La pratique des mythes platoniciens

 

par Philippe GUITTON, enseignant en philosophie, fondateur de la Maison de la Philosophie à Marseille, co-auteur de Les voies de l’immortalité dans la Grèce antique.

 

 

Se réapproprier la pratique des mythes est une nécessité si nous voulons reprendre la direction de nos imaginaires et de nos vies. La pratique du mythe, comme celle du dialogue, donne la capacité de voir en soi-même et chez l’autre ce qu’il y a de meilleur.


 

Ce regard de l’essentiel naît dans la philosophie platonicienne de deux  grandes disciplines : la pratique du dialogue «socratique» et la pratique du mythe. L’une comme l’autre nous sont souvent inconnues de nos jours en termes de pratique. Nous avons dans le meilleur des cas un discours sur ces thèmes mais peu d’expériences concrètes. Le dialogue socratique agit comme une purification, un miroir, un dissolvant universel pour faire tomber le masque ou l’armure qui protège notre mental encore enfantin.

Il sert à se voir, à nettoyer la poussière recouvrant l’essence des choses et commencer à apprendre à penser par soi-même. Quant aux mythes et au langage symbolique, ils nous permettent de capter l’essentiel, de nous souvenir de notre origine céleste. Grâce à l’imagination, nous pouvons nous laisser aspirer vers l’unité au-delà des parties. Ils donnent une direction à notre action, une tension entre ce que nous sommes aujourd’hui et ce en quoi nous nous transformons.

 

Socrate, raconte-moi une histoire…

 

Dès notre enfance, nous avons goûté à cette nourriture de l’âme grâce aux contes : «Raconte-moi une histoire, lis-moi encore cette histoire…», témoigne que nous ne nous lassions jamais de ce temps hors du temps où tout est possible. Nous avons pratiqué le mythe sans le savoir, en vivant de l’intérieur toutes les étapes décrites. Nous tremblions de peur à l’arrivée du grand méchant loup, pleurions de bonheur lorsque le héros devenait roi ou immortel, ou que la princesse était délivrée... Nous avons joué à la reine, au chevalier et avons affirmé vouloir devenir tel ou tel héros. Notre vie était la scène d’un rêve que nous imitions dans ce temps de l’enfance qui nous semblait infini, lui aussi. L’histoire symbolique nous met en contact avec ce qui n’est pas limité ni conditionné. Elle nous relie à ce qui, en nous, est capable de dépasser les difficultés, les problèmes, l’épaisseur du monde. L’intuition, à la différence de la raison, nous met en situation d’attente, de disponibilité à la vie car tout est possible à chaque instant.  Elle nous invite à vouloir nous arracher à l’ignorance qui nous garde prisonnière et à voir les opportunités cachées derrière le voile. Platon, conscient de la puissance de l’imaginaire et de la nécessité du mythe pour éveiller l’âme prisonnière, a parsemé son œuvre d’histoires et de mythes pour éveiller en nous l’intuition, l’amour de ce que nous avons toujours été mais que nous avons oublié. Le choix des modèles donnés est un point essentiel de l’éducation platonicienne. Son radicalisme sur le rôle des poètes est à la hauteur du risque de détournement de l’imaginaire des enfants. Le temps de l’enfance passé, nous avons gardé en mémoire de manière diffuse ces histoires et nos rêves héroïques. Mais la «réalité» nous a rattrapé, gardant pour le cinéma, internet ou les jeux vidéo notre besoin d’identification, de merveilleux, du tout-possible.

 

Le détournement du mythe

 

L’oubli n’est pas tout à fait complet car nous prouvons à chaque instant que nous aimerions bien être des dieux. «Je veux être parfait, que tout soit parfait, je veux être au courant de tout, tout maîtriser, tout contrôler, je veux le maximum de pouvoir, d’autonomie, de liberté, de moyens.» Ce désir ne serait-il pas une expression détournée d’une nostalgie du temps où nous avions des ailes ?

Notre justification continuelle de ne pas pouvoir changer en est aussi un signe. «Je n’ai pas les moyens, je suis trop vieux, je suis trop jeune, je suis comme je suis» sont des ritournelles connues. Mais si nous avons tant besoin de nous trouver des excuses, de nous sentir trop faibles ou déjà arrivés, cela ne cache-t-il pas maladroitement notre désir profond de libérer le potentiel que nous sentons enfoui en nous-mêmes ?

«Ce ne sont que des contes pour bonnes femmes, des mensonges, des histoires sans queue ni tête, une perte de temps, une fantaisie, une échappatoire…» nous diront les spectateurs pressés de passer aux choses sérieuses, aux choses raisonnables et utiles. Platon fait souvent intervenir des critiques, comme si déjà à son époque, le rôle de l’imagination était suspect. Il va même plus loin en nous montrant dans ses dialogues comment les sophistes détournent les mythes à leur avantage.

