Aller à la page Formation aux Sagesses d'Orient et d'Occident

Agenda

Consulter l'agenda complet

  • Grandes oeuvres philosophiques. Propos sur l'éducation d'Alain
    jeudi 27 avril 2017 de 10h à 12h
    19 bd Salvator 13006 Marseille

  • Les grandes oeuvres philosophiques. La crise de la culture d'Hannah Arendt
    jeudi 4 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

  • Les grandes oeuvres philosophiques. Le phénomène humain de Teilhard de Chardin
    jeudi 11 mai 2017 de 10h à 12h
    19 Bd Salvator 13006 Marseille

Les deux sources de la morale et de la religion d'Henri Bergson (1859-1941)


par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


Philosophe français, né et mort à Paris, Bergson fut connu et admiré dans le monde entier de son vivant.  Son œuvre se compose essentiellement de quatre grands ouvrages :

. Essai sur les données immédiates de la conscience, en 1889

. Matière et mémoire, en 1896

. L’Evolution créatrice, en 1907

. Les Deux Sources de la morale et de la religion, en 1932

 

auxquels s’ajoutent deux importants recueils d’articles, L’Energie spirituelle (1919) et La Pensée et le mouvant (1934).

Le Rire (1900) et Durée et simultanéité (1922) sont deux livres de portée plus limitée.

 

La philosophie de Bergson est une philosophie en tous points atypique.

 

La philosophie d’Henri Bergson constitue une réaction au courant de pensée qui comptait avant tout sur la science pour expliquer l’essence de l’homme et de la société, et permettre ainsi de résoudre les problèmes posés par la condition humaine. Sa réflexion se développe à contre-courant, contre une Sorbonne et un environnement culturel largement dominés par le positivisme et le scientisme d’Auguste Comte. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde tout différent. Il a consacré toutes ses forces à enfoncer des portes qui nous paraissent ouvertes aujourd’hui, mais qui étaient à son époque solidement closes.

 

Il apporte un nouveau souffle à la philosophie, faite de sensibilité, de subtilité, d’intuition et de spiritualisme. Il tente de capter une réalité vivante, mouvante, dans sa profondeur.

 

C’est donc une vision tout à fait originale difficilement classable qui propose un renversement de vision dans bien des domaines. C’est une pensée d’une extraordinaire modernité, car la science d’aujourd’hui parle de la Nature en des termes très bergsoniens.

 

 

Les grandes étapes de sa vie

 

Il naît en 1859 à Paris. Son père, polonais d’origine juive, est compositeur.

Brillant élève au lycée, il ne se destine pas tout de suite à la philosophie.

En 1877, il gagne  le 1er prix du concours général de mathématiques. « Vous auriez pu être un mathématicien, et vous ne serez qu’un philosophe ! » s’indigne son professeur de maths….

 

Il entre à l’Ecole normale supérieure et obtient l’agrégation de philosophie en 1881. Il enseigne au lycée Henri IV. Son éloquence, la fluidité de ses cours séduit et fascine ses auditeurs.

 

Il publie dès 1889, l’Essai sur les données immédiates de la conscience, qui esquisse les grandes directions de sa philosophie : le temps est réel, et ce n’est pas de l’espace.

 

Il parle déjà de la vie profonde de la conscience, de la durée qualitative opposé au temps linéaire, quantitatif.

 

Le bergsonisme est né. C’est un électrochoc pour la communauté intellectuelle de l’époque. Il est très au fait des recherches médicales, des avancées de la biologie, de la neurologie, de la psychologie, de la physique et de l’astronomie….

 

C’est le passage au XXème siècle qui marque l’avènement de Bergson.

 

En 1900, il est nommé au Collège de France où il connaît la gloire.

Le Rire, brillant essai sur les ressorts du comique, est un succès.

