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Les dialogues de jeunesse de Platon

 

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.

 

Toute sa vie, Socrate a cherché la vérité. Il a utilisé une méthode très précise et extrêmement construite, le dialogue, pour apprendre à penser par soi-même. L’outil par excellence de tout apprenti-philosophe.

Lachès, Charmide, Lysis, Alcibiade, sont autant de dialogues relativement peu connus de Platon écrits dans sa jeunesse, peu après la mort de son maître Socrate. Ils sont courts, enlevés, et donnent envie de chercher à en savoir plus sur les questions essentielles de la vie en présence d’un Socrate très humain qui nous accompagne avec bienveillance dans les affres et jubilations de la pensée. Ces dialogues cherchent à ébranler notre confiance dans nos opinions et leur intérêt est que leur objectif est clairement fixé : il ne s’agit pas d’apprendre pour apprendre mais d’apprendre à penser par soi-même, en reconnaissant la nécessité de se former. Ils n’offrent aucune conclusion satisfaisante, se terminent par une impasse (aporie), et leur intérêt n’est que dans le cheminement du dialogue et ses rebondissements. La méthode employée par Socrate se suffit à elle-même, qu’il y ait une conclusion ou pas. Il est parfois même plus intéressant que le dialogue débouche sur une impasse, montrant alors que l’essentiel n’est pas dans le résultat mais dans le cheminement de la pensée.

 

L'art de trouver par soi-même

 

Socrate explique que par rapport à une question posée, il y a toujours deux solutions possibles, soit trouver un maître compétent en la matière, soit trouver les réponses par soi-même. Mais le problème n’est pas tant de trouver un maître détenteur d’un savoir, quel qu’il soit, mais un maître capable de faire travailler la pensée, dans un monde où les sophistes (1) forment à la belle parole, mais ne questionnent pas leurs élèves pour en faire jaillir le savoir. Des sophistes nombreux, hier comme aujourd’hui, pour transmettre un savoir-faire, mais à qui le savoir-être importe peu.

Comme Socrate le dit, trouver les réponses par soi-même est difficile et demande un long apprentissage. Socrate est le maître recherché, même s’il avoue ne rien savoir car lui, et lui seul, pratique le dialogue comme une maïeutique, un accouchement de soi-même. Maître, car il est celui qui va obliger à penser, à aller chercher les réponses au plus profond de soi, pour les confronter, les analyser, les remettre en question, et se remettre soi-même en cause.

Dans les dialogues de Platon, le sujet importe donc moins que la manière dont se déroule ce dialogue dont la vertu est de faire apparaître ceux qui l’acceptent malgré les difficultés, et ceux qui vont s’irriter, chercher des échappatoires, ou chercher à montrer de manière ostentatoire le peu de savoir qu’ils croient détenir.

 

Ne pas perdre de vue la finalité du dialogue

 

«Quand on se demande, à propos d’un onguent pour les yeux, s’il faut l’appliquer ou non, est-ce sur le remède ou sur les yeux que porte, selon toi, la délibération ? […] En un mot, toutes les fois qu’on délibère sur une chose en vue d’une autre, c’est sur la chose en vue de laquelle se fait l’examen que porte la délibération, et non sur celle qu’on examine en vue d’une autre.» (2) Derrière cet énoncé ardu, se cache un propos simple. Par exemple, dans ce dialogue intitulé Lachès, les interlocuteurs s’interrogent sur l’intérêt d’apprendre le maniement des armes pour des jeunes gens. Mais le sujet essentiel du dialogue n’est pas technique, il concerne l’éducation des jeunes gens, et surtout la finalité de cette éducation. C’est pourquoi Socrate oriente le dialogue sur le courage et l’apprentissage de la vertu. Car si l’apprentissage des armes ne concerne qu’un faible nombre de jeunes à Athènes, s’interroger sur le courage et la vertu concerne au contraire le plus grand nombre. Ainsi l’exercice consiste à ne pas perdre de vue la finalité du questionnement, pour éviter de se perdre dans les détails, ce qui fait toujours courir le risque de s’éloigner du sujet et de perdre pied. Cette discipline permet ainsi à chacun de découvrir un enjeu plus général aux cas particuliers qui le préoccupent.

