraire, l’école d’Aristote ne forme qu’à la vie philosophique.

Aristote considère que les philosophes doivent former les hommes politiques, mais qu'ils ne doivent pas eux-mêmes se mêler de politique, car ceci rentrerait en contradiction avec leur vie philosophique, par la nécessité de rechercher des alliances avec les uns, de se compromettre d'une manière ou d'une autre, et de ne pouvoir éviter les tracas d'une vie publique.

 

C'est là une différence majeure entre Platon et Aristote qui va avoir des répercussions sur l'enseignement de leurs Ecoles respectives. L'enseignement d'Aristote s'adresse à un large public, à des hommes politiques, extérieurs à l'Ecole, mais aussi à des législateurs ou de simples citoyens qui  désirent s'instruire sur la meilleure manière d'organiser la cité.

 

La vie selon l'esprit

Aristote distingue en effet entre le bonheur que l'homme peut trouver dans la vie politique, dans la vie active, le bonheur que peut procurer la pratique de la vertu dans la cité, et le bonheur philosophique qui correspond à la theoria, c'est-à-dire à un genre de vie tout entier consacré à l'activité de l'esprit.

 

Le bonheur politique et pratique n'est bonheur, aux yeux d'Aristote, que d'une façon secondaire (Ethique à Nicomaque). On voit que pour Aristote la notion de bonheur est essentielle, alors qu'elle n'apparaît pas chez Platon où domine l'idée de Justice. Chercher une cité Juste, harmonieuse, mais Platon n'emploie pas le terme de cité heureuse ou de bonheur pour les individus.

 

Revenons à Aristote : le bonheur philosophique se trouve dans la "vie selon l’esprit" qui se situe dans l'excellence et la vertu la plus élevée de l’homme, correspondant à la partie la plus haute de l'homme, l’esprit, et soustraite aux inconvénients que comporte la vie active.

 

Cette vie philosophique n'est pas soumise aux intermittences de l'action, elle ne produit pas de lassitude. Elle apporte des plaisirs merveilleux purs, car ils ne sont pas mélangés de douleur et ils sont stables et solides. Ces plaisirs sont d'ailleurs plus grands pour ceux qui atteignent la vérité et la réalité que pour ceux qui la cherchent encore. Elle assure l'indépendance à l'égard d'autrui, dans la mesure, précise Aristote, où par ailleurs, on est assuré de l'indépendance à l'égard des choses matérielles (vie de loisir = détachement des soucis matériels où l'on se consacre à l'essentiel.

 

La vie selon l'esprit apporte l'absence de trouble.

Celui qui se consacre à l'activité de l'esprit ne dépend que de lui seul : son activité sera peut-être meilleure s'il a des collaborateurs, mais, plus il est sage, plus il pourra être seul.

La vie selon l'esprit ne cherche pas d'autre résultat qu'elle-même, elle est donc aimée pour elle-même, qu'elle est à elle-même sa propre fin, et sa propre récompense.

 

Bonheur = vie de l'esprit

Ce sont deux éléments que l'on cherche pour eux-mêmes et pas en vue d'autre chose.

Cette forme de vie philosophique représente la forme la plus haute du bonheur humain, mais on peut dire en même temps que ce bonheur est surhumain :

L'homme ne vit plus alors en tant qu'homme, mais en tant qu'il possède quelque chose de divin. Ethique à Nicomaque - X et Génération des animaux.

C'est le paradoxe et l'énigme contenus dans la philosophie d'Aristote. En voulant être plus près du monde sensible que Platon dont il critique la théorie des Idées, il finit par être plus abstrait et sa sagesse est plus inaccessible …..

L'intellect est ce qu'il y a de plus essentiel dans l'homme et en même temps, il est quelque chose de divin qui vient en l'homme, de sorte que c'est ce qui transcende l'homme qui constitue sa véritable identité, comme si l'essence de l'homme consistait à être au-dessus de lui-même :

C'est l'esprit qui est notre moi, en tant qu'il représente ce qui décide et ce qui est le meilleur. Ethique à Nicomaque - X

 

Comme chez Platon, le choix philosophique conduit le moi individuel à se dépasser dans un moi supérieur, dans un état de conscience supérieur, à se hausser à un point de vue universel et transcendant. Mais nous ne trouvons pas chez Aristote d'image, de mythe permettant d'accompagner ou d'inspirer ce voyage ascensionnel. Images du soleil, de la Caverne, de l'attelage ailé …..

 

Aristote n'affirme pas que cette vie de l'esprit est inaccessible et que l'on doit se contenter de progresser vers elle, mais il reconnaît que nous ne pouvons l'atteindre "que dans la mesure du possible", c'est-à-dire en tenant compte de la distance qui sépare l'homme de Dieu et, le philosophe du sage. Il reconnaît aussi que nous ne pouvons l'atteindre que dans de rares moments.