 

Le bergsonisme est à la mode. C’est dans l’air du temps… Il invite chacun à retrouver l’élan de son intuition dans la souplesse d’une pensée toute en nuances…

Paul Valéry compare sa pensée à la musique de Debussy

Les cubistes se réclament de lui

Proust aussi ….. dans sa Recherche du Temps perdu.

 

Il répond aux aspirations du début du siècle, après des décennies de scientisme et avide d’une philosophie du vécu. Il ne fait pourtant pas l’unanimité.  L’Eglise catholique met ses ouvrages à l’index en 1914

 

Une certaine gauche le critique, une certaine droite nationaliste récupère sa notion d’élan vital, une autre partie de la droite maurrassienne antisémite se déchaîne contre lui…

(1898 : affaire Dreyfus)

 

En 1914, s’ouvre pour lui une carrière politique. C’est l’année où il est reçu à l’Académie française.

 

Il est choisi pour faire entrer les Etats-Unis dans la guerre et il se bat pour la  paix et la démocratie. En 1922, il préside la Commission internationale de coopération intellectuelle de la Société des nations, ce qui deviendra plus tard l’Unesco et siègera à Paris grâce à lui.

 

Il convainc Einstein de rejoindre la Commission même s’ils ne sont pas d’accord sur la nature du temps et de l’univers….

 

Il écrit L’Energie spirituelle et Durée et simultanéité.

 

En 1925, Bergson est atteint d’un rhumatisme déformant qui le paralyse jusqu’à sa mort. Commence une période de repli.

Il travaille à son dernier ouvrage, les Deux sources de la morale et de la religion. Il y dénonce la religion statique et sa morale contraignante pour lui opposer la religion dynamique de l’amour du prochain.

 

Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1928. Il est l’un des philosophes les plus reconnus de son vivant.

 

Il lance en 1932 un appel au supplément d’âme et déclare que l’humanité ne se modifiera que si elle veut se modifier. Il a l’espoir qu’une intuition mystique viendra donner une direction morale à l’histoire.

 

En 1933, les espoirs de paix s’évanouissent , le retrait de l’Allemagne de la SDN.
Bergson s’efface, rongé par la maladie et la tristesse.

 

En 1934, il publie sa dernière œuvre, La Pensée et le mouvant, un recueil d’articles résumant sa pensée.

 

Il a 80 ans lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale. Vichy ne sait que faire de son glorieux philosophe juif. Bergson renonce à  ses titres et réclame l’étoile jaune.

 

« Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde. J‘ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés. »

 

Il meurt en 1941. Admiré par ses contemporains, déçu par son époque… Il reste d’une simplicité extraordinaire, timide professeur à l’éloquence fascinante.

 

LES DEUX SOURCES DE LA MORALE ET DE LA RELIGION :

Paru en 1932, c’est le dernier ouvrage de Bergson, où il distingue deux types de morale, la morale close et la morale ouverte, et procède de la même manière avec la religion.

En voici un résumé :

 

A propos de la morale et de la religion, il  oppose ce qui est fixé et spatialisé à ce qui est vivant et créateur.

 

Bergson discerne d’emblée, dans la morale, ce qui tend à la fixer définitivement, les principes et les règles ; dans la religion, les rites et les cérémonies. D’autre part, il reconnaît que, dans l’une et l’autre, une force est à l’œuvre, qui tend à dissoudre, à imprégner, à abolir tout ce qui a été fixé, pour rendre à la pure spiritualité de l’être humain sa pleine liberté. Ici l’élan vital assume en quelque sorte un rôle divin.

 

Tant dans les sociétés humaines que dans l’expérience des individus, la morale en tant que créativité constitue une source vivante qui dépasse et surmonte toute morale fixée, et l’’élan vital lui-même continue à agir dans cette création sans cesse renouvelée. Il en va de même pour la religion : quand elle s’institutionnalise en structures solides, statiques, achevées, dont Bergson d’ailleurs reconnaît sans hésiter qu’elles sont légitimes et nécessaires, elle doit pourtant rester vivante, et donc s’exposer, en tant que structure et institution, au courant de l’élan créateur.

