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Le défi du platonisme

 

par Tim ADDEY, fondateur et président de Promothéus, organisme anglais qui vise à encourager l’étude de la philosophie. Tim Addey a écrit plusieurs ouvrages sur la tradition platonicienne.

 

À différentes époques en Occident, des penseurs ont tenté de réintroduire dans la société ce qu’on appelle l’Éthique de Platon. Les courants qu’ils ont créés considérèrent le platonisme comme guide de la vie humaine, en en adoptant certains concepts métaphysiques ; par contre, ils furent peu disposés à en accepter d’autres, et cet échec à embrasser la métaphysique platonicienne dans son ensemble a ruiné à plusieurs reprises, les tentatives de réintroduire le platonisme en tant que philosophie vivante.

 

 

L’exemple le plus significatif de ces courants platoniciens fut l’Académie de Florence dirigée par Marsile Ficin durant le XVe siècle. Il y en eut d’autres : les platoniciens de Cambridge, avec Benjamin Whichcote (1609-1683), Henry More (1614-1687) et Ralph Cudworth (1617-1688) entre autres ; au XIXe siècle, les transcendantalistes américains ont assidûment étudié Platon ; au début du XXe siècle, le mouvement des chrétiens platonistes a inspiré des penseurs tels qu’Évelyn Underhill (1875-1941) et le doyen William Inge (1860-1954). Ils continuent à attirer du monde aujourd’hui.

 

Quatre concepts ont posé problème aux prétendants du platonisme, et nous essaierons de répondre à trois questions : pourquoi ces concepts ont-ils été rejetés, pourquoi sont-ils plus raisonnables qu’ils ne le paraissent à première vue, et pourquoi leur rejet porte-t-il préjudice au platonisme comme discipline vivante.

 

La réalité des dieux

 

L’affirmation platonicienne la plus difficile à accepter à notre époque est celle de la réalité des dieux ; en effet, la modernité proclame que le Dieu monothéiste chrétien est une construction irrationnelle et superstitieuse, alors que pour la vision chrétienne, une pluralité de dieux est une absurdité superstitieuse. La réalité des dieux est ainsi écartée comme doublement superstitieuse. Pourtant, les sages et les représentants de la tradition platonicienne ont toujours considéré cette doctrine d’une très grande importance, et pour les platoniciens de l’Antiquité tardive, elle était philosophiquement viable. Platon lui-même écrivit dans les Lois (885b) qu’il y a des dieux qui prennent soin des soucis mortels.

 

Le Un ou le Bien

 

La plupart des penseurs qui gravitent autour du platonisme acceptent que le point de départ de toute réalité est le Un, appelé aussi le Bien. L’univers peut être Un, et toutes choses peuvent posséder leur propre unité, seulement par l’existence d’un tel principe transcendant. Mais le platonisme fit l’effort d’enlever toute condition d’existence à ce Un, parce qu’attribuer un état à l’Un l’aurait éloigné de sa nature absolument transcendante.

Le Un et le Bien sont, selon les meilleurs auteurs de cette tradition, non pas des noms mais des titres, et représentent notre insuffisance de pensée pour comprendre l’incompréhensible, et l’insuffisance de notre langue pour parler de l’inexprimable.

Comment un principe transcendant sans condition ni qualité peut-il faire naître un univers soumis à conditions et qualités ? Par quels principes d’intervention ce qui est au-delà de l’existant peut-il produire des existences de toutes sortes ? Le platonisme antique répond que toute production arrive par la loi de similitude, de sorte que chaque cause première produit d’abord ce qui lui est le plus similaire, et ainsi de suite jusqu’à son ultime production la moins similaire à elle-même. Dans la chaîne causale, ce qui est le plus proche de l’Un (ou, si vous préférez, de Dieu) est le plus semblable à lui, tout comme ce qui est le plus proche d’un feu est le plus chaud. Or qu’est-ce qui est le plus semblable à Dieu ? Les dieux, car ils sont la première émergence des qualités de ce qui n’a aucune qualité en vertu de sa transcendance.

La vision antique de la réalité dévoile un univers de bonté à travers des étapes ordonnées et belles.Selon Proclus (1), les dieux exercent principalement une puissance providentielle, mais «le principe inexprimable des choses, cependant, puisqu’il est plus excellent que chaque puissance, dépasse la Providence.»