Quand Aristote veut faire comprendre ce que peut être le mode de vie du principe premier, la Pensée, dont dépend l'univers entier, il déclare :

 

Son mode de vie est comparable à ce qui , pour nous, est le meilleur des modes de vie, que nous ne pouvons vivre que pour peu de temps ; car il demeure toujours dans cet état, alors que pour nous cela est impossible. Métaphysique XII

 

Pour Dieu, l'acte de contemplation est la béatitude souveraine.

 

Si donc Dieu est perpétuellement dans un état de joie comparable à celui dans lequel il nous arrive parfois de nous trouver, cela est admirable ; et s'il est dans un état de plus grande joie encore, cele est encore plus merveilleux.

 

Pour résumer : le sommet du bonheur philosophique réside dans l'activité de l'esprit, c'est-à-dire dans la contemplation de l'Intellect divin, mais il est accessible à l'homme que dans de rares moments, car c'est le propre de la condition humaine de ne pas pouvoir être en acte d'une manière continue. Ce qui suppose que, le reste du temps, le philosophe doit se contenter de ce bonheur inférieur, qui consiste à chercher. Ce sont les degrés divers de l'activité de THEORIA.

Pour Aristote, le mode de vie philosophique est un mode de vie théorétique.

"Théorétique" vient de "theoria" que l'on traduit généralement par contemplation.

Theoria a donné deux adjectifs : théorique (abstrait, spéculatif, que l'on oppose généralement à  pratique, concret, actif) et théorétique, moins connu, qui est celui employé par Aristote.

Il utilise cet adjectif pour désigner

. le mode de connaissance qui a pour but le savoir pour le savoir et non pas une fin extérieure à lui ;

.  le mode de vie qui consiste à consacrer sa vie à ce mode de connaissance.

 

Dans ce dernier sens, théorétique ne s'oppose pas à pratique, autrement dit, théorétique peut s'appliquer à une philosophie pratiquée, vécue, qui apporte le bonheur.

 

Il le dit explicitement :

 

La vie pratique n'est pas nécessairement dirigée vers autrui, comme le pensent certains, et ce ne sont pas seulement les pensées qui visent des résultats qui seront produits par l'agir qui sont "pratiques", car sont "pratiques", bien plus encore, les activités de l'esprit et les réflexions qui ont leur fin en elles-mêmes et sont développées en vue d'elles-mêmes. Politique, VII

 

Dans les lignes qui suivent, Aristote laisse entendre que le modèle de cette action contemplative, c'est Dieu lui-même et l'univers, qui n'exercent aucune action tournée vers l'extérieur, mais se prennent eux-mêmes pour objet de leur action. Le modèle d'une connaissance qui ne recherche aucun autre but qu'elle-même, c'est l'Intellect divin, la Pensée qui se pense, qui n'a ni d'autre objet ni d'autre fin qu'elle-même, et qui n'est pas intéressée à autre chose.

 

C'est une éthique du désintéressement et de l'objectivité : ne choisir aucune autre fin que la connaissance, vouloir la connaissance pour elle-même sans poursuivre aucun autre intérêt particulier et égoïste qui serait étranger à la connaissance.

 

Les différents aspects de la vie théorétique

 

Est-ce une vie de savant ?

. Si l’on regarde les activités en honneur dans l’école d’Aristote, on constate que la vie philosophique s’y présente sous les traits de ce qu’on pourrait appeler une grande entreprise scientifique. Aristote se révèle, dans cette perspective, comme un grand organisateur de la recherche.

 

L’école d’Aristote se livre à une immense chasse à l’information dans tous les domaines :

. on rassemble toutes sortes de données historiques ; par exemple, la liste des vainqueurs aux jeux Pythiques,

. sociologiques : les constitutions des différentes cités,

. psychologiques ou philosophiques : les opinions des anciens penseurs,

. on collecte aussi d’innombrables observations zoologiques ou botaniques.

. des réflexions sur l’être en tant qu’être, la démonstration de Dieu comme moteur immobile de l’univers etc.

 

 

Cette tradition restera en honneur, au cours des âges, dans l’école aristotélicienne.

Mais ces matériaux ne sont pas destinés à satisfaire une vaine curiosité. Le chercheur aristotélicien n’est pas un simple collectionneur de faits. Ceux-ci sont rassemblés pour permettre des comparaisons et des analogies, instaurer une classification des phénomènes, en faire entrevoir les causes, dans une étroite collaboration entre l’observation et le raisonnement. Aristote dit qu'il faut plus se fier à l'observation des faits qu'aux raisonnements, et aux raisonnements seulement dans la mesure où ils s'accordent avec les faits observés.

Fameuse méthode empirique, du particulier au général : inductive.

 

Donc, la vie de l’esprit consiste pour une grande part à observer, à rechercher et à réfléchir sur ses observations. Ce qui est davantage accessible à tout un chacun ! Mais cette activité se fait dans un certain état d'esprit, que l'on pourrait définir comme une passion pour la réalité sous tous ses aspects, qu’ils soient humbles ou sublimes, parce qu’en toute chose on trouve une trace du divin.

