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Les mythes platoniciens

par Brigitte Boudon, enseignante en philosophie, fondatrice des Jeudis Philo à Marseille, auteur des ouvrages : Les voies de l'immortalité dans la Grèce antique, Symbolique de la Provence, Symbolisme de l’arbre, Symbolisme de la croix.


Chez Platon, la dialectique n’exclut pas le mythe. Certains interprètes de Platon ont voulu rejeter le mythe de la philosophie de Platon comme étranger à l'essence de son système. Ce serait le fameux passage irréversible de la philosophie grecque du muthos au logos, du mythe à la raison. Mais la philosophie de Platon est plus complexe et subtile. Elle est un tout à l'intérieur duquel on ne peut pas choisir. Platon a recours au mythe car il est la seule façon de suggérer l'inexprimable et prolonge le raisonnement par un appel à l’imaginaire. Le mythe est pour l'homme, dans l'esprit platonicien, la façon de rendre l'invisible intelligible et sinon visible, du moins perceptible. Grâce au mythe, l'indicible se raconte. Grâce à lui, la distance qui nous sépare de ce lieu où réside le Bien se trouve en partie supprimée.

 

Le mythe de l'Atlantide (Timée, 20, d et Critias, 108, d)

Est-ce un véritable mythe ou la narration d’un épisode historique ? la réponse est ardue. Le thème de l'Atlantide n'a pas chez Platon un sens spécifiquement géographique. C'est un pays originel qui a été perdu et dont il ne reste plus que le "squelette d'un corps décharné par la maladie " (Critias, 111, b). Les hommes ont perdu le souvenir de leur ancienne patrie. C'est pourquoi, chez Platon comme chez Socrate, apprendre, c'est se souvenir. Tout savoir est une réminiscence.

 

Le mythe de création de l’univers (Timée)

Le Timée esquisse une très vaste cosmologie. Le monde a été fait d’après un "modèle" par le démiurge. L'acte créateur du divin artisan (ou démiurge) part de deux réalités, la matière agitée et chaotique et le monde harmonieusement ordonné des Idées, et il cherche à modeler la première sur le second.

 

Si bien que notre monde-ci est l'image et la copie d'un monde éternel. Le monde éternel est un être vivant qui possède une âme. L’âme du monde a été faite par le démiurge en mélangeant la substance indivisible et la substance divisible, il a ainsi obtenu une troisième substance contenant du Même et de l'Autre puis il a mélangé ces trois substances et les a combinées toutes trois en une substance unique.  "L'âme est donc formée de la nature du Même et de la nature de l'Autre et de la troisième substance. Et composée du mélange de ces trois réalités, elle se meut d'elle-même en cercle en tournant sur elle-même. Et selon qu'elle entre en contact avec un objet qui possède une substance divisible ou avec un objet dont la substance est indivisible, elle proclame en se mouvant par tout son être propre, à quelle substance il est identique et de laquelle il diffère. "(Le Timée -3 7ab)

 

Puis le démiurge refit un mélange dans le cratère où il avait fondu l'âme du Tout et le partagea en un nombre d'âmes égal à celui des astres et leur enseigna la nature du Tout. Ensuite ces âmes furent jetées dans les instruments du temps et jointes à un corps. Mais les âmes sont troublées par les mouvements de la terre, de l'eau, de l'air et du feu si bien qu'au lieu d'avoir des connaissances, elles n'ont que des sensations. Quand les révolutions de l'âme l'emportent sur l'afflux des substances qui composent le corps, les âmes "donnent à l'Autre et au Même leurs noms exacts, et elles font en sorte que celui qui les possède acquiert le bon sens "(44, b). Telle est donc la tâche de la dialectique : discerner le Même et l'Autre.

 

Les mythes de l'âme

 

 

. L'origine de l'âme

Les âmes sont nées d'un partage de l'âme du Tout que le démiurge a mise dans le monde. L'âme est donc quelque chose de quasi divin qui existait avant même le moment où nous sommes devenus des hommes (Phédon, 95, c).