Le rejet du mythe pour mieux le détourner a ouvert une autoroute aux plus grandes folies du XXème siècle, puis au désenchantement et au désengagement. Le nier encore de nos jours, c’est priver l’homme de tout espoir. Pour répondre à notre besoin de modèles, nous avons inventé des idoles, moyen habile de rabattre notre désir d’infini sur des besoins consommables. Nous avons laissé l’homme être la proie des marionnettistes, marchands de rêve à crédit dans les temples de la consommation.

 

La philosophie du mystère

 

La «foi», le mot est lâché… et les critiques rationalistes vont aisément mettre le mythe en pièces. Seul un idéal, une transcendance, peut pourtant nous sauver d’un nihilisme mortifère. Un homme sans foi intérieure est un homme sans espoir, sans avenir, sans rêves, sans inspiration. C’est un homme suicidaire.

Le désir, la foi, l’amour platonicien ne s’attachent pas à un objet. Ils ne sont jamais satisfaits et augmentent chaque jour, devenant une force irrésistible de transformation. Nous retrouvons l’Eros socratique (1) en quête de l’unité perdue. Il est un feu puissant qui ne s’attache à rien, moteur de l’âme prisonnière ; il tend vers les étoiles, le soleil, la sortie de la caverne (2). Pour le philosophe, la pratique du mythe n’est pas une fuite ; c’est l’éveil d’un pouvoir latent qui permet, ici et maintenant, de donner sens et mouvement à sa vie et son existence.

Le cœur de la philosophie est le mystère et son rôle est de veiller à ce que la question du sens ne soit jamais close. L’action raisonnable, efficace dans le monde, et la foi qui donne sens sont indissociables. Le sens, s’il n’est pas ancré dans le mystère, devient dogme, catéchisme rationaliste ou religieux.

Seule la tension entre l’insaisissable vérité et, à l’autre extrême, les problèmes quotidiens, crée un espace pour la conscience. Il n’est pas question ici d’oublier la raison mais de la remettre au service du sens, des valeurs humanistes, du mystérieux Bien.

Le divin est ce qui, en nous, est plus grand que nous,  ce «nous-mêmes» qu’il faut sauver. Rejeter le mythe hors de nous-mêmes, dans des mains utilitaristes, est une porte ouverte à la fin qui justifie les moyens, à la perte d’humanité. La pratique du mythe passe par la capacité de se laisser impacter par des images fortes, puissantes, déstabilisantes. Au fond, suis-je capable d’entendre et voir sans juger, d’appliquer pour comprendre ?

 

La transformation par le mythe

 

Le mythe, par son langage analogique, nous invite à nous identifier à un modèle inatteignable. Les mythes platoniciens sont façonnés par la poésie et l’intelligence de l’éducateur. Ils cherchent une transformation de celui qui lit le dialogue. A titre d’exemple, nous allons évoquer quatre conversions de l’âme proposées dans certains mythes platoniciens, ainsi que quelques pratiques quotidiennes qui pourraient en découler.

 

1 - Voir l'âme prisonnière

Une des fonctions du mythe platonicien est de créer la tension dramatique favorable à la conversion, au retournement du prisonnier vers la lumière. Pour cela, il faut qu’il puisse voir sa condition actuelle pour chercher à s’en arracher.

Le premier ennemi est l’instinct de conservation. «Pourquoi changer ?  Je suis bien comme je suis, le monde est comme il est, à chacun de se faire sa place, c’est une question de force, de volonté, si l’on ne réussit pas, c’est par faiblesse, sensiblerie, on est prédéterminé, il y a ceux qui réussissent et ceux qui échouent, c’est la loi de la vie…» ou bien la variante suivante : «Si je ne réussis pas, c’est que je suis nul, je ne vaux rien, je ne sers à rien, je suis incapable…»

Combien de fois ces visions fatalistes, statiques, conservatrices nous réduisent-elles à l’inaction ? La première fonction du mythe est de nous donner envie de sortir de l’impuissance, de la dépendance, de la décadence, de l’ignorance qui nous rendent prisonnier. Platon cherche à nous dégoûter de notre conditionnement :

«Cette âme, tout bonnement enchaînée à l’intérieur d’un corps, agrippée à lui, contrainte d’examiner tous les êtres à travers lui comme à travers les barreaux d’une prison… vautrée enfin dans l’ignorance la plus totale».

Nous trouvons, sous la plume de Platon, de nombreuses expressions pour décrire l’âme humaine : «plongée dans le bourbier, huître attachée au sol d’une île, cadavre dans le tombeau…». Les qualificatifs associés à l’âme sont très imagés : «enchaînée, exilée, assignée à résidence, ensorcelée, infectée, enlisée».