 

Rien de plus instructif à ce sujet que les premières pages du traité d'Aristote : Sur les parties des animaux, dans lequel Aristote présente à la fois les domaines et les motivations de la recherche.

Ce plaisir que l'on éprouve dans la contemplation des êtres, même  les plus humbles ou les plus laids, c'est le plaisir que l'on éprouve à contempler l'être aimé, Dieu.

Pour Aristote, c'est un effort de perfection qui justifie la vie humaine.

Quand c'est le cas, de cette amitié passée avec note vie, jaillit l'amitié tout court comme flux naturel de la vie. L'amour de la sagesse fait naître la sagesse de l'amitié.

 

Former des disciples

 

Lorsque Aristote fait un cours, il ne s’agit pas d’un cours au sens moderne du terme, cours auquel assisteraient des élèves préoccupés de noter la pensée du maître. Il ne s’agit pas pour Aristote d’informer, de donner à ses auditeurs un certain contenu théorique, mais de former des disciples. Aristote attend de ses auditeurs une discussion, une réaction, un jugement, une critique. L’enseignement reste toujours fondamentalement un dialogue.

 

Les textes d'Aristote, tels qu'ils nous sont parvenus, sont des notes de préparation de cours auxquelles s'ajoutent des corrections d'Aristote lui-même, venant probablement de ses discussions avec les autres membres de l'Ecole. Ces cours sont destinés avant tout à familiariser les disciples avec des méthodes de pensée. Comme pour Platon, la discussion des problèmes est plus formatrice que leur solution. Dans ses cours, il montre de façon exemplaire par quelle démarche de pensée, par quelle méthode, on doit rechercher les causes des phénomènes dans tous les domaines de la réalité. Il aime à aborder le même problème sous des angles différents.

 

Comme pour Platon, le vrai savoir, pour Aristote, ne naît que d'une longue fréquentation avec les concepts, les méthodes, et les faits observés. Il faut expérimenter longuement les choses pour les connaître, pour se familiariser aussi bien avec les lois générales de la nature qu'avec les nécessités rationnelles ou les démarches de l'intellect. Sans cet effort personnel, l'auditeur n'assimilera pas les discours et ceux-ci resteront inutiles pour lui.

 

Cela est encore plus vrai quand il s'agit d'exercer la vertu. Les discours philosophiques ne suffisent pas à rendre vertueux.

 

Il faut travailler longtemps par l'habitude l'âme de l'auditeur de façon à ce qu'elle exerce bien ses attraits et ses répulsions, de même qu'on retourne la terre qui doit nourrir les semailles. Ethique à Nicomaque, X.

 

Ce travail d'éducation, Aristote considère que c'est à la cité de l'effectuer par les lois, et parfois par la coercition. C'est donc le rôle de l'homme politique et du législateur d'assurer la vertu de ses concitoyens, et ainsi leur bonheur.

 

Aristote, comme Platon, fonde sur les hommes politiques son espoir de transformer la cité et les hommes. Mais Platon considérait que les philosophes doivent être eux-mêmes les hommes politiques qui réaliseront cette œuvre. Il proposait donc aux philosophes un choix de vie et une formation qui en feraient à la fois des contemplatifs et des hommes d’action, savoir et vertu s’impliquant mutuellement.

 

Pour Aristote, au contraire, l’activité du philosophe dans la cité doit se borner à former le jugement des politiques : ceux-ci, de leur côté, auront à agir personnellement, par leur législation, pour assurer la vertu morale des citoyens.

Le philosophe, pour sa part, choisira une vie consacrée à la recherche désintéressée, à l’étude et la contemplation, à la vie théorétique, loin des tracas de la vie politique.

 

La postérité d'Aristote

Aristote n'eut pas de disciples directs. Le Lycée ne connaîtra pas, après la mort d'Aristote, la fermentation intellectuelle qu'a connue l'Académie après la mort de Platon, pendant plusieurs siècles. Les disciples se découragèrent assez vite et abandonnèrent les spéculations métaphysiques. Ils limitèrent leurs ambitions à des exercices de dialectique et de rhétorique qui constitueront, deux siècles plus tard, l'essentiel de l'activité de l'école. L'aristotélisme se trouvera alors éclipsé par les écoles hellénistiques.

 

Après les débuts de l'ère chrétienne, Aristote commence une nouvelle carrière. Il deviendra pour des siècles celui que Dante a appelé "le maître de ceux qui savent". A ce titre, il inspirera les grandes synthèses médiévales dans le monde islamique, Avicenne et Averroès, comme dans le monde chrétien, Saint Thomas d'Aquin. Commentateur d'Aristote, Saint Thomas tentera de concilier la métaphysique et l'ontologie aristotéliciennes avec la foi chrétienne.