 

Travailler sa pensée

 

Quand Socrate demande à ses interlocuteurs ce qu’est le courage, l’amitié, l’amour, la justice, le beau, il ne s’agit pas d’arriver à une définition comme celle d’un dictionnaire, où un mot est expliqué par deux ou trois autres mots, parfois aussi problématiques que le premier. L’enjeu n’est pas tant de parvenir à une définition que d’apprendre des choses nouvelles, de faire surgir des interrogations différentes, d’être mis face à ses propres contradictions, pour pouvoir progresser. Quant aux apports successifs proposés par les interlocuteurs de Socrate, aucun n’est à oublier sous prétexte qu’il ne donne qu’une vision partielle du sujet. Socrate montre ainsi magistralement qu’il ne faut jamais s’arrêter à la première opinion, ni même à la seconde, mais qu’il s’agit, par le dialogue, d’approfondir ensemble les notions dont nous avons une «idée» en nous, en clair, d’accepter de travailler sa pensée comme on le ferait d’un muscle. Et la période d’échauffement qui consiste à sortir les problèmes, à voir les contradictions éventuelles, à faire des choix et à trouver des arguments est souvent longue et aride !

Alors, nous aurons appris quelque chose sur le courage, sur l’amitié, sur le beau, même si le dialogue ne nous a pas fourni de définition précise. Car Socrate sait qu’il est illusoire de vouloir formuler, avec des mots, des réponses définitives aux questions essentielles. S’il ne nous donne pas la fameuse «définition» que certains attendent, ce n’est pas par méchanceté ni animé  par le souci pédagogique du professeur qui veut laisser une chance à ses élèves de trouver la réponse seuls, mais peut-être tout simplement parce que la définition parfaite n’existe pas ! Le questionnement alors est toujours à recommencer, pour se rapprocher un peu plus de la vérité, avec pour objectif unique de nous faire mieux découvrir l’idée, qui est en lui comme elle est en nous, au-delà des mots…

 

L'art de trouver les mots les plus justes

 

Les mots sont des outils bien déficients pour rendre compte des idées, et surtout de celles qui justement ont le plus d’importance pour conduire notre vie. Il nous arrive alors de nous emporter face à cette limitation des mots, comme Lachès le fait dans son impuissance à exprimer sa pensée : «Pour ma part, Socrate, je suis disposé à persévérer, quoique je n’aie pas l’habitude de tels discours. Mais l’envie de disputer sur cette question m’a saisi et je sens une véritable impatience d’être si impuissant à exprimer ce que je pense. Il me semble que je conçois bien ce qu’est le courage ; mais je ne sais comment il s’est fait tout à l’heure que l’idée m’en est échappée, au point que je n’ai pu ni la formuler ni la définir». (3) C’est bien là l’exercice qui nous est proposé, faire l’effort de trouver les mots justes pour exprimer les idées que nous portons en nous. C’est accepter l’imperfection de notre pensée, et des mots que nous employons, comme un passage obligé pour repousser nos limites, et parvenir à une pensée plus affinée. Socrate prend parfois sur lui l’impasse dans laquelle se trouve son interlocuteur, pour ne pas le décourager, tant il est parfois déstabilisant de toucher du doigt ses limites. Mais, même inachevé, le dialogue aura permis à Socrate de mieux connaître son interlocuteur et de savoir avec qui il pourra réellement poursuivre le questionnement.

 

Trouver un disciple à qui enseigner

 

Ceux qui abandonnent en cours de route le font certes parfois par manque d’intérêt, pour la réputation plus grande que leur offre la cité, dans la politique, l’art ou la science, mais bien plus souvent par la difficulté de voir leurs opinions contredites ou contrariées.

Même avec la bienveillance de Socrate, la remise en cause est bien réelle et Socrate, au-delà de toutes les questions, ne juge finalement que la capacité de chacun à privilégier l’être au paraître, en acceptant de  payer le prix qu’il faut pour parvenir à plus d’authenticité.

En fait la question n’est pas tant de savoir qui pourra être disciple de Socrate mais qui veut vraiment être disciple de la sagesse par amour de la vérité !

 

Notes

(1) Maîtres de rhétorique et de philosophie qui enseignaient, au Ve siècle av. J.-C., en Grèce l’art de parler en public et de défendre toutes les thèses, même contradictoires, avec des arguments subtils

(2) Lachès, Euthyphron, PLATON, éditions Garnier Flammarion, 1998, page 234

(3) Ibidem, page 247