 

La morale et la religion, de manière différente, exigent les deux éléments : des principes solides, des structures et des formes, et en même temps, un élan qui transcende tout. Par-delà le sujet moral qui obéit aux principes, par-delà le sujet religieux qui trouve sa place au sein d’une institution, il y a le sujet libre, qui transcende toute donnée fixée une fois pour toutes et s’identifie à l’élan vital, créateur à l’infini.

Pour Bergson, le fond de tout, c’est l’esprit créateur, la liberté.

 

Les deux sources de la morale : l’habitude (morale sociale close) ou l’émotion-passion (morale absolue ouverte).

 

L ‘ouvrage commence par ses mots :

 

« Le souvenir du fruit défendu est ce qu'il y a de plus ancien dans la mémoire de chacun de nous, comme dans celle de l'humanité. Nous nous en apercevrions si ce souvenir n'était recouvert par d'autres, auxquels nous préférons nous reporter. Que n'eût pas été notre enfance si l'on nous avait laissés faire ! Nous aurions volé de plaisirs en plaisirs. Mais voici qu'un obstacle surgissait, ni visible ni tangible : une interdiction. Pourquoi obéissions-nous ? »

 

Nous obéissions parce qu’il s’agissait de nos parents ou de nos maîtres, mais par delà, la société. Cette société apparaît comme un immense organisme dont les parties, les organes ont des rapports mutuels, soumis à une discipline pour que le tout marche bien.

Mais cette analogie a ses limites : la société diffère d’une organisme, parce que dans un organisme, les rapports sont nécessaires et ne changent jamais, alors qu’ils changent dans la société du fait de la liberté de l’homme. Dans la société, l’habitude joue le même rôle que la nécessité dans les œuvres de la nature.

La somme de ces habitudes, qui viennent se renforcer les unes les autres, c’est le devoir, ou loi morale.

 

L’obligation vient de la société, mais ne s’impose pas de l’extérieur à l’individu, car une partie du moi de l’individu est le moi social. C’est la société qui s’est intégrée au moi lui-même de l’individu. Ce moi social s’oppose au moi intime ou moi profond qui représente ce que l’individu a d’unique, de singulier et d’inexprimable, et qui peut être une autre source de morale, que Bergson examinera plus tard.

Pour l’instant, Bergson se concentre sur le moi social, l’une des deux sources de l’obligation morale : cultiver ce moi social est l’essentiel de notre obligation vis-à-vis de la société.

Il serait faux de croire qu’on peut vivre sans moi social. Aucun homme ne peut s’isoler de la société totalement. Bergson prend l’exemple de Robinson Crusoë, qui reste en contact avec la société par les objets qu’il a sauvé du naufrage et parce qu’il puise de l’énergie dans la société à laquelle il demeure idéalement attaché.

 

On fait son devoir le plus souvent non pas par choix conscient et volontaire, mais en se laissant porter par l’habitude : nous ne faisons aucun effort. Une route a été tracée par la société ; nous la trouvons ouverte devant nous et nous la suivons. Le devoir, ainsi entendu, s’accomplit presque toujours automatiquement.

Comment se fait-il alors qu’agir par devoir apparaisse comme une chose difficile, qui réclame un effort sur soi-même ? Parce qu’il existe de rares cas qui sortent de l’habitude, et où nous devons faire un choix difficile. Ce sont ceux là qu’on retient (parce qu’on ne porte pas attention à ce que l’on fait automatiquement).

L’habitude, plus que la raison, est donc une source de la morale. On n’agit pas moralement parce qu’il serait plus rationnel de le faire, mais parce qu’on en a l’habitude.

La raison n’assure que la cohérence logique des obligations.

L’habitude pour l’homme, est une imitation de l’instinct pour les animaux. Au fond de l’obligation morale, il y a l’instinct social.