Nous sommes malades, dupés, maltraités. Nous méritons mieux. Par l’amplification des images tragiques, il devient impossible d’en rester là. Un désir de s’en sortir apparaît. Une distanciation se développe avec notre monde conditionné. Nous ne sommes pas coupables, nous ne sommes pas seuls. Un ennemi prend forme, une quête devient possible, un dépassement nous est réclamé. Le mythe nous fait voir notre état sans nous réduire à l’impuissance. Il nous fait ressentir l’aliénation sans que nous en portions l’entière responsabilité. On peut changer de lieu, et trouver sa juste place. Nous avons potentiellement le pouvoir, les moyens, la puissance, la force pour vaincre l’inertie et l’ignorance.

La pratique de la conversion de l’âme nécessite l’usage de la première personne comme dans une exhortation. Nous prenons le risque d’imaginer que le mythe, par la puissance de ses images, nous donne l’ordre et la motivation d’agir, de pratiquer, d’appliquer un enseignement philosophique dans notre quotidien. La pratique de cette phase passe par une vision tragique, dans le sens de développer une tension vitale, insoutenable, invitant à l’action. En clair, je vois le monde dans toute sa nudité, sa cruauté, son illusion. Je prends le risque de me voir ignorant. Je regarde l’immobilisme, la mort. J’intensifie cette vision, qui fait croître mon insatisfaction. Je développe en moi le désir d’autre chose. J’accepte que j’ai le pouvoir de choisir et de me libérer.

 

2 - Le souvenir de l'unité

Au commencement était le mythe, et le commencement est ce qu’il y a de plus grand, nous enseigne Platon. à l’origine, il y a toujours l’unité, l’indicible divin. Les mythes platoniciens ont pour vocation de faire naître le souvenir que nous avons été contemporains de l’unité. Il nous donne à voir par ses images la présence de l’origine. Il éveille l’œil de l’âme.

Cette mise en présence de l’unité est dangereuse ; elle peut m’aveugler, m’éblouir, créer un état de choc. Si le mythe donne du sens, s’il nous dit ce que l’on est, sa puissance peut être destructrice pour celui qui n’est pas prêt. Là où est l’origine, là est le pouvoir. Ce souvenir de l’unité représente l’Autre dans sa forme la plus distincte de nous. C’est souvent chez Platon la figure de «l’étranger» qui nous présente ce qui est absent du monde visible. Le mythe révèle cette unité et la voile en même temps. Cependant, même voilé, l’Autre reste une source de peur, comme souvent la vérité elle-même.

Combien de fois ne dit-on pas que «toute vérité n’est pas bonne à dire, je préfère ne pas le savoir, même si c’est vrai, c’est trop puissant, pas assez bienveillant, trop dur, tranchant, trop froid, brûlant, aveuglant…». Nous sommes fascinés, attirés par le soleil. Mais, en même temps, le regarder en face rend aveugle. La rencontre avec le sacré, avec le «tout-autre», avec l’unité, dissipe les ombres. Qui sommes-nous ? Que restera-t-il de nous face à ce «tout-autre» ?

Le risque que cet état de choc ne se transforme en rejet est toujours présent. Les images symboliques vont alors tenter de faire naître l’amour, d’engendrer le mouvement de retour vers l’unité. Pour cette raison, le mythe platonicien fait appel à la beauté, à la lumière. Il tente d’éveiller notre nostalgie des origines. L’état de choc doit se transformer en contemplation heureuse, en amour de la sagesse.

Les mythes nous font vivre la création de l’univers et de l’homme, la naissance de l’amour. L’image de l’âme avec son char ailé, le souvenir de nous-mêmes naviguant libres et heureux, sont de puissants dissolvants face à la peur du sacré. Le contact avec la beauté et l’harmonie de l’univers résonne en nous. C’est un pari sur la réminiscence, sur l’existence de l’Autre en nous-mêmes. La pratique de cette phase demande de devenir philosophe et poète.

Alors, je purifie sentiments et pensées. J’écoute et j’apprends avec humilité. Je me régénère par la beauté, la bonté, la justice. Je privilégie des visions d’éternité, d’unité, de lien. J’éveille mon intuition, ma réminiscence par la contemplation de l’absolu. Je vis l’Eros platonicien  comme un enfantement dans le beau. Je rends belle toute situation. Je suis fidèle et au service de ce qui me dépasse.

 

3 - Le courage de l'ascension

Dans cette phase du mythe, le refus de rester prisonnier et l’amour de la lumière se transforment en mouvement. La vertu principale de cette phase est le courage. Les images de Socrate à la guerre, dans son quotidien, puis à l’approche de la mort inspirent un mode de vie héroïque.