Il est maintenant plus facile de comprendre pourquoi une philosophie morale nous exige de cultiver des relations aux dieux, car l’éthique humaine est un moyen de jouer notre rôle dans la chaîne de diffusion de la bonté providentielle à toutes choses. Elle exige une conversion de nous-mêmes, pour un retour vers l’Unité, car les étapes métaphysiques par lesquelles l’Un se dévoile au Tout sont également les étapes par lesquelles nous traçons notre retour à lui. La culture des qualités dans notre vie morale dépend, de ce point de vue, de notre reconnaissance de leur source dans les dieux tant vénérés par Platon et sa tradition.

 

La réalité indépendante des Idées

 

La réalité indépendante des Idées est la deuxième affirmation des platoniciens antiques ; c’est celle qui, au premier regard, semble la moins controversée. La métaphysique, la cosmologie et la psychologie platoniciennes tournent autour de la théorie d’Idées ou de formes. Socrate, dans le Phédon (100d), dit de toute chose manifestée «que rien d’autre ne la rend belle, que la présence, ou la communion avec le beau lui-même.» Mais quand nous regardons de plus près les implications de cette réalité attribuée aux Idées, nous constatons qu’elles viennent contredire les hypothèses sousjacentes du modernisme. En effet, si toutes les qualités de l’univers manifesté sont l’effet des Idées, et que nous possédons nous-mêmes non seulement une existence mais la vie, l’intellect et la conscience de soi, alors nous devons affirmer que les Idées aussi sont en possession d’être, de la vie, d’intellect et de conscience de soi, leurs caractéristiques étant plus parfaites et plus stables que les nôtres. Il y a une grande différence entre un univers dans lequel les Idées sont des versions simplement supérieures aux concepts humains - empruntant l’existence, la vie et l’intellect à leur penseur - et un monde dans lequel les Idées sont des choses intellectuelles par elles-mêmes, qui savent ce qu’elles sont et connaissent ceux qui expérimentent leurs effets.

 

C’est pourquoi toute philosophie fondée sur les Idées cèdera par la suite au réductionnisme et produira une éthique essentiellement relativiste. La vision moderne de la création dit que la vie résulte d’une complexité de matière, que cette intelligence résulte d’une complexité de la vie et que les idées résultent de l’activité de l’intelligence ainsi formée. Puisque des effets sont marqués du caractère de leurs causes, on peut dire que rien n’est stable ; rien ne peut être décrit comme vraiment stable, parce que la matière est en soi instable et dans un état continuel de devenir. On ne peut donc dire qu’une quelconque vraie unité existe.

 

La réalité de l'âme du monde

 

La troisième affirmation platonicienne, celle de la réalité de l’âme du monde, est impossible à accepter pour le moderne. De même que le rationalisme moderne ne peut mesurer ni évaluer l’âme humaine et proclame donc son irréalité, il ne peut percevoir a fortiori l’âme de l’univers. L’être humain et l’univers sont donc décrits en termes purement mécaniques et nécessairement dénués de raison d’être.

Si nous regardons la réalité comme produite du haut vers le bas, plutôt que du bas vers le haut, nous devrions pouvoir concevoir que les premiers principes dont résulte l’univers ontologique sont immobiles et que leur progéniture immédiate - les idées éternelles que nous venons d’évoquer - aussi, sont immobiles. La puissance des idées réside en effet en leur capacité à être exactement ce qu’elles sont, sans changement - quel que soit le temps qui s’écoule. Mais la tradition antique divise ces choses qui bougent en trois catégories : des choses uniquement déplacées ; des choses elles-mêmes déplacées qui en font bouger d’autres ; et des choses automotrices. Tout mouvement doit commencer à partir de ce qui est automoteur, et ce qui est automoteur doit avoir la plus intime des relations avec l’immobile ; c’est précisément l’âme que la tradition définit comme essence automotrice. L’âme automotrice prête au corps l’apparence du mouvement, mais quand elle s’en va, toutes les choses qui semblaient pleines de mouvement - la matière du corps, ses appétits et ses réponses – s’apaisent et se calment. Ainsi, nous pouvons dire que la réalité de l’âme du monde, le premier moteur autonome, est la plus rationnelle de toutes les doctrines défendues par la tradition platonicienne.

 

 

Note

(1) Célèbre philosophe de l’école néoplatonicienne d’Athènes (412- 485).