 

Bergson montre les limites de cette première source de la morale, la société, ce qui fait qu’il va nécessairement falloir imaginer une deuxième source de la morale.

En effet, quelle est cette société ? Ce n’est pas cette société ouverte que serait l’humanité entière, qui nous intimerait des devoirs envers tous les hommes, mais une société qui vise la cohésion sociale devant un ennemi.

C’est une société close : la nation. Or entre la nation, si grande soit-elle et l’humanité, il y a toute la distance du fini à l’indéfini, du clos à l’ouvert.

L’amour pour la nation est un instinct primitif, alors que l’amour pour l’humanité s’acquiert difficilement, et rarement.

Il est donc temps d’examiner cette seconde forme de la morale, la morale absolue d’une société ouverte, opposée à la morale sociale d’une société fermée, et en déterminer l’origine. C'est ce que Bergson fait par la suite.

Alors que la morale sociale est impersonnelle, la morale absolue s’incarne dans un homme exceptionnel (par exemple, les sages de la Grèce ou les prophètes d’Israël).

De cette manière, si la morale sociale consiste dans l’universelle acceptation d’une loi, la morale absolue consiste dans la commune imitation d’un modèle.

 

Le passage à cette seconde forme de morale procède souvent de ce que Bergson appelle « l’appel du héros ». Pourquoi les grands hommes de bien ont-ils entraîné derrière eux des foules ? Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n’ont pas besoin d’exhorter ; ils n’ont qu’à exister ; leur existence est un appel.

Ce saut de la société vers une justice supérieure, quand s’accomplit-il donc ? Ainsi qu’on l’a vu, lorsqu’un modèle, un héros, apparaît : c’est un bond en avant, qui ne s’exécute que si la société s’est décidée à tenter une expérience ; il faut pour cela qu’elle se soit laissée convaincre ou tout au moins ébranler ; et le branle a toujours été donné par quelqu’un.

L’appel du héros met fin à un paradoxe. Celui-ci consiste dans le fait que la morale absolue n’est réalisable que dans une société dont l’état d’âme fût déjà celui qu’ [elle] devait induire par [sa] réalisation.

Autrement dit : une démocratie, par exemple, ne peut apparaître que si l’état d’esprit des gens est éminemment démocratique. Or un tel état d’esprit semble ne pouvoir se rencontrer que dans une démocratie. Les héros brisent ce cercle.

On pourrait dire que l’amour de l’humanité est l’origine de cette seconde forme de morale. Mais cela reste encore trop abstrait ou général.

Elle correspond à un certain type de psychologie. Dans le cas de la morale sociale, l’homme agit pour son propre intérêt, ou pour l’intérêt collectif (qui, indirectement, concourt à son intérêt privé). C’est là le signe d’une âme close sur elle-même.

L’autre attitude est celle de l’âme ouverte. Elle ne vise pas à proprement parler l’intérêt d’autrui, (qui resterait un calcul) mais consiste dans l’amour d’autrui.

La morale sociale repose, comme on l’a vu, sur la force de l’habitude. Alors que la force qui rend effective la morale de l’humanité est la sensibilité, l’émotion, la passion, l’amour.

 

Bergson se livre dans les Deux sources de la morale et de la religion à une critique de l’intellectualisme, pour lequel l’émotion n’est que seconde, et n’est que la répercussion, dans la sensibilité, d’une représentation intellectuelle.

Ainsi, l’émotion est à l’origine de grandes inventions. Il n’y a rien de honteux dans l’émotion, et à l’intelligence qui critique (la raison ?), on peut opposer l’intelligence qui invente, et qui consiste précisément dans l’émotion : Création signifie, avant tout, émotion.

Ainsi la curiosité, le désir et la joie anticipée de résoudre un problème sont des émotions, et [ce sont elles] qui poussent l’intelligence en avant, malgré les obstacles.