 

. Sur la question de la survie de l'âme, Platon a incontestablement varié au cours de son existence :

 

- Dans L'Apologie, ce n'est qu'une hypothèse.

 

- Dans Le Phédon, récit des derniers moments de Socrate, il est solennellement affirmé que la mort fait disparaître ce qui est mortel mais que l'âme demeure incorruptible du fait de sa participation aux Idées.

 

- Nous trouvons à la fin du Phédon (107 d et suivant) un mythe géographique sur la destinée des âmes. La conception même des méchants qui paieront leurs fautes et des bons qui seront récompensés implique la survivance de l'âme à la mort du corps. La Terre que nous habitons ne représente pas la totalité de la terre. Il existe trois terres concentriques l'une au-dessus de l'autre, une terre pure au-dessus de la nôtre et la terre inférieure, domaine de l'invisible là où plongent les fleuves qui disparaissent à nos yeux, domaine des expiations et demeure d'Hadès.

 

Les morts sont divisés en quatre catégories : les plus justes iront mener auprès des dieux une vie incorporelle. Ceux qui ont été justes ou injustes après avoir reçu le prix de leurs bonnes actions vont expier plus ou moins longtemps, avant d'être de nouveau lancés dans le cycle des générations. Ceux dont les crimes ont été commis sous l'action de la colère seront précipités dans le Tartare si leurs victimes ne leur pardonnent pas.

Sur ce sujet, il faut lire le récit d’Er le Pamphylien dans la République.

 

 

L’attelage ailé de l’âme

Dans l'admirable mythe de Phèdre, l'âme est comparée à un char ailé tiré par deux chevaux de nature foncièrement différente, celui des passions généreuses et celui des passions instinctives. Un cocher symbolisant la raison tente de faire avancer le char malgré le tiraillement provoqué par les deux chevaux.

 

Les chevaux des âmes divines sont robustes et obéissants ; quant à l'attelage ailé des âmes humaines, il est fait de deux chevaux, l'un qui est bon et obéissant, l'autre qui est rétif, c'est pourquoi conduire un tel attelage est chose difficile. Les autres âmes s'efforcent de suivre les âmes des dieux mais elles se bousculent et sont gênées par les chevaux qui désobéissent, si bien qu'elles sont vaincues par la fatigue et s'éloignent sans avoir eu accès à la réalité des Idées ; dès lors, c'est l'opinion seulement qui est leur nourriture (248, b). Alors les âmes s'alourdissent, perdent leurs ailes et tombent sur la terre dans le corps d'un homme.

 

Un autre passage nous donne des précisions concernant cet attelage. Le premier de ces chevaux est un cheval blanc aux yeux noirs, beau et fort ; il aime la prudence et la modération. Compagnon de l'opinion vraie, il n'a pas besoin d'être frappé pour être conduit, la parole encourageante lui suffit. L'autre cheval est noir ;  mal bâti, c'est un compagnon de la démesure et de la vanité ; pour le conduire, le cocher doit lui donner des coups de fouet.

 

L’âme de l'homme est tirée par ces deux chevaux, entre la mesure et la vérité, l'injustice et le désordre. L'âme humaine porte en elle la marque de la complexité de l'homme.

 

C'est ce qu'attestent les deux autres textes de Platon (Timée, 69, c et République 436, a) qui distinguent trois parties dans l'âme humaine, les deux premières parties étant mortelles, la troisième seule étant immortelle. La première partie de l'âme est la concupiscence et son siège est dans le bas-ventre ; le cœur en est la seconde partie ; l'esprit est la seule partie de l'âme qui soit immortelle. Il a son siège dans la tête.

 

Cette tripartition aura une portée sociologique dans La République où la cité de Platon est divisée en trois classes de citoyens correspondant aux trois parties de l'âme.