Il nous faut adhérer entièrement, de manière authentique, à cette quête pour agir avec courage et détermination. Nous devons connaître nos limites pour les dépasser. Platon ne recule devant aucune difficulté, ne déprime jamais, même dans l’impasse. Plus la quête est inaccessible, comme celle de l’Etat juste, du Bien, plus elle prend de sens et nous transforme.

 

Nous sommes invités à accepter de rêver et d’agir sans avoir les moyens qui nous assurent de la réussite.

«Ce n’est pas du courage mais de la folie, du délire, c’est courir après des chimères, des châteaux en Espagne, des utopies. Cela ne fera pas bouillir la marmite, ce n’est pas raisonnable, tu peux y laisser ta vie, tu vas rater ta vie, c’est kamikaze, irresponsable, dangereux …».

Platon nous initie à la notion de mourir pour renaître. Le risque révèle qui l’on est, et quelle est notre place dans le monde. La principale différence entre témérité et courage est de tenir compte du risque et des dangers. L’homme courageux doit l’étudier, mettre tout son savoir-faire rationnel au service de sa vocation. Le courage est aussi celui d’accepter l’aide nécessaire à l’ascension. Nous allons être aveuglés, incapables de voir ce que nous avons vu auparavant. Nous sommes encore impuissants à voir les causes qui nous ont aveuglé. Il nous faut faire confiance, ouvrir notre porte à l’étranger capable de nous aider dans notre quête. C’est une découverte de la solidarité, de la transmission, de l’éducation. Nous cheminons seuls mais nous ne sommes pas seuls.

La pratique de cette phase passe par le vécu héroïque du risque. Alors je choisis le sentier difficile, l’inconnu. Je m’engage, même si je ne maîtrise pas la situation. Je m’identifie au sage, au héros. J’assume l’échec, je me corrige. Je laisse la place au héros qui est en moi pour m’empêcher de faire les mauvais choix. Je me mets en situation de ne pas réussir seul. Je privilégie l’action généreuse.

 

4 - Le sacrifice et la responsabilité

C’est l’amour de l’autre et la conscience de ce que l’on doit à la cité qui nous permet de marier l’ascension avec la transmission. Le mythe est un langage, un lien symbolique entre le visible et l’invisible. L’homme qui pratique le mythe s’engage naturellement à pratiquer la transmission, à assumer des responsabilités dans la cité.

«Mais je ne dois rien à personne, je me suis fait tout seul, je suis autonome, libre, ce sont plutôt les autres qui me doivent quelque chose, je fais ce que je veux quand je veux, chacun se débrouille, chacun voit midi à sa porte, chacun est responsable de sa vie, je n’y suis pour rien,  c’est la faute de l’état, des politiciens, des financiers, ce n’est pas à moi de m’en occuper…» ou alors «je ne suis rien, je ne peux rien apporter à personne, je suis un boulet, un parasite, un raté …»

Et je retombe, à quelques détails près, dans les justifications que le constat initial de mon état d’ignorance était censé dissoudre. La solidarité, c’est le retour à l’unité à travers les autres. Le mythe m’invite à redescendre dans la caverne en gardant mémoire de l’unité. Socrate est l’éternel curieux, amoureux, serviteur de l’autre. Cette phase est celle de la responsabilité. Que vais-je faire de cet anneau qui me rend invisible, de ce pouvoir que j’ai acquis, de cette connaissance ?

 

La pratique de cette phase passe par mon engagement citoyen. Alors, je donne la priorité à l’authenticité de ma vie publique et privée. Je deviens un exemple d’éthique. Je prends ma place, mon rôle dans le monde. Je choisis de privilégier l’interdépendance. J’assume ma responsabilité politique. Je grandis en faisant grandir ; j’éduque.

 

Une séparation artificielle

 

La pratique simultanée du mythe et du dialogue comble le vide qui semble intellectuellement les opposer. Ils sont reliés, tissés ensemble, inséparables. Comme dans une respiration, le mythe permet l’inspiration et le dialogue permet d’expirer, de se vider de ses opinions statiques. Ceux qui rejettent la pratique et veulent comprendre avant de vivre ne seront malheureusement jamais surpris. Nulle transformation ni risque à courir ne les tenteront jamais. La véracité des mythes, comme d’ailleurs celle des discours, n’est pas essentielle. L’important est ailleurs, dans le surgissement de l’homme renouvelé que cet accouchement, cette maïeutique, a fait naître !

Mythe et dialogue sont deux pratiques, et toute pratique se juge à ses fruits, à son efficacité morale, à sa fécondité quotidienne. Les comprendre intellectuellement est insuffisant, et toute l’œuvre de Platon tend vers une autre ambition. Bien plus qu’une invitation, elle est une exhortation à la pratique.

 

 

Notes

(1) Amour qui conjugue à la fois plénitude et manque

(2) En rapport avec le mythe de la caverne de Platon, La République, Livre VII.