De même dans la littérature et dans l’art : l’œuvre géniale est le plus souvent sortie d’une émotion unique en son genre.

 

Une émotion est à l’origine de la morale absolue. Celle-ci peut ensuite se cristalliser en telle ou telle doctrine. Mais aucune doctrine (ou théorie) n’a de pouvoir contraignant : aucune spéculation ne créera une obligation, ou rien qui y ressemble ; peu m’importe la beauté de la théorie, je pourrais toujours dire que je ne l’accepte pas. Tandis que si l’émotion me pénètre, j’agirai selon elle, soulevé par elle.

La morale sociale se répand par la contrainte, ou la pression. A l’inverse, dans la morale complète : on ne cède plus ici à une pression, mais à un attrait.

A la première correspond une satisfaction devant le fonctionnement normal de la vie. Tandis que la seconde renvoie pour Bergson à l’enthousiasme d’un progrès ou d’une marche en avant ;

De ce point de vue, cette âme se sent donc, à tort ou à raison en coïncidence avec le principe même de la vie, l’élan vital, qui ne connaît pas non plus d’obstacle.

 

Si la morale sociale est morale du plaisir et de l’immuable, la morale absolue est celle de la joie, et de la mobilité (celle de l’élan ou de la poussée).

C’est pourquoi cette dernière est dure à définir, par opposition à la première qui est emprisonnée dans des formules.

Vouloir synthétiser la morale absolue en formules, c’est ramener le mobile à du statique et de ce fait la rendre incompréhensible ; de même que Zénon d’Elée rend incompréhensible le mouvement en procédant de la même manière.

 

Ces deux formes de morale s’entremêlent dans une société. Une société dans laquelle ne se rencontrerait que l’une de ces deux morales n’existera évidemment jamais : l’aspiration pure est une limite idéale.

La société fermée impose à l’individu une somme d’attitudes au sein desquelles la morale fonctionne comme un système de normes impersonnelles et dictées  par les besoins de la communauté. La morale ouverte, en revanche, repose sur la liberté, l’amour et l’appel du héros.

 

II - Les deux sources de la religion : statique ou dynamique

 

Une première origine du sentiment religieux est la superstition. Bergson appelle « fonction de fabulation » l’acte qui reproduit les représentations fantasmatiques, dont celles que l’on retrouve dans les poèmes, les mythes ou la religion.

Un besoin essentiel est à l’origine de la fabulation. Lequel ? Les faits annihilent tout raisonnement : nous voyons aujourd’hui les plus beaux raisonnements du monde s’écrouler devant une expérience : rien ne résiste aux faits. De ce fait, le danger pour l’intelligence est grand de s’en tenir à l’expérience. La fonction de fabulation a précisément pour fonction d’arracher l’intelligence à la simple expérience des faits.

 

La fonction fabulatrice de la religion lutte aussi contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence de deux autres manières.

L’intelligence nous rend conscient du caractère inéluctable de notre mort ; pour compenser le caractère déprimant de cette représentation, la religion nous présente l’image d’une continuation de la vie après la mort.

 

Enfin, nous avons conscience du caractère imprévisible et hasardeux de certains de nos comportements (comme le fait de tirer une flèche sur un animal par exemple). Nous forgeons alors l’idée d’un Dieu, c’est-à-dire d’une garantie extra mécanique de succès, et qui favorise le succès de nos entreprises.

La religion apparaît une troisième fois comme une réaction contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence, ici contre la représentation, par l’intelligence, d’une marge décourageante d’imprévu entre l’initiative prise et l’effet souhaité.

Ce réflexe se perd dans les sociétés civilisées, dans lequel le déterminisme règne en maître. On pense en effet que tout phénomène est entièrement explicable par des causes naturelles : ni Dieu ni le hasard n’ont de place dans l’analyse d’un phénomène.

Le primitif lui ne croit pas au hasard : si une pierre tombe et vient écraser un passant, c’est qu’un esprit malin l’a détachée.