 

Ce mythe est aussi une illustration de la théorie de la connaissance : "Une intelligence d'homme doit aller d'une multiplicité de sensations vers une unité dont l'assemblage est acte de réflexion. Or cet acte consiste en un ressouvenir des objets que jadis notre âme a vus quand elle s'associait à la promenade de l'âme du Tout, lorsqu'elle regardait de haut tout ce à quoi dans notre présente existence nous attribuons la réalité, et qu'elle levait la tête vers ce qui est réellement réel" (249, c). Quand réincarnée dans un corps selon la conception pythagoricienne, l'âme reconnaît un rayon du monde idéal, elle se trouble et c'est le frisson du poète, du savant ou de l'amant.

 

La tâche du philosophe est de provoquer le mouvement de réminiscence qui nous permet de retrouver en nous ce don divin.

 

Le mythe de l'androgyne primitif (Le Banquet, 189, d)

Dans le Banquet, Aristophane doit faire un exposé sur l'Amour, sa naissance et sa nature. Jadis, dit Aristophane, les hommes étaient des êtres doubles, à la fois mâle et femelle, à deux têtes, quatre bras et quatre jambes ; ils étaient d'une force prodigieuse et d'un orgueil tel qu'ils voulurent s'attaquer aux dieux. Zeus résolut de les affaiblir en les coupant en deux. Le nombril reste la cicatrice de cette coupure. "Alors, dit Aristophane, chaque moitié soupirant après sa moitié, la rejoignait, s'empoignant à bras le corps, l'une à l'autre enlacées, convoitant de ne faire qu'un même être, elles finissaient par succomber à l'inanition et à l'inaction car elles ne voulaient rien faire l'une sans l'autre ". Zeus transporte alors les organes sexuels sur le devant du corps de chaque être, afin de permettre l'accouplement. Ainsi chacun d'entre nous est le symbole d'un autre être ; "c'est donc sûrement depuis ce temps lointain qu'au cœur des hommes est implanté l'amour des uns pour les autres, lui par qui est rassemblée notre nature première. »

Ainsi donc ce qui explique l'amour, c'est notre primitive nature androgyne. Le fait de convoiter l'unité, c'est ce que l'on nomme amour. La condition humaine implique une déchirure constitutive et originelle : l'Amour est ce par quoi l'homme tente de la faire cesser.

 

Le mythe de la naissance d'Eros ( Le Banquet 201,d)

C'est au tour de Socrate de faire un discours sur l'Amour. Socrate rapporte alors un entretien qu'il eut avec une prêtresse, Diotime de Mantinée, entretien au cours duquel celle-ci lui fit le récit de la naissance d'Eros. Eros est chargé de traduire et de transmettre aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux. Il est un intermédiaire dans la mesure où il est ce par quoi l'homme tente de faire cesser la séparation originelle, il est ce qui tente de réunir l'homme à lui-même. Il est le lien qui unit le Tout à lui-même, car ce que l'amour aime ce n'est pas tel ou tel être beau mais la beauté en elle-même. Le désir de procréation est le symbole de notre désir d'immortalité.

 

Dès lors, se déploient toutes les idées de Platon sur l'Amour : c'est l'Amour qui nous permet de parvenir aux Idées mais le concept d'Amour chez Platon permet aussi d'éclairer le sens du Logos.

 

Intermédiaire entre le mortel et l'immortel, entre les hommes et les dieux, l'Amour est donc à mi-chemin du savoir et de l'ignorance. Puisque l'amour rattache le mortel à l'immortel tandis que le Logos nous lie aux dieux et nous enchaîne aux hommes, nous pourrions dire que la fonction unificatrice de l'Amour, qui nous fait participer à l'immortalité en nous faisant découvrir l'Idée-même de beauté, peut être rapprochée de ce logos qui tente de faire cesser les distances entre les interlocuteurs et cherche à provoquer cette réminiscence qui leur donnera le savoir.

 

Ce Logos était pour Socrate une vertu à ce point irremplaçable qu'il n'a rien écrit et que Platon lui fait faire dans Le Phèdre, le procès de l'écriture.