A partir de cet exemple de la brique, Bergson en déduit dans les Deux sources de la morale et de la religion sa célèbre définition du hasard : le hasard est donc le mécanisme se comportant comme s’il avait une intention. Il s’agit d’un fantôme d’intention.

La religion est donc destinée à écarter des dangers que l’intelligence pouvait faire courir à l’homme. Néanmoins il ne s’agit là que de ce que Bergson appelle la religion statique, qui ne convient qu’aux sociétés closes. La religion ne se réduit pas entièrement à cette seule origine, infra-intellectuelle.

Il existe une seconde origine de la religion, la religion dynamique. La religion dynamique est celle du mystique. Elle consiste dans une coïncidence avec l’élan vital, plus précisément : l’homme remonte dans la direction d’où l’élan était venu, pour reprendre de l’élan. Il se donne à la société, mais à une société qui est l’humanité toute entière.

L'auteur des Deux sources de la morale et de la religion décrit plus précisément l’élan vital, ce grand courant d’énergie créatrice qui se lance dans la matière pour en obtenir ce qu’il peut. Sur la plupart des points, il est arrêté ; ces arrêts se traduisent à nos yeux par autant d’apparitions d’espèces vivantes.

 

La religion dynamique est le mysticisme. Il est à l’origine de la pensée grecque, et se retrouve dans l’orphisme, le pythagorisme ou le platonisme. Il se retrouve également chez Plotin, mais se perd, selon Bergson, chez Aristote.

Il y a donc un épanouissement de la dialectique en mystique : c’est une force extra-rationnelle qui suscita ce développement rationnel et qui le conduisit à son terme, au-delà de la raison .

L’aboutissement du mysticisme est une prise de contact et par conséquent une coïncidence partielle, avec l’effort créateur que manifeste la vie.

Philosophie et mystique

 

Bergson a souvent été présenté comme un philosophe mystique et on l’a accusé de vouloir faire dériver la philosophie vers l’irrationnel.

 

En fait, s’il est effectivement mystique, chose qu’il n’a jamais niée, il convient de remarquer qu’il a donné à ce terme une définition qui n’autorise pas qu’on le réduise péjorativement à de l’irrationnel. Il introduit à un ordre plus profond des choses. A la rationalité de l’intelligence, du calcul et de la froide lucidité, il oppose la rationalité de la vie utilisant la fable et le mythe pour assurer sa survie.

 

Il convient de ressaisir la religion à la lumière de la vie. La religion doit être dynamique en dépassant la religion close, ce que réalise la mystique.

 

La mystique part de l’intuition vivante de Dieu, afin de s’en imprégner et d’en déployer tous les effets par une exploration intérieure, elle va de l’avant. C’est une exploration de la vie, et pas une volonté rationnelle de comprendre la vie. L’Etre étant création, c’est en se faisant créateur comme les mystiques et les artistes que l’on s’inscrit en lui.

Quelle est l'intuition commune à tous les mystiques ? C'est celle d'un dieu qui est amour, dieu créateur et providence. Nous aboutissons à un appel divin, qui reprend, sur le plan transcendant, ce que l'élan vital avait commencé dans la plus pure immanence.

 

 

Fin du livre :

« Joie serait en effet la simplicité de vie que propagerait dans le monde une intuition mystique diffusée, joie encore celle qui suivrait automatiquement une vision d'au-delà dans une expérience scientifique élargie. A défaut d'une réforme morale aussi complète, il faudra recourir aux expédients, se soumettre à une « réglementation » de plus en plus envahissante, tourner un à un les obstacles que notre nature dresse contre notre civilisation. Mais, qu'on opte pour les grands moyens ou pour les petits, une décision s'impose. L'humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d'elle. A elle de voir d'abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l'effort nécessaire pour que s'accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l'univers, qui est une machine à faire des dieux. »